Part 5
--C'est toujours l'histoire de cette maison Colivaut!
M. le curé dit que madame Colivaut était une fois encore tirée d'affaire. Il avait été appelé pour l'administrer; il l'avait trouvée en compagnie de son architecte, discutant des marchés à forfait.
--Il y a des gens superstitieux, dit Marguerite, qui, lorsqu'ils se croient menacés de la mort, se hâtent d'entreprendre une oeuvre importante, parce qu'ils s'imaginent que la Providence ne voudra pas les faucher avant la besogne accomplie.
--C'est une confiance en la bonté de Dieu, qui les honore. Madame Colivaut est une si excellente personne!
--On prétend, dit Marguerite, qu'elle a surtout envie de faire enrager monsieur Fesquet en lui bouchant la vue avec son pavillon.
--Oh!...
--C'est ce qu'on dit; mais il faut ajouter que monsieur Fesquet provoquerait cette malice en contraignant la vieille dame à couper ses magnifiques arbres!... Savez-vous pourquoi monsieur Fesquet tient à faire abattre ces arbres, monsieur le curé?
--Monsieur Fesquet est un ennemi de l'Église, c'est vrai; mais je ne le tiens pas pour insensé, et j'imagine qu'il doit obéir à un puissant motif.
--A un puissant motif, en effet, car il est haineux et jaloux...
--Prenons garde, ma chère enfant, de médire de notre prochain!
--Monsieur Fesquet est le pensionnaire de madame Auxenfants, la voisine de madame Colivaut... Madame Auxenfants loge, avec monsieur Fesquet, un autre célibataire, le docteur Troufleau.
«Bon! fis-je en taillant des encoches dans le bois de la tonnelle, voilà encore le docteur Troufleau.»
--Eh bien! monsieur Fesquet, qui est un vieux laid, tout jaune de bile, est jaloux de son co-locataire qui est jeune et qui réussit.
--Dans tout cela, dit le curé, je n'aperçois point le motif d'abattre les arbres.
Marguerite baissa la voix.
--Vous n'ignorez pas, monsieur le curé, qui a acheté la maison Colivaut?
--Certes non!
--Qui habitera la maison Colivaut, aussitôt le décès de la vieille dame; qui tient essentiellement à la belle terrasse, aux ombrages?
--Je comprends, dit le prêtre, un ami du docteur Troufleau, monsieur Nadaud.
--Mieux que cela: une amie!... Madame Nad...!
M. le curé toussa, se moucha bruyamment, battit l'air de la main, entre la jeune fille et moi, comme pour créer une cloison, afin que je n'entendisse point. Je taillais profondément mes encoches. Mon occupation et mon âge faisaient entre eux et moi une séparation suffisante.
Puis le curé prit la défense du docteur Troufleau, qui, pour être malheureusement imprégné de principes matérialistes, n'en demeurait pas moins un fort honnête garçon, plein de valeur. Il avait connu ses parents, de simples cultivateurs d'un canton voisin qui avaient jeûné vingt ans pour permettre à leur fils de s'élever au-dessus de leur condition. Loin d'être un «mirliflore» ou un libertin capable de sacrifier l'honneur d'une femme à son plaisir, le docteur avait des sentiments si honnêtes que...
--Que...? dit Marguerite.
--Que, ma foi! je n'hésiterais pas à le recommander à la jeune fille que j'estime le plus.
--... Que vous estimez autant que moi, monsieur le curé...
--... Que j'estime autant que vous, mademoiselle!
--Ah! ah!
--Que voulez-vous dire?
--Ah! ah!... Maintenant je sais ce que je voulais savoir!... Monsieur le curé, je vous ai fait parler!
Le curé, qui n'entendait pas malice, ne donna point attention à ce jeu de femme. Il venait de s'apercevoir que j'avais fait une entaille profonde dans l'un des montants un peu vermoulus de sa tonnelle, et il s'écria:
--Mais, petit malheureux, vous allez nous écraser, comme Samson, sous la voûte du temple, si vous en brisez les colonnes!
J'avais fait une vraiment belle entaille blanche dans le vieux bois peint en vert autour duquel s'enlaçaient des tiges desséchées de liserons. Je m'attendais à être fort grondé.
Il me demanda seulement si je savais bien mes prières du matin et du soir et si je ne manquais pas de les dire. Je lui répondis «oui». Il me baisa au front: ce fut tout.
