Part 14
Il faisait pourtant bien des efforts pour qu'on ne parlât point d'eux. Sa femme laissait parler d'eux, mais fournissait peu de matière à la conversation. Leur réserve était signalée; néanmoins, il fallut longtemps pour que l'on remarquât que l'on avait créé là une réunion presque exclusivement en haine des Plancoulaine, chez des gens qui ne manifestaient point, en somme, qu'ils les haïssaient.
Madame Gantois dit un jour:
--Oh! monsieur Nadaud est d'une discrétion!...
--... Professionnelle, dit mon père.
Sa femme dit naïvement:
--Mon mari? il n'en a jamais voulu à personne! Il n'en veut pas à Clérambourg!
On dauba sur Clérambourg. Mon père s'en alla.
Sur Clérambourg, petite-maman se rattrapait. Celui-là, elle le détestait sans retenue. Grâce à cela, elle était moins suspecte. Mais mon père commençait à l'être.
Quelqu'un risqua:
--Je vous le dis, en vérité: monsieur Nadaud nous trahira.
V
En pleine renaissance de sa maison et de sa fortune, mon père conservait un souci, c'était évident, bien qu'il ne s'en ouvrît à personne.
Sur ces entrefaites, il y eut à Beaumont une affaire d'intérêt local qui ramena la politique sur le tapis; et mon père eut à se prononcer. Il s'agissait du presbytère, qui menaçait ruine et que le conseil de fabrique, sur l'initiative de M. Clérambourg, demandait soit à réédifier, soit à transporter dans une maison habitable. Le conseil municipal était opposé au projet. Cependant, selon la législation en vigueur, on devait admettre au vote les contribuables les «plus imposés». Mon père, propriétaire de la maison Colivaut, se trouva sur la liste des «plus imposés». L'affaire avait beaucoup échauffé les esprits; la ville était divisée. En réalité, personne à Beaumont, pas même nos farouches conseillers, ne tenait absolument à ce que le pauvre curé couchât à la belle étoile. Mais on avait transformé l'affaire en une question de principes, et l'objet même du vote était perdu de vue. Ces messieurs en _us_ vinrent trouver mon père, bien qu'il laissât son fils apprendre le latin chez le prêtre, et sollicitèrent son vote. Le docteur Troufleau, à cette occasion, osa se déclarer; il affirma que «le presbytère actuel durerait bien autant que le vénérable vieillard qui l'occupait, et que, pour l'avenir, il était imprudent d'engager les finances de la ville dans une entreprise qui serait peut-être plus longue à mener à terme que n'aurait désormais de durée la «superstition» elle-même». On n'eût jamais de lui soupçonné tant d'audace! Mon père refusa son vote à Troufleau et à ces messieurs, et il le fit avec assez d'éclat pour que le bruit s'en répandît.
Le soir même, nous revîmes la petite bonne de Clérambourg. Elle apportait une lettre de son maître, conçue en des termes qu'un étranger emploierait pour féliciter quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu ni connu. Cependant, en post-scriptum, Clérambourg demandait s'il serait reçu chez M. et madame Nadaud, au cas où il s'y présenterait. La petite bonne attendait la réponse.
Mon père alla trouver sa femme, la lettre à la main. Son sentiment intime se trahissait: il était rouge, ses yeux brillaient; on ne pouvait comparer la joie candide qu'il témoignait qu'à la douleur que je l'avais vu subir, un jour d'hiver, devant les chenets à tête de M. Thiers, chez son ami Clérambourg. Il ne songeait pas à feindre; sa bonne foi rayonnait; il en oubliait la haine que sa femme avait pour l'auteur de la lettre; il dit:
--Lis! lis!... La petite bonne attend la réponse.
Elle devina sans lire.
--J'y comptais! dit-elle. C'est un homme qui ne veut pas avoir tort. Il a rompu avec toi sous le prétexte d'un malentendu politique,--que tu as dissipé depuis longtemps,--mais pas si bruyamment qu'aujourd'hui. Aujourd'hui il ne veut pas être exposé à ce qu'on vienne lui demander: «Mais, enfin, pourquoi êtes-vous brouillé avec Nadaud? Il vote avec vous!» Il veut que l'on sache qu'il t'a félicité de ton vote. Il t'enverra promener demain...
