L'enfant à la balustrade

Part 13

Chapter 133,851 wordsPublic domain

L'état de madame Colivaut empira jusqu'aux environs de la semaine sainte. Vers cette époque, elle reçut les sacrements. Elle avait quelques parents éloignés qui vinrent la voir mourir. Mon père s'entretint avec eux, et les conditions de l'entrée en possession de la maison furent réglées. Mais madame Colivaut ne mourut point, et, au contraire, elle se ragaillardit après qu'on l'eut administrée. Les parents, qui n'avaient pas de temps à perdre, s'en retournèrent.

On avait constamment tenu secrets à la moribonde les dégâts causés à la maison Auxenfants par la branche d'orme. Mais sa préoccupation, tout le temps qu'elle demeura alitée, fut de savoir comment l'opération avait été menée à bout. «Comme pour le marronnier», lui affirmait-on, conformément à l'ordre du médecin. Elle en doutait, elle en rêvait, elle en délirait. M. le curé s'étonnait qu'une femme si chrétienne fût à ce point attachée aux biens terrestres; il la gronda si fort qu'il l'en crut guérie. Il affirma peu après qu'elle ne pensait plus qu'à son salut, ce qui, dans son extrémité, était croyable.

Mais, ranimée, un beau jour, madame Colivaut obtint la permission de se lever. Elle trottina jusqu'à la fenêtre ouvrant sur la terrasse et vit des toiles tendues sur la maison Auxenfants, pour abriter de la pluie un trou béant, de la dimension d'une chambre de bonne. Car les travaux de réfection sont lents en province, et le désastre était encore apparent. Il fallut lui conter la chute de l'orme.

Elle voulut voir de plus près et descendit sur la terrasse. Madame Robert, qui la soutenait, lui dépeignait avec ménagement et un à un les épisodes. Le silence avait pesé lourd à la dame de compagnie; elle se dédommageait en n'omettant pas un détail. Madame Colivaut était tout oreilles.

En face d'elle, derrière une vitre, elle aperçut la face jaune de M. Fesquet. Madame Robert lui dit que la vitre au travers de laquelle se voyait si nettement la figure de Fesquet était fraîchement posée, car tout, jusqu'au châssis avait été broyé. Madame Colivaut riait. Madame Robert encouragée par le bon effet de sa narration, crut pouvoir raconter l'accident de Courtaut, qui passa comme lettre à la poste. Madame Robert, sans penser à mal, fit observer qu'on entendait de là la dispute de Fesquet et de son hôtesse. En effet, on l'entendait; madame Auxenfants ne décolérait pas. Madame Colivaut se remit à rire. Madame Robert raconta que madame Auxenfants réclamait à Fesquet le prix de sept années de pension, et l'allait faire poursuivre. Madame Colivaut riait de plus belle.

--Ils se battent! dit madame Robert, ils se battent tous les jours depuis la chute de la branche, et, ce qu'il y a de meilleur: ce n'est pas Fesquet qui a le dessus!...

Madame Colivaut riait toujours, ou du moins on le pouvait croire, car elle portait la main à sa bouche et semblait comprimer comme précédemment de petits spasmes de gaieté. A la vérité elle étouffait; elle tomba dans les bras de sa gouvernante et expira le soir.

QUATRIÈME PARTIE

I

La mort de madame Colivaut eut un grand retentissement. On se pressa aux obsèques; non que la défunte se fût acquis, sa vie durant, des sympathies particulières, mais l'on entendait par là protester en nombre contre ce que la ville nommait, d'un commun accord, «l'attentat Fesquet». Dans l'esprit populaire, la vieille dame, qu'on attendait depuis des années à mourir, n'avait succombé qu'à la douleur de voir profaner ses arbres.

Fesquet vint à l'église. On fit le vide autour de lui. A l'absoute, un marchand de grains devant passer le goupillon au bouilleur de cru, affecta de le tendre à la personne qui venait immédiatement après lui; celle-ci le transmit à une autre, Fesquet ne renonça pas à remplir son devoir; il attendit de pied ferme, arracha l'objet à quelqu'un de moins résolu, et mouilla comme tout le monde le cercueil de madame Colivaut.

