Part 16
Le jeune homme à la pomme d'Adam suppliait petite-maman de se faire entendre. Il arrivait de Paris et ignorait la délicatesse de notre situation. La jeune femme se dérobait, faisait des façons, était fort embarrassée. M. Plancoulaine dit tout à coup:
--Jouez donc, madame, je vous en prie.
Elle n'avait plus qu'à obéir. Elle ôta ses gants et s'assit au piano. Mon père retourna à son tabouret, près du maître. Il n'eut pas à parler à M. Plancoulaine; sa femme entamait une rhapsodie de Liszt.
Elle avait au piano l'audace d'un rossignol qui chante; elle ne doutait point d'elle et jouait avec une facilité si heureuse qu'elle obtenait grâce devant tous. Elle massacrait Beethoven, mais interprétait un Chopin, un Liszt, et les Tchèques et les Russes avec une liberté qui vous laissait stupéfaits, incertains, mais ravis.
Elle plaisait au jeune musicien. Il donna le signal des applaudissements, se leva, parla encore, caractérisa avec feu la nature de ce talent, qui, disait-il «avait l'odeur du steppe». Tout le salon pour petite-maman eut un moment les yeux du jeune musicien. M. Plancoulaine, flatté d'avoir fait entendre «quelqu'un» à un artiste de Paris, applaudit lui-même.
Alors je vis mon père, enhardi, qui se disposait à lui parler. Il s'était encore une fois rapproché de lui. Il allait parler, quand M. Plancoulaine, qui probablement suivait son jeu, lui lança pour toute politesse, en me désignant du doigt:
--Qu'est-ce que vous allez faire de cet enfant-là?
Il avait jeté son aumône. Il dédaigna la réponse. Mon père disait:
--Mais je vais le mettre au collège à la rentrée...
M. Plancoulaine avait déjà tourné la tête et causait musique avec le compositeur.
Mon père fit signe à sa femme qu'il était temps de nous retirer, et il profita du brouhaha, qui durait encore, pour saluer à distance M. Plancoulaine, sans lui tendre la main.
Madame Plancoulaine nous reconduisit. Elle descendit avec nous les marches du perron, en nouant sous son menton les brides d'un chapeau de jardin.
--Mais, madame, ne vous donnez donc pas la peine, je vous en prie!
--C'est trop aimable à vous, madame... nous ne souffrirons pas!...
--Allons donc! dit madame Plancoulaine, il y a trop longtemps que je ne vous ai vus! Je suis sûre que c'est moi la plus contente...
--Mais nous le sommes, madame, veuillez le croire.
--A la bonne heure! Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur converti que pour cent justes qui...
Elle coupait aux églantiers une demi-douzaine de roses magnifiques:
--Prenez ça, ma belle!
Nous dûmes nous confondre en remerciements. Il fallait, bon gré mal gré, se déclarer ses obligés. Elle nous conduisait jusqu'à la ferme. Par les fenêtres des cuisines les domestiques étaient témoins de l'honneur qu'on nous faisait. Une porte s'ouvrit tout à coup, et la cuisinière, Françoise, vint vers nous, tenant un chien sur le bras. Elle nous adressait de loin force petits saluts; son oeil parlait; elle aussi «s'était bien doutée quand elle avait vu la bourriche». Elle dit en arrivant près de nous:
--C'est Mirza, la soeur au petit chien de monsieur et madame Nadaud. Monsieur et madame vont bien?
--Mais oui, Françoise; merci. Ah! voilà donc «la soeur» dont nous avons tant entendu parler!
--C'est comme ici, dit madame Plancoulaine, vous ne vous doutez pas combien on nous rebat les oreilles de votre chien Paletot. Il faudra nous l'amener la prochaine fois.
Les domestiques, de part et d'autre, avaient poussé au traité de paix. Si la mère Fouillette trouvait que nous dînions trop souvent à la maison, les gens, chez les Plancoulaine, reprochaient aux jumeaux Courtois de «hacher» les canapés et le jardin.
Nous prîmes congé au seuil de la ferme.
--Eh bien! dit petite-maman, j'espère que ça s'est bien passé!
--Oh!... fit mon père, la pilule a le goût amer; mais j'espère que l'effet sera bon.