Une quantité d'insectes bourdonnaient dans son jardin en friche. C'était une charmante musique sous le soleil de septembre. Comme nous faisions silence, on l'entendit un bon moment, tout à l'aise. Ce chant de la création, sous les bienfaits du ciel, allait au coeur du saint homme. Il écarta les mains; le gras de ses manches brillota au soleil; son oeil se trempa, et il dit:
--Comment ne pas aimer Dieu!
Puis il vanta à Marguerite les charmes de la vie provinciale et paisible. Son désir était de soustraire une âme d'élite à la corruption de Paris. Il souhaitait aussi qu'une femme chrétienne régnât sur le jeune docteur Troufleau, de qui la vie était digne, mais la direction des idées inquiétante. C'était le voeu de la grand'maman Charmaison que sa petite-fille fût mariée près d'elle: le prêtre en était certainement avisé. Comme il allait revenir sur le sujet que Marguerite avait amené elle-même par un détour assez curieux, elle l'arrêta:
--Le docteur Machin, dit-elle, y pensez-vous?... Papa l'enverra promener!
A la bonne heure! Moi, je comprenais très bien qu'on ne passât pas d'OEdipe sanguinolent et de lord Wolesley, mort en odeur de sainteté, au docteur Troufleau. A vrai dire, je m'étonnais qu'il pût être question d'un mariage, c'est-à-dire de la chose la plus ordinaire du monde, pour Marguerite Charmaison, qui me semblait promise à des destinées insoupçonnables!...
Le curé, lui, sembla déçu. Il hésita à parler de nouveau.
Je sus, dans la suite, que Marguerite avait flairé, chez le timide docteur, un sentiment inavoué, et qu'elle était venue s'enquérir à bonne source, et de l'imminence d'une demande, et de la valeur du prétendant. C'était d'une femme, simplement.
Un bruit sourd vint de la rivière, et M. le curé dit:
--Ah! voilà monsieur Phébus qui saute dans sa barque.
Puis il se leva en faisant «Chut! chut!» et nous allâmes tous les trois à pas de loup jusqu'à la rampe de pierre. M. Phébus était debout dans sa barque; il tenait sous le bras une longue canne à pêche. La flotte, jetée à gauche, se laissait doucement porter par le courant vers la droite. C'était un morceau de liège arrondi et colorié de rouge à mi-corps, qu'un petit tuyau de plume traversait. Le fretin qui mordillait le ver donnait à cet objet l'aspect d'un drôle de petit homme ventru s'amusant dans l'eau à faire la trempette. Tantôt il s'enfonçait à peine; tantôt il plongeait tout à fait. Mais M. Phébus, qui savait à quoi s'en tenir, ne retirait pas la ligne pour si peu, et distinguait finement quand le goujon avait mordu. Lorsque le petit homme était arrivé là-bas, sur la droite, tout près de l'extrémité de l'ombre du pont grandissante, M. Phébus soulevait la longue canne; on distinguait deux vers de terre flasques et trois grains de plomb noirs enfilés à un crin invisible. La soie sifflait dans l'espace non loin de nos visages, puis dans le temps d'un clin d'oeil, le petit homme était retombé sur sa jambe et se laissait flatter l'abdomen par la surface de l'eau. Et le même jeu recommençait. M. Phébus était coiffé d'un chapeau auquel l'usage et les ans avaient donné le ton du pain doré par une bonne cuisson. Nous n'apercevions de lui que ce chapeau, le bas du corps et l'avant-bras droit soutenant la canne à pêche. A ses pieds était une boîte de fer-blanc à jours, qu'arrosait une flaque d'eau passant d'un bord à l'autre au gré des mouvements du pêcheur. Un bout de sentier, de la largeur d'un ruban, et mangé d'herbes vivaces, se blottissait contre le mur pour amener là M. Phébus et nul autre.
