L'enfant à la balustrade

Part 2

Chapter 23,771 wordsPublic domain

Le grand-père s'était levé; il époussetait, à coups de chiquenaude, les revers de sa redingote, où tombait de ses cheveux blancs une neige légère, et il disait tantôt: «Nadaud!» et tantôt: «Célina!» en s'adressant à son gendre ou à sa femme, comme il l'eût fait à de petits chiens qui vont déchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de la table.

Mon père s'écria:

--Mais je ne sais pas ce que je fais là! Je me demande pourquoi je vous écoute!... Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire ton paquet, je t'emmène...

--Où ça? cria grand'mère.

--Mais chez moi, parbleu! Après ce qui s'est dit ici!

--Vous ne ferez pas ça!

--C'est ce que nous allons bien voir!

Ma pauvre grand'mère avait à ce moment-là tout près de soixante-dix ans; la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de son gendre acheva de l'ébranler. Elle voulut courir à la porte et dire sans doute: «Vous me passerez plutôt sur le corps!» mais son corps même lui manqua. Ses joues devinrent blêmes, ses yeux chavirèrent. Elle dit:

--Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!

D'autres paroles pressées lui emplissaient la bouche sans produire plus de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crève; mais de sa main maigre et tremblante, autrefois jolie, elle décrivait dans l'espace comme quoi c'était impossible que l'on m'emmenât. Mon père n'avait pas de place chez lui; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit:

--Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je la connais, votre maison, c'est un taudis, une cave: des pièces sans jour, une cour sans un rayon de soleil... J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil, cherchant de l'oeil un coin du ciel! Je l'entends: «Grand comme ça! si je voyais grand comme ça de bleu, il me semble que je pourrais guérir!»

Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens même des premières paroles de son gendre, et elle s'étonnait de le voir tout à coup souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir comme la manne les choses sensées qu'elle disait enfin. Quand il jugea la provision suffisante, lui-même l'arrêta doucement:

--Là! là! dit-il, tout beau!... Nous sommes d'accord; c'est ce que je voulais vous faire constater dès en arrivant: _ma maison est mortelle_, et, n'ayant pas le choix, _j'ai donc bien fait d'acheter la maison Colivaut_... Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.

Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment:

--Comment se porte madame Colivaut?

--Mais, dit mon père, couci-couça... On redoute pour elle les chaleurs.

--Tranquillisez-vous, le journal nous prédit un été torride.

IV

Le dimanche, nous nous rendions grand-père, grand'mère et moi, à la messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi, l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les Plancoulaine.

On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un pâté de ménage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement, et n'offrait que du «raisiné», une confiture épaisse et fadasse que l'on puisait dans des jarres de grès; enfin M. Plancoulaine était quelque chose comme un ogre.

Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux que l'on avait plaisir à se voir.

Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination; d'ailleurs, il était d'institution récente. On s'était imposé, d'un commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir,--comme il arrive parfois dans les familles,--afin d'échapper à la tentation de ne se point réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut que l'époque de la grande querelle survenue à propos de «la tache». Mon père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes, une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.

--Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.

--Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand'mère, bien des choses se tasseront d'ici-là.

On avait remis le déjeuner au dimanche.

On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.

Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis l'heureuse inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom à donner à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit encore et comme toujours: «Merci.» D'ordinaire, c'était mon père qui m'objectait aussitôt, d'un ton impératif: «Merci qui?...» Cette fois, elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue parfumée: «Merci qui?...» Mon coeur battit; je crus, certes, commettre un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère; mais un terme moyen, un terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres, m'était venu, et je m'en servis. Je dis: «Merci, petite-maman.» Elle courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que j'avais trouvé pour ne pas dire «maman». Néanmoins, devant ma grand'mère, je trouvais «petite-maman» encore un peu fort et trop rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais «petite-mère», par une nuance subtile.

V

Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.

--Et la santé de madame Colivaut, dit le grand-père, est toujours excellente?

--Excellente.

--Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prévisions.

--On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes!

--Que voulez-vous dire?

--Oh! rien de particulier... Je parle de la méchanceté des hommes, c'est une façon de dire: il y a de fières canailles!

--Que s'est-il donc passé?

--Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.

--Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches plutôt... Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire: les autres suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce qu'ils font.

Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient plus que rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.

Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:

--Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.

--Déjà? fit mon père.

--Vous ne dites pas déjà, d'habitude. Vous êtes le premier à blâmer votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.

--Mais il n'est pas deux heures.

--Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit petite-maman; je l'ai aperçu ce matin à la messe de huit heures avec ces dames.

--Cet iroquois-là va à la messe? dit grand'mère.

--Oh! pas à Paris, à cause de ses électeurs, mais ici, à cause de sa mère.

Grand'mère n'appelait jamais M. Charmaison que l'iroquois. Il était député radical avancé, d'une part,--quelques-uns insinuaient qu'il avait failli se compromettre dans la Commune,--et, d'autre part, distingué de sa personne, de goût cultivé et homme du monde. Quelque chose de la méfiance de grand'mère à son endroit rejaillissait sur mon amie Marguerite.

Marguerite Charmaison était élevée à la manière libre, c'est-à-dire qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune étude. Elle s'élevait elle-même, pour ainsi dire, et à sa guise. C'est une petite, disait-on, qui tournera mal. Deux ans auparavant, déjà, ne voulait-elle pas entrer au théâtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-Sully! Elle débitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rognée du célèbre comédien en OEdipe, les yeux crevés et sanguinolents, horrible. «Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne dira pas que c'est l'acteur et non l'art qui me plaît.» Elle avait quatorze ans à peine! Mon admiration pour elle atteignait le délire.

Mon père alla plusieurs fois à son cabinet, sous le prétexte qu'il avait entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui demander s'il était entré des clients: il n'était entré personne, sauf le maître clerc Coqueugniot.

Nous étions tous prêts et debout, attendant le départ. Impatientés, nous passâmes dans la cour où l'on montait à l'étude des clercs et au cabinet, par un escalier extérieur.

De la fenêtre du cabinet sortaient des nuages bleuâtres qui allaient s'évanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon père parut aussitôt: il était chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.

--J'y vais, je vous suis. Une minute.

--Il est là, il n'a rien à faire; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne travaille pas en fumant et il ne fume presque jamais. Quand il allume un cigare, c'est qu'il est énervé.

--Mais qu'a-t-il donc?

--Est-ce que je sais? Cette satanée maison...

--Ah! dit grand'mère, c'est bien pour vous qu'il l'a achetée! Ma pauvre fille est morte dans celle-ci, elle...

--Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait autant?

Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas échanger trois idées sans se prendre de bec! que c'était donc ennuyeux! Heureusement, mon père descendit et nous partîmes.

VI

A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le dimanche, me revient en bouffées que l'éloignement seul rend agréables. Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l'ail et le vin, piétinant le crottin, imprégnés de l'atmosphère de l'étable à boeufs. Ils se tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze n'évoquait absolument rien, à personne.

On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y prendre un point d'appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de l'étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de graines, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s'agrippant aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand'mère disait invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l'assemblée: «Gare les puces!» et j'évitais avec soin les contacts rustiques.

On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce qu'elles ne faisaient point venir de Paris; et l'on arrivait sans trop de difficulté jusqu'à l'église, après avoir respiré les émanations de la charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois de noyer chez le marchand de sabots. Après cela venaient des maisons bourgeoises: celle de la vieille madame de Grébauval, que l'on saluait à sa fenêtre, du colonel Flamel, de maître Courtois, le confrère de mon père, que l'on évitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa cour.

Nous ne fréquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires vivant à couteaux tirés; et il était une des rares personnes que l'on ne rencontrât chez les Plancoulaine qu'au 1er janvier. C'est qu'ayant été autrefois leur notaire, il avait été supplanté par mon père dans cette qualité avantageuse. A l'écart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait voir beaucoup de monde à Beaumont. Sa clientèle était rurale; il possédait des propriétés et jouait au gentilhomme campagnard.

M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon âge. Quand nous nous croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas de nous toiser, du chapeau à la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur dix, à la suite de cet examen, les jumeaux échangeaient une réflexion qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse été fier vis-à-vis d'eux, cependant, à cause de l'étude de mon père, qui passait pour supérieure à l'étude Courtois; mais j'étais seul: ils étaient deux; de plus, ils montaient à cheval.

Il paraît que M. Courtois était précisément dans sa cour au moment où nous passâmes, ce jour-là. Mon père le dit à sa femme, avec mystère, quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourné la tête, mais il avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement involontaire, je me jetai en arrière pour voir la porte par où mon père avait vu M. Courtois sans remuer la tête. J'aperçus alors mon grand-père et ma grand'mère, demeurés derrière nous. Grand'mère se composait, elle aussi, une figure, par solidarité de famille, en passant devant la maison Courtois: elle abaissait les coins de la bouche et, raidissant la taille, portait l'oeil à quinze pas. Mais mon grand-père était bien avec tout le monde; il ne se gêna point pour regarder dans la cour, et il allongea un grand coup de chapeau à M. Courtois. Mon père disait en ce moment à sa femme:

--Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour: il mettait ses gants.

