L'enfant à la balustrade

Part 4

Chapter 43,886 wordsPublic domain

Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée du soir, prenaient l'absinthe: c'étaient Chaigneau le bourrelier, Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnommé encore Cincinnatus, M. Phébus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier, Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destinées de la France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu dans la ville.

Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures, restes du marché aux volailles; pareil à une balle de caoutchouc, un chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de romance. Elles passèrent sous mes yeux et tournèrent, suivant la rue qui, après les jardins Colivaut, menait à la campagne.

Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout temps paru d'un prix inestimable.

DEUXIÈME PARTIE

I

A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit de cette affaire et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de personnes nous étaient favorables. «Voyons! N'a-t-on pas le droit de se loger où l'on veut?... Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades d'un vieux grognon!... Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas se laisser intimider par les Plancoulaine!... On dira qu'un homme qui veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire; mais un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au coeur de Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut.»

Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler. Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.

Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon père, lorsqu'il venait à Courance, paraissait accablé; et le dimanche, après la messe de Beaumont, grand'mère, signalant l'attitude des gens à notre égard, disait: «Oh! j'ai déjà vu ces yeux-là quand mon mari faisait de mauvaises affaires!...»

Elle fut sensible à l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'eût prévue et qu'elle ne cessât de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle fût par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'elle-même, parce qu'il avait témoigné le désir de m'avoir près de lui comme consolation:

--Prenez-le.

Il avait maintenant une pièce où me loger, la meilleure de la maison, le salon:

--Nous n'y recevons plus personne!... avait-il dit.

Il me fit monter dans son cabriolet. Ma grand'mère pleurait. Mon grand-père, toujours plein d'à-propos, déclama:

Laissez les roses au rosier, Laissez les enfants à leur... _père_!

En arrivant à Beaumont, nous trouvâmes la petite-maman allongée sur le canapé et jouant à lancer sa mule mordorée, du bout du pied, sur une étagère. Elle avait des loisirs démesurés depuis qu'elle n'allait plus chez les Plancoulaine; l'ennui l'alanguissait, et elle s'improvisait des divertissements de fillette. Elle vint à nous en sautant sur son bas à jour. Mon père courut à la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied rapidement.

Mon père avait un goût poussé à la manie: c'était celui de l'ordre.

Il racontait qu'au collège l'art de ranger son pupitre lui valait l'admiration de ses voisins de banc et la bienveillance de ses maîtres, quoiqu'il ne fût pas brillant élève. La symétrie selon laquelle ses livres étaient distribués au fond de ce pupitre leur donnait si bonne apparence que le plus pauvre exemplaire classique y prenait la figure d'une édition de bibliophile. Sur le devant, les cahiers à couverture souple ou rigide y avaient l'aspect de ces belles piles si tentantes pour quiconque touche à la plume, que l'on voit dans les papeteries bien tenues. Règles, crayons et fusains étaient rassemblés au râtelier de becs métalliques fichés dans la paroi de bois; une aile de pigeon, disposée de manière ornementale, servait à ramasser les déchets divers que, d'un souffle, l'élève ordonné dispersait sur le voisinage. Quant à la machination, un tome de Boileau déplacé ouvrait l'«office» ou chambre à provisions habilement ménagée derrière les petits volumes in-trente-deux; un seul doigt exercé y atteignait sans tâtonner la tablette de chocolat, le sac de boules de gomme, le pain de réserve ou la pâte de nafé d'Arabie; plus secrète était la cage à mouches; plus profondément enfoui, le plumier découpé à claire-voie contenant le lézard vivant.

Mon père ne concevait pas la vie sans étagères, sans tiroirs, sans plumeaux à épousseter, sans un ordre idéal, présidant à la distribution des sièges d'un salon.