Il se défendit de ternir l'heureuse impression qu'emportait sa femme; il sentait qu'elle avait là retrouvé sa vie, c'est-à-dire du monde. Quant à lui, il ne doutait pas qu'il dût reprendre pied promptement dans la maison en s'avilissant de nouveau, et le plus fréquemment possible, devant M. Plancoulaine.
XIII
Nous rencontrâmes M. Clérambourg sur le pont. Nous n'avions pas à lui apprendre d'où nous venions. Il dit lui-même à mon père:
--Maintenant que _c'est fait_, je puis vous confier que par votre démarche vous avez rendu un fier service à Plancoulaine...
Mon père leva les sourcils et jeta son corps en prière.
--Oui, continua Clérambourg, Plancoulaine est à couteaux tirés avec Courtois, et il ne savait pas à qui confier le soin de ses affaires.
--Ah! dit mon père, j'aurais aimé savoir plus tôt que les choses en étaient à ce point: j'eusse fait là-bas meilleure figure.
Ces messieurs s'approchèrent du parapet et regardèrent la maison neuve, qu'on appelait déjà «le château Moche», et qui s'élevait au bout du pont, presque en face du jardin du presbytère. C'était une construction prétentieuse, avec deux petites tourelles crénelées, et une terrasse à balustrade, sur la rivière, le tout destiné à imiter et surpasser les agréments de la maison Colivaut.
--Courtois, dit M. Clérambourg, a eu la négligence de laisser construire ces tourelles sans consulter l'état des servitudes. Or, monsieur Phébus qui, depuis un an et plus, regarde placidement, de sa barque, pousser le château Moche, vient d'élever la prétention d'en faire raser la toiture et les tours, attendu qu'il est propriétaire d'une bicoque située derrière et qui jouit, sur le terrain Moche, d'une servitude de «non bâtir».
M. Phébus était debout dans sa barque au pied du mur du presbytère. La flotte de liège oscillait comme un pendule scandant la marche infaillible du temps propice aux haines patientes. Au-dessus de sa tête s'étendait le jardin en friche où les plantes, les bêtes et un saint homme louaient Dieu. La rivière sombre et profonde, toujours même et toujours nouvelle, coulait indifférente sous un doux ciel léger où semblaient voleter des jupes de ballerines.
Nous continuâmes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite aux Plancoulaine, qui avait marqué le début de notre période de malheurs. Le retour d'aujourd'hui en célébrait la clôture. Là-haut, au fin bout de la rue, la maison Colivaut ne représentait plus le but un peu chimérique de nos efforts; la maison Colivaut était à nous. Les passants, les boutiquiers ne nous regardaient plus comme des gens qui ont eu le front de regimber contre un caprice tyrannique unanimement accepté; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde qu'à ceux qui se sont soumis à la loi commune. Nous étions désormais d'accord avec l'opinion publique.
Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se révoltait contre la platitude de ce résultat. Les péripéties de la guerre me plaisaient mieux que cette médiocre paix; je regrettais que l'aventure fût finie.
Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils m'avaient appelé; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours, l'esprit perdu dans des «imaginations». Le désir autrefois ressenti en montant dans la voiture de mon père, ce désir de fuite éperdue dans l'air libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des rivières, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige. Je voyais la rue qui montait, qui s'arrêtait à la porte aux pattes de biche et au mur à balustrade de la maison Colivaut; et je voulais que cette rue ne s'arrêtât point, qu'elle crevât la maison Colivaut, qu'elle escaladât la colline et, par delà la colline, qu'elle escaladât d'autres obstacles, qu'elle montât plus haut! Je gravissais ces pentes; je voyais se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison Plancoulaine elle-même devenir quelque chose de moindre qu'une fourmilière... Alors, là-haut, je voyais... Je voyais quoi?... Ah!... voilà. J'avais beau faire effort, être certain que quelque chose apparaîtrait là-haut, un brouillard m'aveuglait.
J'arrêtai mes pas réels, au milieu de la place, devant la statue d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze, à la figure étrangère et hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rêve. Était-ce lui qui émergeait du brouillard? était-ce lui qu'on voyait encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des voix criaient derrière moi:
--Riquet!... Riquet!...
Je me retournai.
--Riquet! mais c'est Marguerite Charmaison!... C'est Marguerite Charmaison!