--Non?...

--Il mettait ses gants!... J'ai été prévenu par lettre anonyme: nous allons nous rencontrer là-bas nez à nez.

--Ah! c'est donc cela!... Tu ne pouvais pas parler plus tôt?...

--Je ne croyais pas; j'attendais des preuves... Il met ses gants, je l'ai vu; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqué; s'il y est convoqué, c'est qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas à se le dissimuler, nous faisons aujourd'hui notre dernière visite aux Plancoulaine.

--Oh! tu te laisses monter la tête: tu crois ce que t'a dit ta belle-mère!...

--Toute la ville le sait déjà!... Tu ne lis donc pas sur les figures?

VII

Nous arrivions à l'ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui serpente entre de vieilles maisons à colombage, et l'on prenait jour tout à coup en face du pont en dos d'âne qui relie Beaumont au faubourg, au milieu d'un paysage large et charmant.

Ce pont, qui n'a été restauré que d'un côté,--duquel ce n'est pas la peine de parler,--a conservé, de l'autre, son parapet de pierre, muni de bornes, et qui s'en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges triangulaires au-dessus de ses longs brise-glaces pointus. A peine y a-t-on fait quelques pas, que l'on ne peut s'empêcher de s'arrêter pour regarder de loin le spectacle amusant des laveuses qui battent leur linge en bavardant, le long d'une berge savonneuse, de l'abreuvoir jusqu'à l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du curé. Cette belle muraille robuste et ventrue a été couronnée sous Louis XIV d'élégants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'églantiers sauvages. Enfin, c'est la rivière, large, noire et profonde, baignant des jardins puis des prairies à perte de vue, et dont, là-bas, un double cordon de peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger à faire un détour. Et quel joli coteau! tout feuillu de chênes dont les têtes rondes dessinent puérilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui vont s'apetissant, s'apetissant jusqu'à vouloir entrer, dirait-on, sous le porche d'une église de village située tout exprès au fond du tableau.

A droite du pont, c'est le quai; il mène aux écluses et à la fabrique. Il est bordé par un long mur de soutènement où s'appuie un jardin que cache une allée de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame Charmaison.

C'est là, pendant que mon père se sentait si méchamment atteint par le premier engagement de l'affaire Colivaut, que me réapparut, après des années d'absence, celle qui m'avait surpris quand elle était fillette, au cours de mes réflexions devant le cadran solaire. Je ne la reconnus pas tout d'abord.

Derrière une haie vive, soigneusement taillée, on voyait, sous les tilleuls, un corsage bleu, une gerbe de cheveux blonds, un chapeau de paille très vaste, dont les bords ondulaient, au gré des pas, sous une couronne de bleuets.

Je m'arrêtai pour regarder de loin cette jeune fille, et je demandai qui elle était. Petite-maman me dit:

--Mais c'est Marguerite Charmaison!

Nous gravissions lentement l'échine du vieux pont. Il faisait un soleil éclatant. Ces dames s'abritaient sous leurs ombrelles; on clignait des yeux. Sur le quai, contre le long mur du jardin Charmaison, une bonne femme pliée en deux, un grand mouchoir à carreaux bleus sur son bonnet, poussait une petite voiture à bras.

Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent, on ne sait pourquoi, et semblent nous dire: «N'oubliez plus nos formes, ni nos couleurs, ni l'assemblage que par hasard nous faisons.» Je ne crois pas avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage qui m'ait plus séduit que ne le fit la vue de ce long mur ensoleillé, de cette charrette à bras, de l'ombre des tilleuls et de Marguerite Charmaison vêtue de bleu, qui marchait doucement, tenant un livre à la main.

Petite-maman ajouta:

--Oh! vous ne pourrez plus jouer avec elle: elle est bien trop grande et trop sérieuse... Pendant que j'y pense, qu'on ne lui parle plus de Mounet-Sully, ni de réciter des vers, cela la met dans tous ses états.

Cette parole me causa du chagrin, parce qu'il y a toujours un sentiment de tristesse à apprendre que quelqu'un a changé d'idées.