Petite-maman était une femme qui était capable de conserver une tache sur son vêtement, souvenez-vous-en! Ses mules lui battaient le talon et elle les oubliait volontiers sous la table. Elle ne plia de sa vie un journal! Elle laissait étalées sur le tapis vingt partitions pour piano, tirées du casier à musique! Toute pièce où elle avait passé un quart d'heure était tournée au tohu-bohu. Nulle mauvaise volonté chez elle. Elle était née au delà des vastes mers, aux environs de l'endroit où se forment les tempêtes; ses petits doigts répandaient des embryons de cyclones.

Mon père grossissait ces misères. Il s'épuisait à remettre en son lieu chaque objet; il poussait des soupirs en redoutant le prochain orage qui les allait bouleverser de nouveau. Cependant, tel était son désir de voir la fin de l'anarchie, qu'il croyait sa femme lorsqu'elle lui affirmait qu'elle aurait de l'ordre le jour où l'espace ne lui manquerait pas. Et il adoucissait son humeur excitée par la vue du chaos, en rêvant à cet espace.

Lorsque nous pénétrâmes, le soir, dans le salon qui devait être ma chambre, mon père s'écria:

--Comment! on n'a donc rien préparé?

On n'avait rien préparé. On appela la mère Fouillette, la vieille bonne; mon père donna un coup de main, épousseta, rangea les bibelots, disposa les meubles, donna de la façade à toutes choses. Il alluma dix bougies. Avant que le lit fût fait, il voulait s'accorder l'illusion d'une petite fête en mon honneur. Il me prit sur un de ses genoux. Il pria sa femme de s'asseoir au piano. Elle jouait de mémoire avec une facilité et un charme étranges que l'on appréciait beaucoup chez les Plancoulaine. Elle était vêtue d'un peignoir grenat à manches courtes et qu'elle avait retroussées encore pour se donner l'air de travailler à la réfection du salon. Ses cheveux noirs, qu'elle avait peine à contenir, débordaient au-dessus d'une oreille et sur le cou; on voyait trembler ses jolis coudes et ses avant-bras un peu gras. Mon père regardait sa femme; il me regardait; il regardait cette pièce où il avait rétabli la symétrie qui lui tenait tant à coeur; il avait grand besoin d'être heureux.

La mère Fouillette entra sans crier gare; elle apportait le lit pliant. Petite-maman suspendit son jeu; on entendit l'affreux bruit du fer et le grincement des roulettes rouillées qui vous arrachaient les dents. Il fallut déplacer des meubles; alors, ce fut le tonnerre. Enfin, le lit fut mis dans un coin et déplié. On y étala des draps blancs; on introduisit un oreiller dans la taie. On tâta la couverture: on me demanda si j'aurais assez chaud. La mère Fouillette disparut et revint cachant sous son tablier un objet qu'elle glissa sous le lit. Au son de la faïence, chacun sourit, mais mon père jetait un coup d'oeil sur son salon démoli par cette installation provisoire, décomposé par l'air d'ambulance de ce lit blanc, de ce vase de nuit. Et le plaisir de m'avoir sous son toit lui fut gâté.

II

J'appris une belle histoire que Marguerite Charmaison racontait et qui se répétait par la ville.

Lorsque Marguerite avait eu quinze ans, son père l'avait menée à Rome. Rome, et les seuls noms des villes anciennes de l'Italie, le nom de l'Italie même, ont une magie qui transpose d'avance et agrandit, dans l'oeil de la jeunesse ardente, toutes les images qu'il y pourra rencontrer. A Rome, Marguerite avait eu pour voisin de table d'hôte un jeune Anglais fort distingué et disciple du célèbre cardinal Newman, qu'il fréquentait. Ce jeune homme, au dire de Marguerite, avait des cheveux d'enfant, des dents de femme et des yeux de la couleur de l'eau qui clapote au fond d'une caverne marine. Il se nommait lord Wolesley. Il racontait à sa jeune voisine la vie de Newman, ancien pasteur anglican, âme angélique, et poète; il lui récitait de ses vers composés à Corfou, à Naples, à Taormine; puis lui disait sa conversion retentissante au catholicisme romain; enfin, son élévation aux plus hautes dignités de l'Église. Marguerite, touchée qu'un si noble et si parfait jeune homme la prît pour confidente de ces choses, l'écoutait avec passion. Elle voyait le grand Newman dans les yeux céruléens de son lord charmant, et déjà s'accoutumait à confondre le jeune homme et le prêtre: tantôt elle tremblait devant lord Wolesley comme vis-à-vis d'un Père de l'Église, tantôt elle rêvait qu'elle était devenue toute petite, si petite qu'il l'emportait dans l'étui à cigares qu'il glissait dans la poche de son smoking, contre son coeur.