L'incident faillit faire scandale. A la sortie de l'église, le colosse Taillasson, sans avoir l'air d'y prendre garde, cracha sur le pied de Fesquet. Celui-ci se redressa comme un roquet prêt à mordre:

--Faites donc attention, au moins! dit-il.

--Je fais bien attention! dit Taillasson.

Il toisait Fesquet des pieds à la tête. L'un était si robuste, l'autre si gringalet, qu'il n'y eut plus ni geste ni mot.

Dans le cortège, mon père eut pour voisins le percepteur des contributions, le colonel Flamel et un M. Blaisois que nous voyions autrefois chez les Plancoulaine; tous lui parlèrent avec une aménité qu'il remarqua. M. Capdevielle, qui discutait derrière nous, dit très haut tout à coup:

--Voyons! Nadaud, vous, un homme de sens...

Dans la rue, au pas des portes, on regardait mon père. C'était lui qui allait désormais habiter la maison Colivaut; il grandissait aux yeux de tous, de l'importance de cette maison.

Ah! certes, on lui avait fait la guerre pour avoir prétendu l'occuper; mais maintenant il l'occupait. Aussi fidèlement que la fleur vers le soleil, la foule se tourne du côté de celui qui réussit.

Ceux qui n'osaient pas encore lui rendre hommage accablaient de prévenances mon grand-père et ma grand'mère. Ma grand'mère n'accordait pas beaucoup de prix aux démonstrations des hommes, mais mon grand-père en était ému aux larmes. Ne finissait-il pas par croire que cet enterrement était une manifestation en faveur de son gendre, de lui-même, de sa famille? Il remerciait des gens qui ne lui disaient rien; je le vis serrer avec effusion les mains de M. Courtois, qui ne lui faisait certainement pas de compliments; il agit de même avec le neveu Moche qui restait glacial et n'y comprenait rien. En revenant chez nous, il dit le mot du roi de Prusse: «Les braves gens!»

--Tais-toi donc! faisait ma grand'mère.

Cependant elle-même se laissait gagner. N'était-ce pas elle qui, la première, avait blâmé mon père d'avoir acheté la maison Colivaut? Depuis lors, elle ne l'avait soutenu que par solidarité de famille; et que n'avait-elle pas fait pour vaincre son obstination? Eh bien! la réussite d'un projet difficile et longuement disputé à un sort contraire la touchait, la grisait presque. Elle triomphait avec son gendre et le félicitait cordialement; elle était un tantinet orgueilleuse de lui. Elle dit à sa femme:

--J'ai beaucoup d'amitié pour vous.

II

Pendant quatre jours, il y eut sous la terrasse de la maison Colivaut trois tapissières énormes qui engouffraient le mobilier de la défunte. Aux heures de loisir, on allait voir s'empiler là dedans les colis. Madame Robert présidait à l'emballage. Elle vint voir mon père et se recommander à lui pour obtenir une place. J'étais là; elle voulut m'embrasser. Je lui dis:

--Sapristi! vous m'avez pourtant bien battu!

--Oh! oh! dit-elle, à propos de la chemise de cette pauvre madame Colivaut!... Voyez-vous, ces enfants, c'est que ça n'oublie point!... Défunt, madame était si regardante pour son linge et pour tout!... Vous ne l'avez donc pas dit à votre papa? Ah bien! vous n'êtes pas rapporteur; voilà une grande qualité!

Elle m'en trouva cent autres. Mon père s'occupa d'elle.

Nous allâmes voir partir les trois grosses voitures. Elles descendirent vers la gare environnées de claquements de fouet et de jurons. Mon père eut la clef de la maison Colivaut, et nous entrâmes.

