L'enfant à la balustrade

Part 3

Chapter 33,821 wordsPublic domain

Ce jeune Troufleau avait la chance de se trouver par hasard seul médecin à Beaumont, qui fournit un contingent de malades à nourrir deux docteurs, et il eût été le plus heureux des hommes s'il avait réussi à s'y marier convenablement. En six mois il s'était vu refuser trois jeunes filles du pays, ce qui lui créait vis-à-vis des familles, quand elles étaient obligées de recourir à ses soins, une situation délicate. Par contre, des familles lui faisaient la tête s'il ne songeait pas à les honorer d'une demande qu'elles eussent d'ailleurs écartée, à cause de son âge et de son manque de fortune. Les Plancoulaine, entre autres, s'indignaient qu'il ne courtisât pas l'une des demoiselles Moche. On lui conseillait d'épouser hors du pays. Mais cela n'eût-il pas passé pour bravade? Et le pauvre garçon était trop occupé pour battre le département en quête d'une femme. A ses jolis yeux doux, on devinait en lui un coeur tendre à qui la solitude pesait; il semblait toujours malheureux, avec sa redingote longue et son tuyau de poêle, comme un monsieur susceptible du cerveau et qui est sorti sans mouchoir.

On entendait le sable grésiller dans les allées du parc, un ordre donné au cocher, le cliquetis des gourmettes, des pas sur le perron, et l'on voyait des gilets blancs apparaître contre les sombres tapisseries du petit salon; des femmes, des jeunes gens, des enfants suivaient: c'étaient les châtelains des environs. On causait tout de suite chevaux, vignobles, constructions, impôts, chasse ou politique. Nous vîmes s'avancer lentement la vieille madame Charmaison, que soutenait son fils le député. Je fus horriblement intimidé quand Marguerite s'approcha.

Il vint encore bien d'autres personnes, mais je n'en finirais pas si je nommais tout le monde.

Quand on était réuni dans le grand salon, madame Plancoulaine considérait cette affluence avec un ravissement dans toute sa physionomie, et l'on savait qu'elle pensait au goûter.

Offrir à goûter était le but de la vie de cette femme excellente. Elle eût offert à déjeuner et à dîner, si sa fortune le lui eût permis. A défaut, elle distribuait du raisiné à quatre heures.

Ce n'était pas une gourmandise de manger ce raisiné, mais il faut avouer que le nombre et l'entrain des convives sont d'un attrait plus grand que les plus fins repas. Que l'on se figure une salle entièrement garnie, telle une bibliothèque, de rayons qui supportaient, côte à côte, des récipients de formes variées,--car tout bocal, tout bol, toute terrine, toute soupière, tout saladier, toute urne, entrés dans la maison, finissaient en pot de raisiné,--coiffés d'un turban de papier lié d'une ficelle et remplis jusqu'aux bords de cette matière très propre à étendre sur le pain, composée essentiellement de jus de fruits, de poires, de coques et de pépins de raisin: c'était l'office, ouvert à deux battants sur la salle à manger.

Quand l'heure était venue, on passait là, en foule; on contemplait ces réserves de nature à soutenir un siège, et quelque galant de ces messieurs en complimentait la maîtresse de maison. Rosalie, la bonne, montait sur une courte échelle, atteignait le pot que son rang destinait à être entamé, s'en écrasait la poitrine, enfin, redescendant avec quelque majesté et non sans accrocher le bord de sa jupe à quelque tête de clou, déposait le raisiné sur la table, au milieu d'un peuple attentif. Madame Plancoulaine elle-même, ayant décoiffé le pot, y enfonçait une cuiller de bois de la largeur d'une de nos mains. On trépignait, on criait, on riait; quarante bras tendaient des tartines. Alors madame Plancoulaine, se rengorgeant, remerciait Dieu d'avoir fait le monde.

IX

Mon père fut successivement interrogé par plusieurs de ces messieurs qui se postaient devant lui ventre à ventre, avec un air de confidence, et à qui il semblait répondre évasivement, en levant les sourcils très haut, dirigeant loin son regard et écartant les deux bras. Et la double ride profonde qu'il portait à la racine du nez se creusait. On lui parlait de la maison Colivaut.

J'aperçus M. Clérambourg, toujours informé de tout, qui opposait à une question sans doute indiscrète une main rigide, tendue en écran, tandis qu'il fermait les yeux dans l'attitude du _Génie gardant le secret de la tombe_. M. Plancoulaine et le neveu Moche s'imposaient une réserve dont ma famille s'effraya.