Un jour, lord Wolesley lui demanda:

--Mademoiselle, voulez-vous être présentée à Son Éminence?

--Son Éminence?...

Elle oubliait qu'elle ne l'avait point vue encore. Cela ne l'effrayait pas trop de voir Son Éminence. Elle eut plus d'épouvante lorsque lord Wolesley lui dit:

--Si vous le permettez, je viendrai vous prendre... avec monsieur votre père.

Elle mit son trouble sur le compte de son père:

--Y pensez-vous?... papa, député anticlérical?

Le jeune lord sourit, signifiant que cela avait bien peu d'importance. Le député sourit aussi et dit:

--Oh!... si loin du Palais-Bourbon!...

Cependant Marguerite témoigna le désir de voir une première fois Newman de loin.

Un matin, à Saint-Pierre, dans une chapelle, le cardinal Newman disait une messe basse. Lord Wolesley, agenouillé vingt minutes sur la dalle, communia. Marguerite vit l'or d'un vitrail se mêler à l'or des cheveux «d'enfant» de son ami, et la neige de la tête du grand vieillard se confondre avec celle du pain divin: elle s'évanouit. Au milieu d'un peuple prosterné, son père la secouait par le bras en lui disant: «Godiche!... godiche!...»

Elle eut l'honneur d'approcher Newman dans les jardins du Pincio. Il se garda de toute parole mondaine, et comme il avait paru connaître le nom du député de Paris, il lui dit, non sans aménité, mais sans faiblesse, qu'il vénérait, quant à lui, dans les persécuteurs de l'Église les artisans inconscients d'une oeuvre sacrée: «Qui sait, dit-il, si Néron, dont l'horrible règne donna tant d'élan à la vertu chrétienne, à l'oeil de Dieu ne vaut pas l'apôtre Pierre? Il est nécessaire de contempler une longue suite de siècles pour l'intelligence complète des grandes vérités, etc.» Il avait ajouté, durant cinq minutes au moins, des choses magnifiques. Lord Wolesley se penchait vers Marguerite pour traduire, toutes chaudes encore, les paroles du cardinal, et de sa main, «translucide comme un émail,» il lui indiquait la bouche du saint homme qui élevait savamment l'entretien, et la Ville Éternelle étendue au pied de la colline. «De beaux moments!» disait Marguerite.

Eh bien! ce jeune lord Wolesley était mort.

Marguerite avait eu l'insigne et douloureuse faveur d'apprendre cette catastrophe, de la main même du grand Newman, le cardinal ayant ajouté, en post-scriptum, qu'il écrivait en accomplissement d'un des désirs derniers de son noble ami. «J'ai la lettre...» disait-elle; et elle la montrait, comme autrefois la photographie de Mounet-Sully.

Elle vivait du souvenir de cette quasi-idylle mystique, où la figure de l'amant se confondait avec celle d'un saint, sur les collines romaines ou dans l'atmosphère affolante des chapelles, idylle embellie par la mort, mieux que cela: par une mort incomplète en un sens et qui faisait durer le mystère, puisque Marguerite, qui ne s'avouait pas à elle-même son amour pour le jeune lord, ne séparait pas en son esprit les deux catholiques anglais, dont l'un--celui dont elle pouvait parler sans se compromettre--était vivant et lui écrivait!