Je fis à part moi: «Ah! oui, Marguerite Charmaison, qui cherche depuis plus longtemps que moi! Marguerite Charmaison, qui a eu de plus grands désirs que moi-même. Elle doit savoir, elle, ce que l'on voit quand on s'est donné beaucoup de peine pour monter, pour escalader collines et collines!...»
--Riquet! Riquet!... On te dit que c'est Marguerite!
En effet, Marguerite Charmaison était là. Elle arrivait de Paris; elle présentait sa mère, que nous n'avions jamais vue à Beaumont. Elle savait déjà que nous venions de chez les Plancoulaine et nous en félicitait. Elle dit:
--J'irai vous annoncer une nouvelle.
D'une jeune fille ordinaire, cela eût signifié évidemment un mariage. Mais de Marguerite, que pouvait-on prévoir avec assurance? Peut-être avait-elle vendu un tableau à l'État? ou découvert une nouvelle vocation? peut-être avait-elle recouvré ses goûts anciens: elle entrait au théâtre? elle se faisait religieuse? elle décidait de pleurer sa vie entière le souvenir du jeune lord anglais ou du grand cardinal?... Ou bien elle avait culbuté la philosophie allemande?... émancipé le sexe féminin?... découvert la formule de l'Art?... Rien de tout cela ne me paraissait ridicule ni au-dessus des forces de Marguerite. Je résumais mes suppositions en disant: «Qu'elle a de la chance! elle a trouvé!»
XIV
Elle vint nous voir, dès le lendemain, avec sa mère. Le soir tombait; nous étions au jardin.
Marguerite était plus jolie qu'autrefois. Sa taille s'était haussée, son buste développé; ses yeux étaient calmés. Il y avait dans ses traits une harmonie nouvelle; tout y semblait plus mûr, plus achevé, plus aisé et en équilibre. Elle conservait la même ardeur; sa voix avait le même accent de passion contagieuse qui eût fait le succès d'une comédienne; mais l'inquiétude, l'angoisse fiévreuse s'en étaient allées de toute sa personne. On la sentait, à ses mouvements, à ses paroles, à son silence même, décidément heureuse.
Elle prit à part petite-maman et lui glissa rapidement quatre mots à l'oreille qui lui firent faire: «Ah!» Ce devait être «la nouvelle». Marguerite ajouta tout haut:
--Ce ne sera officiel que dans quelques jours.
Petite-maman dit:
--C'est une confidence.
On n'en parla point.
Nous avions gravi l'escalier aux marches branlantes, sous le prunier de mirabelles, et nous nous promenions dans la grande allée bordée de buis qui côtoyait le cadran solaire. Je me tenais autant que possible à proximité de Marguerite, sans toutefois lui parler, car elle m'intimidait plus que jamais depuis que je la croyais en possession du mystère qu'elle avait si ardemment cherché. De temps en temps je relevais les yeux vers elle; je la considérais et la vénérais comme un tabernacle qui contient une substance sacrée. J'avais si grand besoin de voir quelqu'un qui fût grand, qui fût beau, qui fût au-dessus du commun des hommes!
Nous passions et repassions près du cadran solaire. Bien que j'eusse déjà vu beaucoup de gens passer par là, je m'étonnais toujours qu'aucune personne ne fût amenée, par la vue du double triangle de métal et d'ombre, des grands chiffres deux fois séculaires, par l'aspect mélancolique et charmant de la pierre à demi rongée, à demi revêtue d'une mousse de velours, ou enfin par la grave inscription latine, à donner à l'entretien un tour moins terre à terre et moins plat. LÆDUNT OMNES, ULTIMA NECAT (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous tue). Non! non! Les regards effleuraient la pierre, les esprits n'en étaient pas touchés. Les femmes parlaient toilette ou potins locaux, les hommes affaires ou politique. Jamais je n'avais entendu le ton se hausser.
Entre madame Charmaison, Marguerite et petite-maman, s'agitait pour le moment la question de la prééminence du _Bon Marché_ sur le _Louvre_ ou du _Louvre_ sur le _Bon Marché_.
Marguerite remarqua que je suivais ses pas. Elle dit:
--Comme il est sage, cet enfant!
Puis elle me demanda si j'allais toujours chez ce bon monsieur le curé. Je dis: «Oui.» J'étais rouge. J'avais bien envie de lui parler; je ne pus que lui dire:
--Vous souvenez-vous, lorsque vous m'avez mis les deux mains sur les yeux, auprès du cadran solaire?