M. le curé admirait la patience de M. Phébus qui ne prenait presque jamais de poisson, car l'endroit était mauvais, mais s'obstinait à y demeurer immobile des journées entières, des semaines, des mois. Il admirait la sérénité de cet être, célibataire, sans profession, à peu près dépourvu de rentes, qui n'avait rien d'autre à faire dans la vie que d'être là, à ne rien faire. Et M. le curé s'étonnait que cet homme jouît d'une telle paix et fût un impie. Car M. Phébus se joignait aux rouges politiciens qui péroraient, le soir, au café, vis-à-vis de la statue du poète; et dans cette parfaite tranquillité des choses, là, devant ce morceau de liège oscillant avec la régularité d'un pendule de la gauche à la droite, au pied du mur du calme presbytère, devant les prairies et les doux coteaux d'une vallée tourangelle, M. Phébus méditait et préparait, dans la mesure de ses forces, des révolutions et des massacres, qui auraient lieu, il est vrai, à Paris.
IV
Je retournai, d'autres après-midi, prendre, sérieusement, ma leçon de latin. Parfois M. le curé me la donnait sous la tonnelle. Petite-maman venait me chercher. Elle marchait avec précaution, se faufilant à travers les fins panaches des asperges, et elle se garantissait du soleil avec une ombrelle écarlate, car elle avait rapporté de son pays d'origine le goût des choses éclatantes, ce qui n'était pas bien vu.
M. le curé se précipitait à sa rencontre, la tête nue. Comme elle avait beaucoup de franchise et d'élan dans les manières, elle abritait le vieux prêtre sous son ombrelle. Le teint de M. le curé flambait, sans que l'on sût si c'était par l'effet de la soie transpercée de lumière ou par celui de la confusion. Ces mouvements prompts et naturels nuisaient beaucoup à la jeune femme dans la ville.
Et nous allions ensemble, elle et moi, sonner à la porte des quelques maisons qui ne nous étaient pas encore nettement fermées.
Les relations tombaient vite, à Beaumont, dès qu'on ne les alimentait pas chez les Plancoulaine. A combien de portes nous présentâmes-nous ainsi, attendant cinq minutes avant qu'une bonne vînt, en courant à toutes jambes, nous dire: «Madame est sortie,» ou «Madame est au bout du pont,»--ce qui voulait dire chez les Plancoulaine,--ou mieux encore: «Madame le regrette bien, mais madame n'est pas là pour le moment.» Une fois, chez madame Gantois, la femme du juge de paix, la domestique, par hasard, nous ouvrit aussitôt notre coup de sonnette:
--Madame Gantois est-elle visible?
--Mais oui, madame; si madame veut bien entrer au salon?...
On nous introduit dans un salon obscur, sentant le moisi et la crotte de rat. Peu à peu nous distinguons les sièges et nous nous asseyons. Tout à coup grand branle-bas à l'étage au-dessus de nous; des portes claquent, une voix mal contenue, dans l'escalier: «Cruche! cruche!... que le diable emporte la bête de fille!...» La bonne réapparaît:
--Ah! bien, madame Nadaud, pour sûr que j'aurai fait erreur en disant que madame était là; madame est justement sortie...
--C'est bon, ma fille, allez!
Nous retournons à la maison.
Madame Capdevielle vint nous rendre une de ces visites; mais elle vint seule, ce qui était assez significatif, car elle se séparait rarement de sa gentille marmaille. Elle était ronde en ses façons comme en ses entournures; on la savait une femme fort estimable. Petite-maman ne put contenir tout à fait devant elle l'amertume qu'elle éprouvait de l'abandon de ses anciennes amies. Madame Capdevielle fut compatissante, mais prudente davantage, et se garda bien de répartir les responsabilités; cependant elle risqua, paraît-il, une phrase ambiguë où il y avait à entendre «que l'on a souvent grand tort de s'en prendre de ses malheurs à tel ou tel, alors que la véritable cause est la personne que l'on soupçonne le moins, que dis-je? celle qu'on chérit le plus...»
--Que voulez-vous dire, madame?
--Oh! mais, je ne veux rien dire du tout; je parle de généralités...
--Expliquez-vous, madame, je vous en prie!
Madame Capdevielle se leva:
--Allons, ma mignonne, calmez-vous! Je serais vraiment désolée d'avoir semé en vous un sujet d'inquiétude... Ce serait bien par mégarde, je vous prie de le croire. Calmez-vous. Tout s'arrangera. Adieu, adieu!
Et sur le pas de la porte, elle dit:
--Vous êtes toujours jolie!... trop...
La pauvre jeune femme demeura très tourmentée par les paroles de madame Capdevielle. Elle confia la chose à son mari qui lui dit:
--Il y a du commérage, là-dessous.