Voilà pourquoi elle avait renoncé à réciter des vers de M. de Bornier et à porter l'image sanguinolente d'OEdipe, pourquoi elle nous avait paru si réservée et si grave à la matinée Plancoulaine. Pour le moment, la fille de l'athée, élevée sans principes, ne parlait de rien de moins que de se faire religieuse.

Comme tout me paraissait petit, en comparaison des souvenirs que portait Marguerite! Je me rappelais sa nature inquiète autrefois, son coeur toujours bondissant, sa figure enflammée. A cause de cela, dans les rêves que je faisais sans cesse de quelque chose de plus beau que ce que l'on voit tous les jours, j'associais Marguerite à mes féeries intimes; je l'attendais; je comptais sur elle. Maintenant je savais qu'il lui était arrivé une aventure qui, pour moi, la haussait au-dessus du commun des mortels...

III

Le maître clerc de mon père, Coqueugniot, était un pauvre garçon efflanqué, qui avait éprouvé à peu près toutes les maladies. Il lui en était demeuré une certaine compétence en médecine et la monomanie de l'art de guérir. Il faisait au docteur Troufleau et au pharmacien Patout une concurrence appréciable et désintéressée; il redressait les errements de la thérapeutique officielle, qu'il traitait de routinière et d'illogique; il dépréciait les médicaments de M. Patout en lui prouvant, chiffres en main, qu'il encaissait des bénéfices illicites et vendait des matières «éminemment nocives». Il faisait venir, lui, ses substances des maisons de gros, par l'intermédiaire d'un ami qu'il avait à Paris; et s'approvisionnait même à l'étranger. Quel que fût le procédé qu'il employât, ce maniaque y était de sa poche, car il distribuait gratuitement ses drogues.

Si l'on risquait un oeil dans la cour, on voyait au premier, derrière la vitre d'une fenêtre proche du palier des degrés de pierre, un crâne en pain de sucre, un pinceau de cheveux ramenés sur la tempe en accroche-coeur, une oreille destinée à soutenir la plume, un oeil attentif, une pommette rougissante, le tout battant un rythme régulier et bizarre qui intriguait les nouveaux venus. Coqueugniot faisait des pilules. Dès qu'il entendait le pas du «patron», il repoussait vivement son laboratoire, aussitôt dissimulé derrière les rôles.

Ce fut lui qui fut désigné pour me conduire chez M. le curé, prendre ma première leçon de latin. Coqueugniot descendit l'escalier de pierre, sa plume à l'oreille, ses manches de lustrine boutonnées aux poignets. Il me prit par la main et me la trouva brûlante. Il haussa les épaules en passant devant le pharmacien, puis il dit:

--Troufleau, lui aussi, est un âne.

--Ah!

Avant que nous fussions arrivés au bas de la ville, il m'avait parlé de sa scarlatine, de sa coqueluche, d'une varicelle qu'il avait eue à mon âge.

On entrait chez M. le curé par une petite porte ménagée dans un rideau épais de vigne vierge que l'automne embellissait de magnifiques tons de cuivre rouge ou de vin vieux. Une croix de fer surmontait le loquet usé, que l'on soulevait librement, M. le curé considérant que sa maison appartenait à tous. Les murs étaient d'un autre siècle; l'herbe et les orties poussaient alentour, sauf dans un sentier fréquenté. Sur le jambage et le panneau de la porte s'entrelaçaient à la craie, au charbon ou gravés à la pointe du couteau, des termes orduriers et des dessins obscènes à l'adresse du prêtre; la vieille servante s'exténuait à les gratter tous les jours.

Coqueugniot dit:

--C'est le petit jeune homme à maître Nadaud qui vient pour prendre sa leçon de latin.

--De latin?... fit la bonne.

Elle ne semblait point avoir entendu parler de cela. M. le curé n'était pas là; M. le curé avait encore été appelé chez madame Colivaut, qui étouffait. Mais il ne l'attendrait bien sûr pas à mourir, dit-elle, «quoique M. le curé ait de la patience!...»