--Mais certainement! dit-elle.
Cela lui donna l'idée de revoir le cadran. Elle me prit la main, et nous nous en approchâmes. J'avais assez grandi pour avoir toute la tête au-dessus de la table; Marguerite se pencha sur moi, son menton s'appuyant sur mes cheveux, et mon menton à moi sur le cadran. Je sentais le souffle de Marguerite, et sa main sur mon épaule. Un frisson me passa par tout le corps. Elle me dit:
--Est-ce que vous avez froid?
Non! je n'avais pas froid! Nous étions là tous les deux sur cette pierre où je m'étais accoutumé à voir une sorte d'intermédiaire entre le Ciel et moi, où j'attendais depuis si longtemps un mot qui s'inscrivît là pour moi, à côté de la vieille sentence latine. Marguerite, pour moi la créature la plus sublime et la plus belle que j'eusse connue, Marguerite ayant trouvé sa vocation, et toute radieuse de l'avoir enfin trouvée, Marguerite n'était-elle pas la voix d'en haut qui allait prononcer le mot magique qui épargne aux enfants passionnés les inquiétudes de l'adolescence?
Elle brûlait en effet de faire sa confidence à tous ceux qu'elle voyait; je crois qu'elle l'eût faite aux roseaux. Tandis que j'étais là, tremblant, haletant, savourant d'avance le souffle qui m'allait enchanter, elle me dit sur le front:
--Riquet! tu sais, je me marie!
Puis plus bas, plus mystérieusement, et cette fois dans l'oreille, où je sentis ses lèvres:
--... Avec le docteur Chevalière!
Et elle m'abandonna tout à coup. Elle avait rougi en disant le nom de celui qu'elle aimait.
Tel était l'aboutissement de toutes les fièvres de Marguerite Charmaison. Adieu images d'OEdipe et de Newman! adieu mourant lord Wolesley! adieu Kant! adieu revendications féminines! adieu grand Art! Elle avait rencontré un beau jeune homme; elle l'aimait; elle l'épousait.
Quand ces dames nous quittèrent, je m'en allai sur la terrasse et m'accoudai à la balustrade. Marguerite descendait la rue avec sa mère.
Je reconnus, à la terrasse du café, au milieu de ces messieurs du Conseil, le docteur Troufleau. A la pensée de l'émotion qu'il allait avoir, mon coeur sauta. Ces dames arrivaient au carrefour: le docteur les avait vues. Elles furent jointes par une dame en noir avec qui elles causèrent un instant, et, comme elles allaient se séparer, je vis que Marguerite se penchait à l'oreille de la dame en noir: elle lui faisait sa confidence. Troufleau était éloigné de quatre pas à peine; il eût pu l'entendre...
Il salua ces dames en se levant tout debout; son chapeau haut de forme décrivit un grand arc de cercle; un pan de sa redingote renversa probablement une cuiller et un verre; le bruit en vint jusqu'à moi. Marguerite tourna la tête, l'aperçut et lui rendit son salut.
Ces dames s'éloignèrent encore; je les vis disparaître vers l'église. Le silence du soir se répandit. Parfois la voix d'un des buveurs, au café, éclatait comme une vitre qu'on brise. On percevait très nettement le choc des soucoupes. Un chien traversait la place. Une femme allait à la fontaine. Je vis, au travers d'un rideau de mousseline, à la lueur d'une petite lampe, madame Auxenfants qui fricotait. M. Fesquet fumait la pipe à la fenêtre. Mesdemoiselles Tiffeneau et mademoiselle Bouquet revinrent de leur promenade en chantant.
Puis, à l'heure du dîner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute sa longueur, semblait traverser une ville abandonnée. Seule, au milieu de la place, demeurait la statue du poète.
De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu'il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu'il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?
M. le curé m'avait dit, en m'expliquant les auteurs anciens:
«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux; il s'agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n'est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal; quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»
Oh! comme j'essayais de mettre de l'ordre dans mes pauvres pensées; mais j'étais trop jeune... Et personne ne m'aidait.
La nuit était presque venue, j'eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l'ombre tous mes beaux désirs d'enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d'être pris pour un insensé si quelqu'un m'entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:
--Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l'air d'être au-dessus de nous!
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--9558-11-12
End of Project Gutenberg's L'enfant à la balustrade, by René Boylesve