Pourtant, un signe de bon augure était que le Courtois n'avait pas paru. Qu'il eût mis ses gants dans sa cour, c'était possible; mais qu'il se dirigeât vers ici, en somme, cela demeurait incertain.

Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous sentaient une atmosphère orageuse et, en le faisant remarquer, propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard qu'usant de la grande liberté que sa beauté et son talent de musicienne lui avaient acquise près du maître, elle s'était levée pour aller lui demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon père l'avait retenue:

--Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrère. Je veux tenir jusqu'au bout: attendons.

En attendant, je m'étais créé, moi aussi, mon angoisse. Voilà: je n'avais pas dit bonjour à Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui dire bonjour; je ne le faisais pas. Et à mesure que je tardais, ma démarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite était passée près de moi sans me voir; mais peut-être m'avait-elle vu depuis. Peut-être aussi me méprisait-elle comme trop petit. Elle était si jolie et si grande!

Mon désarroi s'embrouillait davantage. Je me disais: «Il est trop tard maintenant; je n'ai plus qu'un parti à prendre: c'est de me dissimuler, de m'anéantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je ne l'avais pas vue depuis quatre ans.»

J'étais caché derrière madame Capdevielle, de qui le dos formait un large abri. Une idée me vint: elle n'était pas belle. Je désirai que ce que redoutait mon père se produisît, qu'il y eût un esclandre à propos de la maison Colivaut, que l'on se fâchât et que nous disparussions d'ici à jamais. Cela, oui, certes, plutôt que d'être un niais aux yeux de Marguerite Charmaison!

Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison et, plus haut, un bout de noeud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle fût si différente, que lui était-il arrivé?

Puis je pensai que si rien de grave n'éclatait avant quatre heures, j'étais perdu, car à l'heure du raisiné il me faudrait, coûte que coûte, me faire reconnaître de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces grandes tristesses qu'on ne ressent plus, après ces enfantillages, qu'à l'âge d'homme, lorsque la seconde timidité, celle de l'amour, vous stupéfie. Et, dans ma détresse, mes yeux étaient attirés par le mesquin spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit à petit se mouillait! De telles misères se mêlent souvent aux préoccupations les plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc à vignettes. Ces vignettes étaient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de blé jaune entremêlées à des faucilles violacées. Au travers du tissu, se discernaient le bord brodé de la chemise et la peau nue formant vallée au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appelé mon attention stupide vers le dessous du gros bras matelassé insuffisamment. Au-dessous du matelas, une source s'épandait parmi les faucilles et les gerbes de blé, et je considérais d'un oeil de poule le progrès lent, mais perpétuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.

Tout à coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole des cinq petites Capdevielle. Elles se tenaient par la main et glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les sièges, semant le bruit et la terreur. M. Plancoulaine était indulgent à ces sautes de jeunesse et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement était plus fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe; elle m'emporta comme un fétu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur les pieds de dames qui disaient nous trouver charmants; je manifestais une grande allégresse de me sentir arracher les bras; j'ouvrais la bouche, et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison!

Mes relations avec Marguerite Charmaison étaient brisées! Ou bien elle était devenue trop sérieuse et trop belle pour se souvenir de moi; ou bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu ouvrir la bouche en imbécile au milieu d'une farandole de gamines.

J'allai tomber sur les genoux de ma grand'mère, où j'espérais enfouir ma confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que petite-maman, inspirée par le charivari, s'asseyait au piano et entamait une bacchanale d'Offenbach d'un rythme infernal, qui relevait les petites Capdevielle et dix autres enfants; ceux-ci m'enlevaient de nouveau, et voilà la farandole relancée à travers les groupes. J'y perdais la tête, quand soudain nous nous arrêtons comme si la foudre eût frappé l'un de nous. Petite-maman a suspendu son jeu. Tous les visages sont interdits. Et j'aperçois M. Plancoulaine debout, plus rouge qu'après son déjeuner, frappant du pied le sol et répétant d'un ton de tonnerre:

--Nom d'une boutique!... On ne s'entend plus ici!

Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il était quinteux, autoritaire et terrible, mais la jeunesse le métamorphosait en agneau.

Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.

Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de l'avoir interrompue. Tous les enfants se réfugiaient dans le giron de leurs parents. Un grand silence suivit.