--Vous pouvez aller vous amuser dans le jardin. Faites attention, au moins, de ne pas tomber dans la rivière.

En me rendant au jardin, je la vis qui déroulait une longue bande de linge dont un de ses doigts était enveloppé: Coqueugniot se faisait exhiber un panaris.

Oh! le joli jardin que celui de M. le curé de Beaumont! Il était bien mal entretenu, rongé de chenilles, labouré par les taupes, tendu de toiles d'araignées, saccagé par tous les chats du voisinage. M. le curé ne voulait à aucun prix qu'on inquiétât les bêtes de la création. Mais ce jardin s'avançait jusque sur la rivière, qu'il dominait à pic, par une terrasse de conte de fées.

Je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir l'eau. Elle battait doucement la barque de M. Phébus, le conseiller municipal, grand amateur de pêche. De mémoire d'homme, cette barque était amarrée au pied de la terrasse du presbytère; M. Phébus y passait des journées, debout, la ligne à la main. Il n'était pas arrivé encore, et l'on voyait, aux environs de l'appât qu'il avait jeté, des peuplades de goujons agiter leurs corps blonds mêlés aux ablettes en lame de couteau à fruits. Sur le flanc calfaté de la toue, se reflétaient en arabesques mobiles les jeux de la lumière avec la crête des petites vagues. L'eau stagnante, à l'arrière, semblait tendue d'une belle soie moirée qui allait se déchirant en longues bavures verdâtres ornées à leur extrémité de houppes d'écume savonneuse, car le banc des laveuses était proche. Ces bavardes m'étaient cachées par des fourrés d'aubépine; mais je les entendais s'égosiller comme des grenouilles au bord des marais. Je me mis à compter les arches du pont.

Un bruit me fit retourner. Quelqu'un poussa la porte du presbytère et vint à moi sans faire à la bonne du curé d'autre honneur que celui d'un petit signe du bout de l'ombrelle. C'était Marguerite Charmaison.

Je la vois s'avancer dans ce jardin en soulevant sa robe légère pour éviter les ronces et les fruits pourris qui jonchaient les allées. Elle n'avait pas pris la peine de mettre un chapeau; une source vive de cheveux blonds lui jaillissait du front et de la nuque, emmêlait assez haut ses gerbes désordonnées, qui retombaient çà et là en cascatelles; cette chevelure était à la fois sombre et dorée, comme l'eau qui remue et dont la lumière borde chaque brisure d'une frange éclatante; ses sourcils, plus foncés, se rapprochaient un peu trop et côtoyaient des yeux peut-être bleus, peut-être gris, peut-être verts, qui, par moments aussi, semblaient noirs.

Elle fut près de moi si vite que je n'eus pas le temps de m'émouvoir; elle s'accroupit et me dit:

--Pauvre petit!

C'était l'allusion la plus discrète et la plus sympathique à ma famille persécutée.

Le soleil lui avait semé quatre grains de rousseur sur la joue. Elle avait des cils très longs; une minuscule tache violacée teignait sa lèvre; elle avait dû manger des framboises. Voilà ce que je voyais malgré moi, voilà ce qui m'absorbait pendant que la timidité m'envahissait, pendant que je voulais lui dire: «Oh! Marguerite, c'est vous! c'est vous! Je sais qu'il vous est arrivé à Rome une belle aventure!... Je suis bien petit, mais si vous vous doutiez combien je vous admire!» Je ne lui disais rien.

Cependant elle me parlait. Mais mon trouble était devenu si grand que je ne la comprenais point. Pourquoi venait-elle à moi aujourd'hui, alors qu'elle ne m'avait pas reconnu chez les Plancoulaine? Je ne pus manquer d'être frappé qu'elle me demandât si nous voyions souvent le docteur Troufleau; c'était probablement parce qu'il avait cessé avec nous de paraître chez les Plancoulaine: il était le seul qui eût osé se déclarer outré de leurs procédés envers nous.