On en parla à M. Clérambourg, qui venait chaque soir après le dîner, quoiqu'il fréquentât les Plancoulaine, et au docteur Troufleau, qui nous témoignait plus d'amitié depuis que nous étions isolés. Mais M. Clérambourg ne risquait jamais son opinion, sinon sur les affaires dont il avait couvé toutes les pièces, au moins trois semaines durant, dans son cabinet. Le docteur Troufleau dit que, prenant ses repas entre madame Auxenfants et M. Fesquet, si quelque commérage courait la ville, il en eût été le premier informé.
Je me souvins des paroles de Marguerite Charmaison au curé sur les raisons qu'avait M. Fesquet de faire abattre les arbres de madame Colivaut.
Mais une âme charitable nous fournit la solution de l'énigme posée par madame Capdevielle. Ce fut madame Gantois--«Cruche!... cruche!... Que le diable emporte la bête de fille!»--qui se décida, au bout d'une quinzaine, à nous rendre notre politesse.
--Ma petite, dit madame Gantois, d'un ton protecteur, je vais vous rendre un service.
--Mais!...
--C'est entendu... Vous ne me le demandez pas! Oh! oh! je ne m'arrête pas pour si peu: je vous le rendrai tout de même... Et pour commencer, ma belle enfant, entre nous soit dit, ayons plus de modestie, moins de susceptibilité au moindre mot que l'on vous adresse: la fierté convient certes, mais à de certaines situations...
--Mais ma situation, madame!...
--Ah! ne vous fâchez pas! Je vous répète que je suis venue en amie. Votre situation, ma chère petite, n'est pas bonne... Ah dame! que voulez-vous! On n'a pas votre âge, joint à la figure dont la Providence vous a ornée, ma belle, sans être tenue de ménager l'opinion...
--L'opinion? Ce sont les gens puissants qui se chargent de la faire!...
--Alors, ménageons-les!... L'opinion voyez-vous, c'est un fusil chargé! Une imprudence, une maladresse, le coup part.
--J'ai tout lieu de croire qu'il est parti.
--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire: en effet, il est parti. Ma chère enfant, vous vous compromettez.
--Je me compromets!... moi!...
--Il suffit!--dit madame Gantois, qui dut être effrayée du ton de sincérité de la malheureuse femme.--J'en ai assez dit pour que vous soyez plus prudente à l'avenir. Plus tard vous me remercierez...
--Écoutez, dit petite-maman haletante. Je suis depuis trois semaines à la torture à cause de circonlocutions, d'allusions, de sous-entendus plus douloureux qu'un bon coup bien frappé. Puisque vous ne craignez pas de me faire mal, vous, madame, je vous en conjure, frappez, mais droit. Dites-moi ce qu'il y a: je vous jure que je ne comprends pas.
--Allez jouer, petit, dirent les deux femmes à la fois.
* * * * *
Je n'étais pas fâché d'aller jouer. De tous mes souvenirs d'enfance, les plus pénibles et les plus odieux sont ces confidences à mots couverts, de femmes qui crèvent d'envie de répandre la calomnie, et qui, pour faire durer le plaisir, parlent une demi-heure auparavant par paraboles.
M. le curé de Beaumont disait:
«Il ne faut point juger notre prochain, mon enfant. Ce jugement, difficile à porter, appartient à Notre-Seigneur. Contentons-nous de plaindre les hommes, dont le mobile des actions nous échappe, mais dont l'esprit, dans bien des cas, est borné.»
Ces paroles étaient inspirées par quelque chose de trop haut, que je ne comprenais pas; elles étaient plus qu'humaines et me paraissaient étrangères. A mon sens d'enfant, la gent Gantois, par exemple, était parfaitement abominable, et j'eusse trouvé fort juste qu'on la liât par les pieds et par les mains et lui enfonçât dans la peau un millier ou deux d'épingles. Tel était le genre de supplice que je rêvais. Après quoi il me semblait que, débarrassé de cette engeance, on eût pu s'occuper des «grandes choses». De quelles grandes choses?
Ah! je ne savais pas.