C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout le monde. Les plus déterminés de ces messieurs n'étaient que roquets auprès de ce tyran de village.

Aussitôt, telle une soeur de charité après le combat, madame Plancoulaine vint droit à nous, nous cajola, mon père, sa femme, mes grands-parents et moi; nous dit que l'heure du goûter approchait, et qu'en raison de la chaleur elle avait fait préparer aujourd'hui des citronnades. Elle s'ingéniait à pallier les vivacités de son mari, et elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger presque impunément.

Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas à tous, avec candeur ou malignité d'hôtesse: «Ce sont ceux-là que le trait a frappés?»

X

Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que «ces petits messieurs étaient servis». Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la compagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tête du cortège pour passer à la salle à manger. Je boudais, j'avais envie de pleurer: je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon père pour donner le bras à une petite Capdevielle. Mon père lui-même attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrît le bras à sa femme; et il était de toute évidence que ces messieurs la délaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du maître, qui fermait seul la marche, à cause de sa jambe goutteuse. Mon père se disposait à conduire lui-même sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et maladroit, qui était demeuré seul en un coin, se présenta et nous sauva.

Nous atteignions l'entrée du petit salon. Des pas sur le perron, des voix hésitantes et le frottis soigneux et prolongé de semelles sur le paillasson décelèrent une visite inaccoutumée. On distinguait, au travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournèrent la tête; des couples, intrigués, s'arrêtèrent. Une main s'introduisit, saisit le cordon du store, tira: il se forma un boudin vert qui grossit en s'élevant rapidement, et nous vîmes, en plein soleil, le domestique Pierre; derrière lui, M. Courtois et ses fils.

Ils s'inclinaient avec déférence, avec embarras, devant notre cortège passant, en gens qui viennent une fois par an et que l'apparat gênerait moins que la familiarité même des coutumes de la maison.

Un ton de voix, un mot les métamorphosa d'intrus en héros de la fête. M. Plancoulaine jeta par-dessus nos têtes l'accueil chaleureux:

--Ah!... Courtois!

Rien de plus. Tous sentirent à quel point Courtois était le bienvenu.

Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et étouffa les jumeaux sous les baisers. On leur avait commandé d'être aimables: ils rendaient les baisers à qui mieux mieux, en mordant à même les joues velues de la dame.

L'un d'eux m'aperçut; il pinça la manche de son frère. Dès lors, entre les groupes, je rencontrai constamment leur regard.

Ils avaient déjà mangé leur tartine de raisiné quand j'obtins la mienne, après toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle eût cinquante ans sonnés. Encore madame Gentil, la femme du receveur de l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard à dessins blancs, essuya-t-elle mon raisiné presque aussitôt qu'il me fut servi. La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied d'homme de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en disant:

--Petit imbécile!

Au même moment les jumeaux se faufilaient en pouffant: ils avaient dirigé sur ma tartine un fort projectile, mais visé juste.

Madame Plancoulaine vola au secours de madame Gentil. Elle avait plongé la corne d'une serviette dans la carafe, et elle débarbouillait la grosse hanche comme une figure de jeune morveux. Ma grand'mère arriva et se confondit en excuses près de madame Gentil, qui lui dit:

--Ce n'est rien du tout, madame; surtout, ne grondez pas ce cher mignon.

Mon père allait se mêler de l'affaire. Je le voyais volontiers s'approcher; je voulais lui dire: «Mon pauvre papa, nous sommes malheureux tous les deux.»

Il n'était plus qu'à trois pas de moi, lorsqu'il vira sur les talons. De l'autre bout de la pièce, M. Plancoulaine l'avait appelé:

--Nadaud!

Sur les dressoirs, les verreries avaient frémi.

Contre la grande fenêtre, on voyait là-bas M. Plancoulaine, son neveu Moche et Courtois. L'organe tonitruant avait encore une fois dominé le concert des bavardages; on l'entendit, durant l'instant de silence, avant que mon père eût eu le temps d'obtempérer à l'ordre; et cela fut dit haut et de loin, à dessein, afin que nul n'en ignorât:

--Nadaud!... J'aurais un service à vous demander: il s'agirait de faire transporter mes papiers de votre étude en l'étude de Maître Courtois: cela pourrait être exécuté sans délai?

--Demain, à la première heure, dit mon père; permettez que j'aille m'y préparer sur-le-champ...