Au bout du pont s'étalait le faubourg qu'il fallait traverser pour arriver chez les Plancoulaine par le parc. Les familiers coupaient au plus court, par une ferme donnant accès sur la cour des communs. Il y avait à se faufiler dans un corridor sombre, sentant le grain, où l'on dérangeait des poussins qui se sauvaient en pépiant; et, au débouché, une mère poule pattue, entourée du fort de la couvée, grommelait dans ses bajoues. C'est par là que nous entrâmes, selon notre habitude. Mon père dissimulait mal son émotion. De ce qui allait se passer, avant une heure, dépendait sa fortune.

VIII

Il nous dit, plus tard, qu'il avait remarqué au valet de chambre un air goguenard; était-ce bien exact? Toujours est-il qu'il n'y eut rien d'insolite dans la façon dont monsieur et madame Plancoulaine nous accueillirent. Madame Plancoulaine m'embrassa avec plus de chaleur que je n'en eusse demandé. M. Plancoulaine avait le visage cramoisi, ce qui lui était assez ordinaire, surtout après les repas, et il venait de déjeuner avec le curé de la Ville-aux-Dames, fort buveur et mangeur, qui avait plus de couleur encore que son hôte. Nous trouvâmes aussi un musicien de Paris que l'on disait célèbre, qui venait passer six semaines chaque été, et que l'on appelait M. Théodore.

Le neveu Moche, celui pour qui M. Plancoulaine convoitait la maison Colivaut, avait aussi déjeuné là. C'était un homme veuf, grisonnant, quelconque, vivant à l'ombre de son puissant oncle, comme un jeune homme en tutelle; il était flanqué de deux filles sans agrément, que l'on continuait d'appeler «les fillettes» depuis plus de vingt ans.

Presque en même temps que nous, arrivèrent, par le jardin, les Capdevielle, le directeur de la fabrique, sa femme, leurs cinq filles, l'institutrice et l'Anglaise. Comme nous étions encore debout, dans le petit salon, nous nous portâmes jusqu'au perron pour le plaisir de les voir descendre d'un break à deux chevaux où des bras émergeaient par-dessus les têtes, immobiles comme des échalas, parce qu'ayant de loin fait des signaux ils ne trouvaient plus place dans cet amas de corps, tant on était tassé. C'était le bonheur de M. Plancoulaine, qui n'avait pas d'enfants, de voir des familles nombreuses, et il estimait la santé, la gaieté, l'exubérance. Les cinq petites Capdevielle, habillées toutes de même, en percale blanche, coiffées de capotes de toile d'où leurs cheveux débordaient en boucles, rappelaient les brochettes d'enfants de Kate Greenaway. Leur mine était éblouissante. On leur avait déniché une institutrice bien incapable d'enseigner quoi que ce fût qu'elle n'eût elle-même appris mot à mot et par coeur, car on la déroutait en lui citant les sous-préfectures par ordre d'importance au lieu de l'ordre alphabétique, mais qui aimait les petites follement; un geste, un mot des babies lui arrachaient des éclats de rire à couvrir le tapage des cinq soeurs. L'Anglaise, plus réservée, écoutait attentivement tout ce qui se disait, afin d'apprendre la langue.

Ce furent des embrassements, des cris. M. Plancoulaine, colosse attaqué seulement aux jambes par la goutte, saisissait chaque petite Capdevielle à la taille et l'élevait au niveau de sa moustache, qui piquait la chair fraîche des joues et faisait pousser aux Kates Greenaways des glapissements de renard pris par la queue, sans les fâcher, du reste, car elles demandaient parfois à recommencer, pour crier plus fort. Alors, le musicien, M. Théodore, sortait.

Mon père fut heureux de voir arriver M. Clérambourg, son grand ami. M. Clérambourg était, de l'avis commun, aussi sage que M. Plancoulaine était irritable et violent. Tous les deux, hommes d'âge, étaient, dans la ville, des autorités; mais l'un dominait, grâce à son salon et à sa colère.

Le juge de paix, M. Gantois, et sa femme entrèrent peu après, tandis que le curé de la Ville-aux-Dames s'en allait chanter les vêpres. Puis vint le colonel Flamel, bel homme, fine tournure, ancien officier aux guides: Solferino, Mexique, pieds gelés à Sébastopol, poitrine trouée à Gravelotte, démissionnaire lors de la mort du prince impérial; âme loyale et fidèle. Il dépassait d'une bonne tête le jeune docteur Troufleau toujours en longue redingote noire et en chapeau haut de forme, une tenue bien incommode pour la saison, et qui le distinguait de tous ces messieurs; mais il tentait par là, disait-on, de balancer l'effet de sa jeunesse, difficilement conciliable avec l'autorité scientifique.