C'était une des premières journées du printemps, qui, en Touraine, est souvent une belle saison. L'orme et le marronnier avaient reçu une noire couche de coaltar sur leur plaie, et le grand bras mutilé du marronnier se couvrait d'un feuillage tendre. Toute la maison, depuis le déménagement, n'offrait que le spectacle d'un indescriptible salmigondis; mais nous trouvions cela parfait. Nous ouvrions les portes, nous parcourions les pièces, nous aspirions l'odeur des placards, placards à confitures, placards à linge, placards à pharmacie, placards remplis de vieux rouleaux de papiers de tenture. On déroulait ces papiers; on essayait de réassortir en retournant les grandes langues déchirées qui pendaient aux murs. Beaucoup de plafonds étaient craquelés. Dans les chambres longtemps inoccupées, notre présence surprenait et agitait un peuple de souris. Paletot, qui nous accompagnait, dans une agitation fébrile, reniflait tous les coins. Nous montâmes jusqu'aux greniers. Nous mettions la tête à chaque lucarne. De là, la vue était large et belle: on dominait Beaumont; on apercevait la rivière, le pont, et même les toits des Plancoulaine. «Quel air!» disait mon père. Il ôtait son chapeau, se laissait dépeigner par le vent. Le vent défaisait aussi la coiffure de la petite-maman. Ils ouvraient la bouche; ils se faisaient emplir par la brise libre et saine. Puis ce furent des gambades dans les jardins; nous courûmes les uns après les autres, comme trois enfants. Paletot prenait part à nos joies. Je n'avais jamais connu mon père gai; je l'avais vu tant souffrir!

Puis nous recommençâmes à parcourir l'intérieur. Depuis longtemps l'attribution de chaque pièce était déterminée. Alors on imaginait l'endroit restauré et meublé.

--Je suis là, dans mon cabinet, vois-tu bien? tu peux communiquer avec moi sans passer par l'étude des clercs...

--Moi, ce qui me plaît, c'est l'escalier dans la tourelle. C'est un plaisir de monter par là!

--_Madame dans sa tour monte_...

Elle reprenait en riant et chantant:

--_Si haut qu'elle peut monter!_

--C'est égal, dit mon père, il y a pour six mois de réparations.

Qu'importe? nous étions chez nous! Nous allâmes sur la terrasse; il n'y avait plus aucun siège; nous nous accoudâmes à la balustrade, et là nous regardâmes longtemps la ville. De la ville aussi, l'on nous regardait. Nous étions là chez nous. Nous y passâmes l'après-midi entier, à ne rien faire, à nous sentir chez nous.

III

Mon père n'attendit pas la fin des travaux. Au bout de six semaines nous couchions dans la maison; l'étude y était installée nonobstant plâtriers et peintres.

Et le plus curieux était que les clients commençaient à revenir. Le branle était donné; on revenait à nous. Pourquoi? Peut-être n'avait-on pas eu à se féliciter du confrère de mon père. Plus probablement parce que nous l'avions emporté sur nos ennemis.

L'indolence de la petite-maman s'accommodait de cette installation inachevée; son mari ne pouvait pas exiger de l'ordre. Je passais avec elle les jours sur la terrasse. Elle y avait une chaise longue, et, commodément étendue, regardait la ville. J'aimais comme elle ces heures paresseuses et cette rêverie à la balustrade.

Dans la rue, tout s'accomplissait avec la cadence assurée de l'horloge. Un tel sortait, un tel rentrait à l'heure, à l'heure cinq, à l'heure dix, quotidiennement, immuablement. Nous voyions revenir M. Phébus avec sa canne à pêche et sa boîte de fer-blanc; un chien faisait le tour de la place et levait la patte à telle encoignure précise; le cafetier, les pouces aux aisselles, se plantait à la porte de son établissement; les deux demoiselles Tiffeneau, les brunes, et mademoiselle Bouquet, la blonde, sortaient bras dessus, bras dessous, montaient la rue et passaient sous la terrasse pour faire un tour dans la campagne; au tournant, elles avaient coutume de se mettre à chanter; à force de nous voir, elles nous souriaient; nous en vînmes à leur dire bonjour, puis on ajouta quelques mots.

Les conseillers municipaux s'assemblaient au café; le tilbury Troufleau s'engageait dans la ruelle, et nous faisions un signe au docteur, de loin.

On voyait aussi remonter régulièrement, le soir, les personnes qui avaient passé l'après-midi chez les Plancoulaine.