--Tu as lu le post-scriptum? La petite bonne est en bas. Que faut-il lui répondre?... Tu vois qu'il a eu l'attention de mettre chez monsieur et _madame_ Nadaud.
Elle avait parlé jusque-là assez froidement; mais, à la perspective de revoir la figure de Clérambourg, tous ses instincts de femme se soulevèrent. Elle trépigna; des épingles à cheveux tombèrent de sa chevelure; elle voulut les repiquer, défit sa coiffure; elle tenait à la main une masse de cheveux qui formait un gros serpent noir, et elle l'agitait furieusement en disant des choses désordonnées et pénibles. Mon père se promenait de long en large. Son parti était pris déjà, assurément; il savait ce qu'il répondrait à Clérambourg.
Sa femme se campa enfin devant lui:
--Ta belle-mère te l'a dit, et elle a raison: tu n'es pas de l'étoffe des héros. Tu as beau faire le monsieur qui se drape dans sa dignité blessée; tu cèdes, et tu céderas davantage encore!... Tu reçois Clérambourg aujourd'hui. Veux-tu que je te dise ce que tu feras demain? Veux-tu que je te le dise?... le veux-tu?... le veux-tu?...
Il haussait les épaules. Il répéta:
--La petite bonne est là qui attend!...
--Veux-tu que je te le dise?...
Elle ne le lui dit pas.
Il écrivit sa réponse.
La colère s'apaisa. On se fait à toutes les situations. Le soir on était préparé à recevoir Clérambourg; on pensait qu'il se présenterait à la même heure qu'autrefois.
Il ne vint pas; le lendemain non plus. Petite-maman eut beau jeu; elle se moqua de son mari et s'en donna à coeur joie contre Clérambourg. Mon père était vexé que son ancien ami ne montrât pas plus d'empressement; mais il avait confiance: il savait que Clérambourg, ayant demandé à venir et y ayant été autorisé, viendrait.
Trois jours après, nous étions sur la terrasse, comme de coutume, à l'heure de la tombée de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux se trouvaient au complet devant le café. C'était le soir du vote. Grâce aux «plus imposés», le principe de la restauration du presbytère avait été adopté, à une faible majorité. On entendait les éclats de ces messieurs battus. Nous vîmes monter du bas de la rue M. Clérambourg. Il revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des vapeurs odorantes de l'absinthe anticléricale, et évita de tourner la tête, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'évitaient, tout à coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet s'attachèrent à ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M. Clérambourg montait droit chez nous. Il donnait à sa visite un caractère politique.
Entre mon père et lui la conversation fut la même que s'ils ne se fussent point quittés. Peu à peu M. Clérambourg reprit ses visites du soir. Comme les autres, il était un homme d'habitudes, et ces soirées avaient dû beaucoup lui manquer.
Sa présence à la maison donna à notre groupe une sorte de consécration, une légitimité. Ce n'était plus un groupe d'occasion, de complaisance: les éléments qui l'avaient composé tout d'abord, tels que les Bodichon et les Hurtu, s'éloignèrent d'eux-mêmes; ils tombèrent on ne sait pourquoi ni comment: ils furent éliminés. La tentative de l'ancienne marchande de drap et de la femme du greffier pour pénétrer dans la «société» était encore manquée.
De ce phénomène le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et s'inquiéter. Mais lui-même espaçait ses visites, et il fut vu, une fois, à l'heure de l'absinthe, assis au café.
Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il était perdu pour nous. C'était le seul qui se fût montré un ami, le seul qui entendît l'amitié dans le sens de dévouement absolu à une personne, et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne partageait pas les idées de mon père, et il était demeuré attaché à mon père, contre toute la ville, et contre ses propres intérêts: il nous avait été héroïquement fidèle, on peut le dire, car sa fidélité, par un tour perfide du destin, avait failli l'entraîner, envers son ami même, à la plus grande trahison; il s'était vu clairement chaque jour au bord de l'abîme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'était pas tombé. Eh bien! mon père, qui était lui-même, pour Clérambourg, capable d'une amitié pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la raison: il n'avait jamais eu plaisir à la compagnie de Troufleau. Quant à la petite-maman, absorbée par son nouveau train de maison, elle prit garde à l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il était bien vrai que l'inclination qu'elle avait éprouvée pour lui ne provenait que de la solitude, de l'oisiveté et de l'ennui.