Je n'ai jamais su qui avait déposé en moi cette idée ni seulement ce terme. Les grandes choses, était-ce de réciter des vers de M. de Bornier, ce qui m'avait fait voir autrefois en Marguerite Charmaison une créature séraphique? Était-ce d'aller à Rome s'éprendre d'un lord ou d'un cardinal anglais? Était-ce de sentir le bon Dieu passer dans le vent, à travers le feuillage des pins, comme à Courance? Était-ce d'être un poète de bronze, impassible, sur une place publique? Était-ce de mourir, comme avait fait maman? Ah! qu'était-ce?
V
Après la visite de madame Gantois, petite-maman s'enferma avec mon père. Ils causèrent longtemps. Il est probable qu'elle lui confia loyalement le bruit que l'on faisait courir, et ils durent prendre ensemble la résolution de recevoir le docteur Troufleau comme à l'ordinaire.
Par exemple, ils ne disaient plus «le docteur Troufleau»; ils disaient _il_, ou _le_, ou _lui_. «Quand _il_ arrivera, reçois-_le_,» etc. Cette pudeur soudaine à prononcer un nom est une nuance sentimentale que les enfants saisissent très bien, et n'eussé-je rien connu par avance de ce qui se passait, j'eusse certainement deviné qu'autour du personnage désigné par des pronoms quelque chose d'anormal méritait que mon attention fût bien ouverte lorsqu'il se présenterait.
Le jeune docteur Troufleau venait tous les jours à la maison, après dîner, fumer un cigare et faire une partie de piquet avec mon père et M. Clérambourg. Autrefois, plusieurs de ces messieurs se joignaient à eux: M. Gantois, le colonel Flamel. M. Gantois avait disparu sans mot dire; le colonel Flamel s'était expliqué avec franchise:
--Que le diable m'emporte, mon cher Nadaud, si j'ai envie de vous fausser compagnie! Mais ces b...-là m'ont mis au pied du mur. «Chez lui ou chez moi, choisissez!» m'a dit Plancoulaine. Bigre de bigre! c'est dégoûtant! Je ne lui ai pas mâché mon opinion. Mais si je ne vais plus chez eux, que voulez-vous que je fasse de mes journées? Et ma vieille mère qui y passe ses après-midi depuis quarante ans...
M. Clérambourg avait quelque mérite à venir encore, mais lui, par sa compétence en affaires et ses conseils financiers, était à peu près indispensable à M. Plancoulaine.
Ce soir-là, précisément, le docteur Troufleau ne vint pas; le lendemain s'écoula sans qu'on le vît; le surlendemain, l'on était en droit de s'inquiéter de lui. On envoya la mère Fouillette demander de ses nouvelles. Madame Auxenfants, son hôtesse, répondit que le docteur allait bien, mais qu'il avait l'air «renfrogné». Mon père, très nerveux, n'y tint plus. Il passa lui-même chez le docteur; le docteur venait de sortir; mon père laissa sa carte.
Le docteur vint le soir. Mon père et sa femme étaient agités; ils avaient lieu de craindre que la calomnie eût effrayé le jeune homme et qu'ils fussent menacés de perdre encore un ami.
Le docteur avait l'air plus défait qu'eux-mêmes. Son éternelle redingote et son éternel chapeau haut de forme donnaient au moindre de ses gestes un air d'apparat et de gravité; il conduisait un deuil, sans répit. Il avait une assez jolie figure douce, avec une barbe fine et frisée; mais il était trop court de taille.
Il s'assit.
Mon père lui dit:
--Mon cher docteur, si c'est par délicatesse que vous avez cru devoir vous éloigner de nous, j'entends vous rendre, de ma propre autorité, les coudées libres: ni ma femme, ni moi ne craignons les bruits absurdes que vous avez dû entendre comme nous; c'est pourquoi ne vous voyant plus venir, je n'ai pas hésité à aller moi-même vous chercher.
--Je ne vous comprends pas, mon cher Nadaud, dit le docteur.
--Si fait! parbleu! Je vous autorise à me comprendre! Il y a assez de loyauté entre vous, ma femme et moi, pour que nous jouions cartes sur table: appelons un chat un chat, et un bruit infâme une infamie!...
--Mais, dit le docteur, je vous répète, mon cher ami, que je ne vous comprends pas; je tombe des nues... Je ne sais rien, je n'ai entendu aucun bruit; voici trois jours que je passe au milieu d'émotions intimes qui ont suffi amplement à m'occuper, jointes à mes visites...