Mais dans cette bouche, d'où je n'attendais que paroles d'enchantement, le nom prosaïque de Troufleau m'étonna. Peut-être avec un nom banal composait-elle des choses exquises? Elle était trop près de moi; c'était elle, sa personne, l'image embellie que je me faisais d'elle, qui me pénétraient d'une manière ineffaçable, et ses paroles se perdaient dans le courant trop violent qui m'inondait.

En se relevant, elle m'embrassa. Comme elle m'embrassait la joue, j'avais son menton sur mes lèvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de ses cheveux, où jouait le soleil, forma devant mon oeil une voûte à claire-voie qui me parut aussi grande qu'un panier d'osier. Je sentis très bien que le moment qui s'écoulait là, avec le menton de Marguerite sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon oeil, resterait longtemps dans ma mémoire. Je n'en jouissais pas; il me semblait que je n'en avais pas le temps; mais je me promettais d'y songer longuement, plus tard.

Lorsqu'elle fut debout, je regardai sa main nue, dont la moiteur ternissait la pomme d'agate de l'ombrelle; la peau de cette main était d'une finesse extrême; le soleil dorait sur son poignet un duvet blond. J'eus un avant-goût d'avenir; je sentis qu'il y avait en moi quelque chose qui pouvait m'entraîner à des folies, à des héroïsmes, à la mort, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, pour le plaisir ou l'honneur de toucher du bout des lèvres ce brin de peau fine et moite qui ternissait la pomme d'agate...

M. le curé nous surprit. Il leva son chapeau de loin. Marguerite lui dit:

--Vous permettez, monsieur le curé, que je cueille une de vos jolies roses?

--Toutes les fleurs sont au bon Dieu, mademoiselle, dit-il; c'est à lui qu'il faut demander la permission de les cueillir.

Je trouvai cette réponse jolie, parce qu'il me semblait qu'elle s'inspirait de quelque chose d'où ne procédait jamais ce que j'entendais d'ordinaire. Je n'avais guère vu le curé de Beaumont qu'en chaire, le dimanche, et, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il disait, ses sermons ne me déplaisaient pas. Il y parlait souvent de choses familières, mais il leur donnait je ne sais quelle tournure qui les grandissait et les poétisait. Des personnes se scandalisaient des expressions de ménagère employées par le curé en pleine église. «Oh! oh! ripostait ma grand'mère, monsieur le curé fait son fricot, comme tout le monde, avec une casserole et des petits oignons; mais on dirait, quand il a fini, qu'il raccroche ses ustensiles à la voûte du ciel.» C'était un vieillard maigre; son crâne luisait au soleil, ainsi que sa soutane rapetassée. Il donnait tout ce qu'il avait. Sa figure rappelait les ascètes de la Thébaïde que l'on voit sur les images.

Il avait oublié la leçon de latin; il crut que j'étais venu avec Marguerite, qui semblait une habituée de sa maison. La crise mystique qu'elle traversait, les souvenirs du cardinal Newman et de Rome devaient créer entre elle et le vieux prêtre des liens particuliers. Je m'attendais à écouter un dialogue sublime.

M. le curé nous offrit d'aller nous asseoir à l'intérieur. Mais Marguerite lui dit:

--Oh! monsieur le curé, laissez-nous dans votre jardin! Voulez-vous que nous allions sous la tonnelle?

Le curé se mit à rire, parce qu'il trouvait comique que l'on se plût dans un jardin si négligé. Une fois assise sous la tonnelle, d'où l'on pouvait être reconnu des gens qui passaient le pont, Marguerite dit:

--Je ne suis pas fâchée que l'on me voie chez vous, monsieur le curé, en compagnie de ce pauvre petit, pour la famille de qui l'on est bien méchant.

--Se peut-il, mademoiselle?

Il se refusait à croire au mal. Pour lui, Dieu permettait seulement que nous fussions affligés d'une épreuve dont les hommes étaient les instruments.