VI
Que manquait-il désormais à mon père?
N'avait-il pas atteint le comble de ses voeux?
Il possédait la maison Colivaut. Il avait des relations. Il avait recouvré son ami Clérambourg.
Sa femme lui disait quelquefois:
--Mais qu'as-tu? On dirait que tu attends un paquet par la poste.
Rien n'était plus juste que cette observation. Mon père, comme beaucoup de gens de province, avait le goût de «faire venir de Paris». Sur des catalogues de grands magasins, il commandait tel ou tel objet. Et il avait une certaine nervosité particulière en attendant l'arrivée du colis.
--Mais non! faisait-il. Je ne sais pas ce que tu veux dire.
Elle le taquinait:
--Ah! ah! tu es peut-être bien amoureux?
Et elle lui citait, parmi les dames de Beaumont, celles qui étaient le moins aptes à inspirer une passion; c'était pour le faire rire. Il ne riait pas. Elle réserva pour la fin:
--Madame Plancoulaine!
Alors il rit.
--Pourquoi ris-tu?
--Mais, est-ce que je sais?... Je ris, voilà tout!
--Tu pensais à elle... Avoue-le!
--Moi? Grand Dieu!
--Pourquoi t'en défendre?
Évidemment, ce n'était pas par amour qu'il pensait à madame Plancoulaine; mais, tout de même, peut-être bien pensait-il à elle précisément, ou à son mari, c'est tout comme, ou aux réceptions de l'après-midi, ou à l'habitude qu'il avait autrefois d'aller chez les Plancoulaine, habitude aussi vieille que son amitié pour Clérambourg.
--Eh bien! et toi? disait-il. Pourquoi me montes-tu cette scie? Tu ne penses donc qu'à eux?
--A qui?
--Tu m'entends bien!
Depuis que M. Clérambourg était redevenu des nôtres, chacun évitait, dans nos réunions du soir, de parler des Plancoulaine, car il n'eût point permis, sans doute, que l'on médît d'eux; et le moyen de parler d'eux sans médire?
De sorte que mon père et sa femme, qui, presque à leur insu, devenaient d'une extrême curiosité touchant ce qui se passait chez les Plancoulaine, se trouvaient privés de renseignements. C'est alors qu'entre eux, sous le travestissement du rire, ils s'entretenaient des Plancoulaine. C'est alors que je vis maintes fois la petite-maman questionner la mère Fouillette au sujet de la soeur du chien Paletot. Oui, elle s'abaissait à cela, alors que jadis elle envoyait promener la vieille bonne lorsque celle-ci risquait une allusion à la chienne des Plancoulaine! La mère Fouillette n'était pas avare de détails; sa maîtresse les écoutait et les provoquait; elle les répétait à mon père, qui les écoutait pareillement et qui savait aussi les provoquer lui-même par les manèges les plus dissimulés. Ainsi, ils se repaissaient des Plancoulaine par les cuisines!
Que l'on voyait bien qu'ils étaient redevenus des êtres sociables! Ils en éprouvaient tous les besoins; ils en réadoptaient toutes les mesquineries. Je les aimais mieux du temps que durait leur malheur, alors que l'injustice les rendait fiers.
De leur ancienne fierté, que leur restait-il?
M. Clérambourg eut un soir l'occasion, parmi ses rares paroles, de prononcer le nom des Plancoulaine. Ayant à citer ce nom, M. Clérambourg, avec une intention certainement préméditée, car il ne livrait rien au hasard, s'exprima ainsi:
--... les Plancoulaine, qui, entre parenthèses, Nadaud, ne vous en veulent pas...
De quoi encore les Plancoulaine eussent-ils bien pu nous en vouloir? Il y avait quelque motif de bondir. Ni mon père ni sa femme ne furent offensés. Dans leur esprit, l'un et l'autre s'étaient déjà humiliés trop avant pour qu'ils sentissent ce que la parenthèse de Clérambourg contenait de blessant.
Une lente évolution s'opérait dans leurs cerveaux. Je crois qu'ils en étaient arrivés, secrètement et séparément, à considérer avec indulgence la possibilité d'une réconciliation.