Mon père et sa femme furent rassérénés tout à coup. Son absence n'était donc pas due au motif qu'ils avaient redouté.
Le pauvre docteur ôta ses gants; puis il les malaxa, puis il s'en fouetta la cuisse.
--Ce qui m'est arrivé est bien simple, dit-il enfin, je n'ai pas de chance...
On comprit aussitôt qu'il s'agissait d'une demande en mariage repoussée. Depuis deux ans, c'était la troisième épreuve de ce genre qu'il confessait. Généralement, on en souriait chez nous. On supposait qu'il était trouvé trop jeune par les familles, ou trop récemment établi, ou bien que les jeunes filles lui reprochaient sa redingote, son chapeau haut de forme, ses gants noirs. Pourquoi diable s'affublait-il en vieux savant? Comment lui faire entendre cela?
--Non, non, répéta-t-il, je n'ai pas de chance!
Le malheur du docteur n'inspirait pas pitié: il avait trente ans à peine, l'espoir du bonheur conjugal n'était pas clos pour lui; et il avait l'air si malheureux avec sa figure gentille et son extérieur de vieux bonhomme, son embarras, la sincérité de son désappointement! On avait envie de le plaindre, mais pas tout à fait sérieusement.
--Cachottier! lui dit mon père; vous ne nous aviez pas soufflé mot...
--A personne! Je n'ai parlé à personne, mon cher ami!... Quand je dis à personne, non: j'en avais parlé à Clérambourg, qui s'est chargé de faire la demande.
--Ah!...
--Il va venir, dit mon père. Parlons-nous de la chose en sa présence, ou nous taisons-nous?
--Parlons-en! parlez-lui-en tout à votre aise, je vous y autorise et vous en prie même; peut-être vous dira-t-il, à vous, les motifs du refus, qu'il a supprimé dans le rapport qu'il m'a fait de la réponse du père de la jeune fille: un «non» catégorique.
--Oh!
--Monsieur Charmaison a dit «non» tout sec.
--Comment! c'était Marguerite! s'écria petite-maman.
--Mademoiselle Charmaison! fit mon père, dont le front se rembrunit.
--J'avais fait ce rêve, dit tendrement le docteur. A mon âge, ancien interne des hôpitaux, toutes les ambitions sont permises... La question de sentiment mise à part,--la fortune Charmaison n'a d'ailleurs rien d'intimidant,--je sais que c'eût été le bonheur de la grand'maman de conserver sa petite-fille tant auprès d'elle que loin de Paris: madame Charmaison, la grand'mère, redoute, non sans motif, l'éducation libre que le père par principes et la maman par insouciance ont adoptée pour une jeune fille aussi délicate, aussi impressionnable, aussi exaltée, on peut le dire, puisqu'elle ne l'est, Dieu merci! que pour tout ce qui est beau et bien...
--Certes! certes! opinèrent à la fois mon père et sa femme.
Il allait, il allait, le docteur Troufleau! Sa voix chevrotait, sa paupière se mouillait. Il était réellement épris de Marguerite.
Petite-maman disait:
--Mais croyez-vous que la jeune fille ait été avisée de votre demande?
--Je l'ignore complètement.
--Ne l'avez-vous pas demandé à monsieur Clérambourg?
--Monsieur Clérambourg s'est montré muet comme un marbre. Il m'a transmis la réponse: «Non.» C'est tout.
--Monsieur Clérambourg n'est pas bavard...
--Ah! non!
--Je le ferai bien parler.
--Faire parler Clérambourg! dit mon père.
--Le voilà!...
Il y avait dans la cour de notre maison une sonnette qui tintinnabulait au milieu des lierres dont on était sans cesse occupé à couper les filaments qui la voulaient atteindre. C'était une sonnette à l'ancienne mode, sensible comme une petite personne et sachant à merveille «chanter» en notes limpides et musicales le tempérament de l'ami, du gêneur ou de l'inconnu qui, dans la rue, tirait le pied-de-biche.
Le coup de sonnette de M. Clérambourg était autoritaire et bref, tiré à fond, mais terminé court, je ne sais comment, sans fioritures ni aucun de ces mouvements qui se prolongent quelquefois après le gros drelin-drelin, comme s'ils étaient donnés en surplus, par-dessus le marché, enfin désignant une nature généreuse.