Il s'inclina, fit signe à sa femme de le suivre; grand'mère entraîna son mari, et nous sortîmes. Madame Plancoulaine fut sur nos traces:

--Comment! vous vous retirez si vite! Allons! allons! qu'est-ce qu'il y a? Un malentendu, j'en suis sûre...

Mon père salua sans mot dire. Grand'mère, qui était une vieille amie de madame Plancoulaine, soupirait, sans oser prononcer une parole imprudente.

Mon père passa un doigt dans son faux col, et j'entendis le petit bouton de nacre qui se brisait: un des morceaux tomba sur le perron.

Il avait de la peine à respirer. A cinquante pas, il se retourna. Il avait espéré que son ami Clérambourg le suivrait.

XI

Mon père prétendait, quand nous rentrâmes en ville, que l'on nous regardait d'étrange façon.

--C'est ton col qui bâille, lui dit sa femme.

Il réappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de les contenir sous le menton, en baissant la tête.

--Ne baissez donc pas la tête, lui dit sa belle-mère; on ne manquerait pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouetté.

Il était assez vraisemblable que le bruit de notre mésaventure nous avait précédés, Courtois ayant dû faire grand bruit de sa convocation chez les Plancoulaine. Et nous sentions déjà, dirigé contre nous, ce venin des foules qui perle aux dents des hommes assemblés, friands de blessures fraîches: instinct des basses-cours, qui précipite les animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laissé arracher trois plumes.

Mon grand-père soutenait que l'incident était sans importance et que tout s'arrangerait pour le mieux.

Le soir tombait; les paysans avaient regagné la campagne. La place et le carrefour étaient libres. De loin nous apercevions l'orme, le marronnier et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus de la balustrade et des grandes portes à pattes de biche; cela formait un joli décor d'aspect ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.

--Baste! dit grand-père, quand vous serez le maître là dedans, vous leur ferez la nique à tous!...

Il y avait quelque vérité dans ces paroles, car celui qui réussit dans son entreprise est toujours fort. Le malheur présent de mon père était d'avoir accompli un acte audacieux vis-à-vis d'un compétiteur puissant, mais plus encore un acte inachevé et stérile tant que vivrait madame Colivaut.

Sa taille se redressa; il enfonça un pouce sous l'aisselle du gilet; il envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le clocheton et les ombrages; ses pas étaient plus légers; l'air soulevait les basques de sa jaquette; il se laissait porter vers sa maison.

Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions à droite. Il hésita, voulut parler, se retint, tourna avec nous. Cependant, après quelques pas:

--Il serait peut-être convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles de cette pauvre madame Colivaut.

Le grand-père, la grand'mère et la petite-maman se regardèrent, puis évitèrent de se regarder. Un air de secrète complicité les unit; un même vent les poussa à s'enquérir de la santé de madame Colivaut.

Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon père sonna à la porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut. En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire à côté de celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus méchant homme de Beaumont.

Le spectacle, c'était nous: mon père, que la ville savait acquéreur de la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles de la moribonde.

Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.

L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.

Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame était même, pour le moment, dans le jardin du haut.

--Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!... à la bonne heure!... ah! ah! dans le jardin du haut!

Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries, les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon, çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.

Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main. Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous, toute coquette.

Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir, et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.

Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie et le rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que le soleil était couché. Elle rit de bien bon coeur.

Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les noisettes dans un pli de sa jupe relevée; ce fut mon père qui soutint madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit:

--On dirait qu'on met le pied sur une dalle funéraire.

On croyait madame Colivaut traversée d'une pensée funèbre; mais elle ajouta:

--C'est le tombeau de mes illusions!

Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de bonne humeur. Elle nous mena jusqu'à la terrasse dominant la ville, sous l'orme et le marronnier. Sa manie n'était-elle pas de jeter bas ces arbres fameux! Elle y pensait aussitôt que la santé lui était rendue.

--Ils gênent les voisins, disait-elle; madame Auxenfants et monsieur Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidité et des moustiques que leur vaut ce feuillage épais... Mais ce n'est pas cela: j'ai l'intention de construire ici un pavillon.

--Construire un pavillon! s'écria mon père.

--Oui, dit-elle; quand ce ne serait que pour embêter madame Auxenfants et monsieur Fesquet, en ayant l'oeil sur eux!...

C'était de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.

Elle avait fait ses plans; elle les montra à ma famille.

Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres, surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur agrément?

J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les plans du «pavillon».

Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes, dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire, et le docteur Troufleau.