Chacun d'eux rougissait de sa faiblesse et la cachait avec des soins maladroits. Mais pour peu que l'humeur s'échauffât dans le ménage, l'arrière-pensée se trahissait. S'élevait-il entre eux une discussion où la susceptibilité était molestée:
--Ah! parlons-en de ton amour-propre, disait la jeune femme. Ton amour-propre, mais tu te promènes dessus en pantoufles, mon cher ami: je t'en donnerai la preuve quand tu voudras!
--Donne-la, ma chère amie; donne-la!
--Ne me pousse pas à bout!
Elle se gardait bien de se laisser pousser à bout, parce qu'elle craignait qu'une parole imprudente retînt son mari sur la pente où elle désirait qu'il glissât.
Un jour, elle s'oublia.
Il s'agissait de la disposition intérieure de la maison. Mon père ne croyait jamais avoir atteint l'ordre idéal, et il changeait les meubles de place, bouleversait une pièce pour la recomposer sur un plan nouveau. Sa femme lui reprochait de n'avoir aucune stabilité dans les idées. Mon père, sur ce chapitre, était rapidement piqué.
--Je change d'idées! C'est bientôt dit!... Je change d'idées parce que je mets une chaise à la place d'un fauteuil!... Je change d'idées! Mais cite-moi donc un cas où il s'agisse d'idées et où j'en aie changé?
--Les Plancoulaine!
--Les Plancoulaine?...
--Les Plancoulaine, quelle idée te faisais-tu d'eux, s'il te plaît, il y a six mois? Tu ne les portais pas dans ton coeur?...
--Eh bien?
--Eh bien! aujourd'hui, tu te prépares à aller leur faire amende honorable!
Il n'avait pas pris son café. Il jeta sa serviette et se retira dans son cabinet.
Elle-même regretta ce qu'elle avait dit.
Cette dénonciation du complot secret en retarda pour longtemps l'exécution. Mon père, mordu au vif, s'interdit, à part lui, de jamais seulement penser aux Plancoulaine.
Il ne fut plus question des Plancoulaine, pas même à mots couverts. Si quelqu'un les citait par hasard devant nous, les yeux adoptaient aussitôt cette expression qu'on a lorsqu'on parle des morts. Il ne fallait plus que la mère Fouillette se risquât à nous donner des nouvelles de «la soeur à Paletot»!
Durant cette période, mon père et sa femme ragèrent un peu, mais ils n'ourdissaient plus rien d'inavouable; ils avaient la tête plus légère; ils la relevaient.
VII
Nous passâmes le mois de juin. Nous allions quelquefois en voiture à Courance voir mes grands-parents. Ces bonnes gens étaient restés aussi isolés que nous tout le temps de nos disgrâces, et, qui pis est, à la campagne. Ils commençaient à revoir les mêmes personnes que nous.
--Il était temps, nous dit grand'mère, car mon pauvre bonhomme allait s'éteindre complètement, tout seul en face de ses réussites!
Pour lui tenir compagnie, elle s'était mise à jouer aux cartes, ce dont elle avait horreur.
--Écoutez, dit-elle, nous avons été, je pense, très convenables, et vous n'avez pas de reproches à nous adresser quant à nos rapports avec les Plancoulaine depuis la brouille. Aujourd'hui, les choses ont un peu changé de face: les Plancoulaine, les premiers, ont mis les pouces. Vous avez refusé de renouer avec eux, ne fût-ce que de simples relations de politesse; cela, c'est votre affaire, et je ne me mêle pas d'apprécier votre conduite. Mais j'espère que vous ne trouverez pas extraordinaire que nous allions, mon mari et moi, leur rendre leur visite?...
--Voilà l'été, dit innocemment mon grand-père; il y a là-bas un whist en permanence, et la vue de quelques frais minois réjouira mes vieux ans...
--Certainement, dit grand'mère, mais il s'agit avant tout de politesse... Ne trouvez-vous pas, voyons? dit-elle en s'adressant à petite-maman.
--Oh! moi, je n'ai pas d'opinion là-dessus. Je m'en lave les mains!
Mon père ne disait rien. Il songeait à l'argument de la politesse, que venait d'invoquer sa belle-mère.