Le dimanche, toute cette rue ainsi que la place étaient envahies par une mer de blouses bleues empesées et miroitantes à la lumière; cela faisait un grand bruit monotone que dominait le tintement des cloches à l'heure de la grand'messe ou des vêpres; un courant de fidèles traversait cet océan, et on en pouvait suivre la trace sombre au milieu des blouses étincelantes, comme on distingue l'eau du fleuve longtemps encore au milieu de la mer.

Il est vrai que nous avions désormais M. Fesquet pour voisin. Mais, lorsque le vent a tourné au beau, le plus petit nuage gris disparaît de l'horizon. M. Fesquet, dans les premiers jours de notre installation, avait essayé de venir, comme par le passé, se poster, les mains aux goussets, sous notre balustrade, et nous ne l'en avions point empêché. Cependant il n'y revint pas. On supposa que le soleil ardent, dont les branches de l'orme et du marronnier l'abritaient autrefois, le grillait depuis l'élagage. Mais, par les temps couverts, il n'y revint pas non plus. On l'apercevait derrière le rideau de vitrage, et il regardait petite-maman, mais sans impertinence et sans haine; tout au contraire, on eut lieu de supposer que la vue d'une jeune femme jolie lui était agréable et l'adoucissait.

IV

M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne à trois kilomètres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme, environ deux fois la semaine, dès que la saison le permettait. Pour gagner leur propriété, M. et madame Gantois devaient passer sous nos yeux. Toutes relations étaient brisées d'eux à nous depuis l'impertinente visite de madame Gantois.

Nous vîmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un d'eux levât seulement la paupière. Un jour, il échappa à madame Gantois un coup d'oeil; nous la regardions tranquillement; elle détourna aussitôt la tête. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas contenir sa curiosité; son regard et celui de petite-maman se croisèrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand nous étions sur la terrasse. Mon père s'y trouva par hasard: ces messieurs échangèrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'eût osé à une plus lente allure. Par un après-midi orageux, nous étions tous les trois sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le soleil s'obscurcit. Mon père dit:

--Tiens! les Gantois se risquent; ils vont être pris par le grain.

Les Gantois montaient la rue; le cheval, agacé par les mouches, tantôt piquait de l'avant, tantôt se rebiffait et stoppait. Au pied de la terrasse, où la voie tournait, l'animal secoua la crinière et s'arrêta. Spontanément? C'est très possible. Quatre pas à peine nous séparaient des voyageurs. M. Gantois salua et dit:

--Mauvais temps!...

Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de nouveau.

C'était trop poli. Mon père crut devoir dire un mot:

--Voilà l'orage!

M. et madame Gantois sourirent. Alors mon père, je ne sais pourquoi, salua, lui aussi, une deuxième fois! Au même moment, un éclair, une rafale, la pluie à grosses gouttes, un coup de tonnerre formidable. Mon père cria:

--Mettez-vous donc à l'abri!

Et il faisait signe qu'il y avait un auvent au-dessus de l'entrée de ses communs, à cinquante mètres sur la gauche.

--Merci! répondit le juge.

Nous courûmes à l'entrée des communs; mon père lui-même ouvrit la porte de la remise donnant directement sur la route, et nous trouvâmes la voiture sous l'auvent.

--Descendez donc, madame, je vous en prie. Vous allez être trempée, tout bonnement!

Madame Gantois ne fit pas de façons. Mon père garait sa voiture; on fit entrer celle du juge de paix, tout attelée. Nous restâmes dans la remise. La pluie tombait à torrents.

--Quel secours providentiel! disait madame Gantois. Vous êtes vraiment mille fois gentils.

Aussitôt elle fit des compliments de tout ce qu'elle voyait: de la remise, de notre vieille voiture, de l'écoulement des eaux, de l'aspect du parterre, tout inondé qu'il fût; des charmilles secouées par la bourrasque, du clocheton de la tourelle, des pelouses, du potager que l'on voyait au loin.

--Eh! mais, dit-elle, aussitôt l'averse tombée, nous voulions aller à la campagne, nous y voici!