Effectivement, les Plancoulaine ayant fait une visite aux grands-parents, les grands-parents leur devaient une visite. Mais, à nous, ils nous avaient adressé une invitation, somme toute, puisqu'ils nous avaient fait dire qu'ils l'adresseraient si nous nous engagions à l'accepter. Ne leur devions-nous pas quelque chose? Pour le moins une carte?
Oui, dans l'opinion commune nous leur devions cela. L'opinion commune ne nous avait-elle pas accusés de «bouder» les Plancoulaine? Le moment approchait où nous allions être impolis!
Mon père tournait et retournait cette idée. Cette idée le stupéfiait. Pour aujourd'hui, elle l'absorba seulement; elle ne pouvait encore porter de fruits. On parla d'autre chose.
VIII
Les grands-parents firent leur visite. Ils ne nous en informèrent pas, mais nous le sûmes, car cette visite fut l'objet de nombreux commentaires.
Madame Gantois, arrivée la première à la maison, le soir même, prit les mains de petite-maman et les lui serra en disant:
--Vous avez raison, cent fois raison, ma chère petite. Pour mon compte, je vous fais tous mes compliments, et je les adresserai aussi de vive voix à monsieur Nadaud.
Petite-maman ne comprenait pas.
--Voyez-vous, dit madame Gantois, on peut avoir son opinion sur les gens, mais cela n'empêche pas de les fréquenter. Les relations sont faites de compromis... Eh! mon Dieu! si l'on ne voyait que ceux qu'on aime, hein! dites-moi?...
Elle ne se faisait point davantage entendre.
--Ah çà! dit-elle, j'espère que la visite des beaux-parents n'est que l'entrée de l'avant-garde, et que nous ne tarderons pas à vous rencontrer _là-bas_?...
--_Là-bas_?... fit la petite-maman, soudain éclairée. Mais les beaux-parents de mon mari agissent comme bon leur semble, et leurs démarches ne nous engagent pas!
--Ah! pardon, dit madame Gantois, je vois que je me suis trompée.
Son mari arriva; elle le pinça et lui fit de gros yeux afin de lui éviter un impair.
Il y eut de la part d'autres personnes des allusions plus timides et plus détournées. Notre abstention les décevait. On s'était attendu à nous voir entrer derrière les beaux-parents. Cependant quelques-uns avaient parié que nous ne mettrions point bas les armes; ils triomphaient. Le jeu des uns et des autres était visible. Mon père s'en irrita; puis il faillit en rire. Il en eût ri s'il eût parlé de ce sujet avec sa femme; mais ce sujet demeurait enseveli entre eux.
Ceux qui s'étaient signalés chez nous par l'âpreté de leurs médisances, et qui, toutefois, mangeaient quotidiennement le raisiné Plancoulaine, montraient le plus d'impatience à nous voir capituler, car notre attitude franche semblait un défi à leur duplicité.
Plusieurs bonnes âmes, il faut le dire, ne souhaitaient qu'apaisement et conciliation.
Pendant quelque temps, il plut chez nous des mots amers, des pointes acidulées, des exhortations à l'indulgence, des expressions ambiguës, des énigmes... Cette période de sous-entendus eut une fin. Les grands-parents retournèrent chez les Plancoulaine; nous ne bronchâmes pas. On nous laissa tranquilles. Le mois de juillet s'écoula.
IX
C'était le moment où les Parisiens arrivaient. Du jardin de M. le curé, je vis passer sur le pont M. Théodore, le musicien. Il avait fait représenter dans le courant de l'année un opéra qui avait eu un grand succès; au 14 Juillet, il avait été nommé officier de la Légion d'honneur. Tous ceux qui osaient l'aborder dans la ville le félicitaient de la fraîche rosette de sa boutonnière; il n'était pas fat; il disait: «Oh! la musique y est pour peu de chose: le député Charmaison pour beaucoup!» Troufleau nous redit le mot; le docteur avait plein la bouche du crédit de M. Charmaison.