Pouvions-nous faire autrement que de l'inviter à s'asseoir?

Elle accepta avec empressement. Mais c'était les jardins qu'elle voulait voir. On l'y mena ainsi que son mari; le cheval, paisible, attendit sous la remise. Au bout de quatre pas sur le sable humide, entre des escargots et des limaces brunes, madame Gantois, s'extasiant sur tout, posait deux doigts sur la manche de petite-maman et disait:

--Que je vous approuve d'avoir tenu tête à ce vieux tyranneau de Plancoulaine!... Ah! vous ne saurez jamais quelle patience il faut pour demeurer en bons termes avec ces gens-là!...

Petite-maman ne répondit rien. Madame Gantois dit, en remontant en voiture:

--Je viendrai vous remercier de votre bonne hospitalité.

Ils revinrent. Ils venaient volontiers, le soir, se joindre à nous sur la terrasse, qui était, certes, le plus agréable lieu de la ville. L'après-midi, comme tout le monde, ils le passaient chez les Plancoulaine.

Madame Gantois en avait tant à dire sur les Plancoulaine, que de pouvoir enfin s'épancher dans le sein de quelqu'un peu enclin à les ménager, était pour elle une véritable cure.

Un soir, les Gantois arrivèrent, flanqués des Hurtu, le jeune greffier de la justice de paix et sa femme. Hurtu était un homme modeste comme sa charge; ancien sous-officier, ancien clerc de notaire. Madame Hurtu avait deux enfants et faisait elle-même son ménage. Ces gens-là n'étaient guère reçus chez les Plancoulaine et, de ce fait, nourrissaient contre eux une jalousie sourde.

On pensa que madame Gantois avait amené en madame Hurtu une auxiliaire, parce qu'elle trouvait petite-maman trop peu ardente à charger ses ennemis. Madame Hurtu dit, en effet, en une seule soirée, tout ce qu'elle pouvait savoir contre les Plancoulaine; mais elle était dans un cas, en un point analogue au nôtre: elle ne fréquentait pas les Plancoulaine; en un point inférieur au nôtre: elle ne les avait jamais fréquentés; et sa verve de pamphlétaire manquait de base et d'aliment.

D'ailleurs madame Hurtu était une âme sentimentale et romanesque, qui fut saisie immédiatement et portée à l'extase par le clair de lune sur les grands arbres et sur le clocheton de la tourelle. Plutôt que de parler, elle préférait se promener silencieusement dans les allées et monter les marches branlantes qui conduisaient au jardin du haut. Depuis son mariage, la pauvre femme était privée de jardin.

Elle demanda la permission d'envoyer jouer chez nous ses deux «garnements».

--Oh! seulement les jours où ils ne vont pas à l'école!

On n'osa pas refuser, mais le procédé fut jugé familier; en outre, mon père n'aimait pas que je fréquentasse les gamins de l'école primaire.

Ces jeunes gens nous furent amenés, un jeudi, non par leur mère, mais par une dame Bodichon, femme d'un marchand de drap retiré des affaires, et qui tentait par tous les moyens de se faufiler dans la «société». Elle tint à voir madame Nadaud pour lui présenter les excuses de sa «chère amie» madame Hurtu, qui avait trop à faire pour accompagner ses «chers enfants». Puis ce fut une avalanche de flatteries grossières sur notre «distinction», sur la «richesse» du mobilier.

--Oh! chère madame Nadaud, serait-ce une indiscrétion de vous demander de visiter vos jardins?

On visita les jardins, cependant que les jeunes Hurtu se poursuivaient en piétinant les massifs. Je n'avais pas voulu jouer avec eux, et j'avais entendu qu'ils m'appelaient «l'empoté».

Madame Bodichon crut bienséant de glisser dans la conversation quelques insinuations perfides à l'adresse de l'ennemi: les Plancoulaine. Petite-maman n'eut pas l'air d'entendre. Mais madame Bodichon ne concevait pas que madame Nadaud ne la suivît point sur ce terrain. Elle l'y attira par des faits précis.

--Le plus joli, dit-elle, c'est qu'ils n'ont point eu à se louer du notaire Courtois...