M. Théodore avait amené avec lui, cette année, une cantatrice célèbre, nommée Rosine Cerbère, sa principale interprète. Elle logeait chez les Plancoulaine, malgré les murmures de quelques puritains. C'était une grande femme magnifique. Je la rencontrai un jour chez M. le curé, qu'elle était en train de charmer par le récit de son humble enfance et de sa première communion; elle lui mit dans la main pour ses pauvres plus que ne faisaient en une année ses plus généreuses paroissiennes. Elle chanta, un dimanche, à la grand'messe: nous faillîmes ne pas l'entendre. Ce fut encore une affaire!
Notre bonne amie madame Gantois avait émis l'opinion que cette grand'messe était organisée de toutes pièces par les Plancoulaine. C'étaient eux qui avaient décidé le curé à laisser chanter l'artiste dans son église; eux qui avaient fait imprimer le programme, etc. L'insinuation à notre adresse était perfide, car on savait notre désir d'aller entendre, au moins à l'église, Rosine Cerbère. Mon père la releva:
--Autant dire, fit-il, que se rendre à cette cérémonie, c'est aller chez les Plancoulaine!
--Ma foi! je ne m'en dédis point: c'est tout comme!
--Nous irons, dit mon père.
--Cela, c'est votre affaire, cher monsieur Nadaud... Aussi bien, j'ai toujours pensé qu'il faudrait un jour ou l'autre rentrer dans... la maison; mais, soit dit entre nous, et c'est un avis que vous pardonnerez à mes cheveux blancs, il serait peut-être plus... gentleman de rentrer par la grande porte plutôt que... comment dirai-je?... par l'annexe...
Petite-maman intervint à temps et empêcha mon père de dire à madame Gantois quelque chose d'irréparable. Mais il ne voulut plus la voir. Nos relations se refroidirent.
Nous assistâmes à la messe. Tout le monde fut enivré de la voix de la cantatrice. Au retour, mon père évoqua les voyages qu'il avait faits à Paris, les opéras qu'il avait entendus. Sa femme avait vécu à Paris. Ils se grisèrent et s'attendrirent.
Il n'y avait pas que M. Théodore et la cantatrice chez les Plancoulaine; on parlait beaucoup de trois jeunes femmes extrêmement élégantes, qui n'étaient jamais venues à Beaumont et qui embrassaient, disait-on, le docteur Chevalière. C'étaient ses soeurs. Deux d'entre elles couchaient chez les Plancoulaine, la troisième chez la vieille madame Charmaison. Elles se donnaient rendez-vous, le matin, à mi-chemin, et se rencontraient sur le pont, en toilettes claires, avec des éclats de rire charmants.
On annonçait l'arrivée de Marguerite.
X
La plupart de ces messieurs se préparaient à la chasse. Dans ses moments de loisir, mon père faisait ses cartouches. Il m'emmenait à Courance, et ensemble nous parcourions les vignes, les landes, les bois de sapins, pour nous rendre compte de l'état du gibier.
La chasse fut ouverte le premier dimanche de septembre. Mon père partit pour la campagne à quatre heures du matin, avec M. Clérambourg. Vers dix heures, il était de retour, pour recevoir les clients, nombreux le dimanche. Du coffre de la voiture, on tira trois lièvres, sept ou huit perdreaux, une demi-douzaine de cailles. Clérambourg avait prélevé sa part. Petite-maman dit:
--Qu'allons-nous faire de tout cela?
--Courance est favorisé cette année; il paraît qu'il n'y a pas de gibier dans le département.
Mon père n'avait pas chassé pendant son année malheureuse. Le gibier d'alentour avait afflué sur la propriété.
La chasse déridait un peu M. Clérambourg. Il dit un soir:
--Mon cher Nadaud, vous pouvez vous flatter d'être privilégié: il n'y a ni poil ni plume sur le marché à dix lieues à la ronde. Je vous citerai l'exemple d'une maison où l'on est quinze à table pour le moins, chaque jour,--quand ce n'est vingt,--et où l'on n'a pas vu, jusqu'ici, l'aile d'un perdreau.
--Ah! fit mon père.
Ce propos n'avait l'air de rien; mais mon père en fut agité. Il reprit plus que jamais son air «d'attendre un paquet de Paris». Il était soucieux, faisait claquer ses doigts, fronçait les sourcils, tirait sa barbe.
Un matin, il fit atteler inopinément et porta son fusil à la voiture.
--Où vas-tu? lui dit sa femme.
--A Courance.