--C'est donc vrai?

--Ah! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui vous l'apprends, chère madame! Mais ils sont furieux, tout simplement, contre le confrère de votre mari! C'est maître Courtois qui s'était chargé de tout dans la construction du petit château au bord de l'eau, pour monsieur Moche, le neveu, sous prétexte que monsieur Plancoulaine avait la goutte et ne pouvait pas s'occuper des travaux...

--Mais le neveu Moche lui-même ne pouvait donc pas surveiller?

--Oh! madame, vous savez ce que c'est, quand il s'agit de sa poche! C'est monsieur Plancoulaine qui faisait construire à ses frais; il a voulu que tout soit exécuté par lui ou par son homme. Il paraît, madame, que c'est revenu trois fois plus cher que Courtois ne l'avait prévu!

--Cela arrive toutes les fois que l'on fait construire!

--Ça n'y fait rien, madame. Quand le moment est venu de payer, voyez-vous, ça sent toujours le voleur peu ou prou, comme on dit, et gare à celui qui vous tombe sous la main!... Comment donc! madame, mais il y en a qui ont dit dans la ville que si ça n'était pas le respect humain, monsieur Plancoulaine aurait rappelé maître Nadaud, oui, madame, quand ça ne serait que pour se venger de Courtois!

--Oui; mais on ne se demande pas si maître Nadaud se fût prêté à ce jeu!

--Voilà qui est parler!... Dans tous les cas, ce qu'on peut dire de ces gens-là, c'est que ce n'est pas eux qui recevraient chez eux aussi poliment que vous le faites, madame Nadaud, une personne de mon monde; car enfin j'ai vendu du drap, de mes propres mains...

--Quelle plaisanterie, madame Bodichon! Mais je n'ai aucun mérite, je vous prie de le croire!

--Comme vous dites ça gentiment!... Eh bien! madame Nadaud, je vous remercie du fond du coeur, et je viendrai vous voir de temps en temps, pour vous prouver que je ne dis pas des paroles en l'air. Quand une fois j'ai pris quelqu'un en amitié, moi, madame Nadaud, c'est comme de l'elbeuf: on peut tirer dessus, on peut frotter, s'y mettre à trois, s'y mettre à quatre; il n'y a pas d'usure!

Petite-maman ne fut pas flattée à l'excès de posséder l'amitié de madame Bodichon. Mon père fut très mécontent des gambades des petits Hurtu. Le pire fut que cette société, chez nous, se grossissait de semaine en semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de lune, la rêverie du soir à la fraîcheur, sur la terrasse, ni combien il y avait de «garnements» avides de gambader dans un beau jardin. Nombre de familles aussi,--amies, celles-là, des Plancoulaine--éprouvaient à déblatérer contre eux une satisfaction égale à celle de madame Gantois. Ces dernières vinrent timidement, et une à une, après avoir constaté que les Plancoulaine, avisés que les Gantois nous voyaient, ne leur en tenaient pas rigueur. Ce n'était pas ceux que nous avions eu jadis le plus de plaisir à voir, qui venaient ainsi, et mon père les méprisait, parce qu'il n'aimait pas médire des Plancoulaine, ni même de son confrère Courtois. Il n'osait défendre sa porte, parce que, malgré tout, il avait été flatté qu'on vînt le voir après un si long jeûne; ensuite parce qu'il avait connu combien la solitude était pernicieuse à sa femme: et il fallait bien qu'il préférât cette racaille à la compagnie d'un jeune homme, même honnête.

On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les affaires aussi reprenaient. C'était l'été; la maison était délicieuse. Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait même espoir que, dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait être fait et qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au noyau Plancoulaine.

Mais mon père disait:

--Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont aussi chez Plancoulaine soit mis à la porte de chez lui, et tu verras la débandade!

--Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours été, au fond, de ceux qui croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!

--Moi?... La preuve du contraire, c'est que...

--Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!

Elle réfléchissait, puis elle disait:

--Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine à la bouche.

--Il faudrait être sourd pour ne pas s'en apercevoir!

--Mais, d'ailleurs, de qui parler?