Part 12
Une voiture parut. Des badauds audacieux s'avançaient de chaque côté du cheval, une lanterne à la main, pour voir les costumes. Le cheval se cabra; il faillit y avoir une bagarre. Un juron fut lancé de l'intérieur de la voiture, puis un cri de femme. On reconnut M. le marquis de La Musaraigne, qui conduisait lui même. Il avait un petit chapeau mou, mais le cou engoncé dans une fraise à la Henri IV. Dans le court moment de l'arrêt, on avait perçu un bruit de fer. Le marquis portait-il une armure?
Petite-maman avait ouvert la fenêtre. Dès lors elle ne se contint plus; elle dit à son mari:
--Sortons! Allons voir!
Et elle fit sauter son bandeau.
--Il fait nuit noire, ajouta-t-elle; personne ne nous apercevra.
Mon père ne voulut pas la contrarier. Le docteur fit porter son carton dans sa voiture et commanda à son groom d'aller l'attendre sur la route, près de l'entrée du parc des Plancoulaine.
--Nous vous conduirons jusque-là.
Nous nous faufilions dans la foule, qui, au carrefour, était compacte. Nous ne vîmes pas le nez d'une des personnes travesties, car, informées de cette curiosité, elles avaient dû gagner le pont par les petites rues; mais, au pont, elles ne pouvaient échapper.
--Allons au pont!
Des gens qui nous reconnaissaient, invariablement mettaient la main sur la bouche et chuchotaient. Quelqu'un, sur la place, lança tout haut, quand nous fûmes passés:
--Il y en a qui bisquent de ne pas en être!
Une autre voix jeta à notre adresse:
--C'est fier comme Artaban! Ça aime mieux vivre dans son trou comme des ours...
--Voilà à quoi on s'expose! dit mon père.
--Oh! mais, je ne suis pas embarrassée. Si tu veux que je leur réponde?...
Nous pressâmes le pas. Sur le pont nous vîmes les voitures. Il en passa dix, quinze, vingt; on en compta trente-quatre. Il y avait des calèches, des omnibus, des cabriolets, des breaks fermés par des rideaux. La lumière des lanternes éclairait le flanc des chevaux, mais aveuglait nos yeux. On reconnaissait les équipages; on ne distingua pas trois figures.
Mon père voulait rentrer; mais nous conduisîmes le docteur jusqu'à sa voiture, c'est-à-dire fort loin, hors du faubourg, derrière une des clôtures du parc Plancoulaine.
Là, en pleine nuit, entre deux noyers, Troufleau endossa son costume à la lueur d'une lanterne; puis il monta dans son cabriolet pour pénétrer dans le parc. Il ne voulait pas non plus arriver le dernier; il tenait surtout à ne pas être remarqué.
--Allez donc! fit petite-maman, puisque vous êtes si pressé.
Nous vîmes le cabriolet se dissoudre dans l'ombre, d'abord. A l'entrée du parc, un fanal brillait, accroché à un poteau blanc. Le cabriolet reparut, puis nous fut caché brusquement. Nous étions seuls sur la route. Petite-maman escalada le talus du fossé.
--Je suis sûre qu'on voit de là, disait-elle.
En effet, entre deux massifs d'arbres dénudés par l'hiver, on comptait quatre baies lumineuses. D'un peu plus haut, on eût vu le mouvement dans les salons. Mais la maison était à deux cents mètres de nous; le bruit nous parvenait à peine. Nous restâmes là dix minutes. Les voitures n'arrivaient plus. Mon père tremblait que quelqu'un nous reconnût. Autour de nous c'était le silence de la campagne. Tout à coup, comme un coup de vent, la musique nous secoua: on attaquait une valse.
Petite-maman dit elle-même:
--Allons-nous-en! allons-nous-en!
C'était un cruel moment pour une jeune femme.
XX
Le lendemain matin, de très bonne heure, j'entendis fermer des portes, ouvrir des portes; des portes laissées ouvertes claquaient au vent; mon père descendait plus tôt que de coutume, tandis que Coqueugniot criait dans la cour:
--Avez-vous prévenu le patron?
Habituellement, la mère Fouillette venait m'éveiller très tard, quand elle y pensait, ou quand elle en avait le loisir, et encore avec des précautions. Elle ouvrait la fenêtre et chantait, d'une vieille voix cassée, des chansons du temps de sa jeunesse.
Ce matin, point de chanson! La bonne femme entra précipitamment et me dit:
--On coupe les arbres de chez madame Colivaut!
Je ne dis rien, mais pensai:
«On achève papa.»
La mère Fouillette avait les larmes aux yeux.
Je vis mon père dans la salle à manger. Il tournait autour de la table; il n'avait pris que le temps de passer son pantalon; ses bretelles tombaient et lui battaient les jambes. Sa chemise de nuit était légère; du plat de la main, il se garantissait contre l'air du dehors. Coqueugniot lui parlait, de la petite cour. Il essayait de le consoler en lui disant que le voisinage des arbres n'est pas si sain, puisqu'il vous procure les moustiques, qui sont «le véhicule» de nombreuses maladies.
--Taisez-vous donc! disait mon père.
Il avait fort envie d'aller voir jusqu'à quel point on abîmait ces arbres; mais il ne voulait pas être aperçu à cette hécatombe exécutée contre lui. Quand je lui demandai la permission de sortir, il ne me la refusa pas et dit à Coqueugniot:
--Accompagnez donc le petit!
Je m'élançai dans la ruelle qui contournait la propriété de madame Auxenfants et aboutissait sur la Grande-Rue, à cinquante mètres de la maison Colivaut. De nombreux curieux stationnaient déjà; quelques hommes prudents faisaient eux-mêmes la police et écartaient du coude les badauds, afin d'éviter un accident.
Je vis au plus haut du marronnier deux hommes, l'un armé d'une serpe, l'autre d'une scie, qui s'escrimaient avec ardeur contre les branches. Afin d'épargner les toits voisins dans la chute, on voulait dégarnir peu à peu le bras condamné avant de le scier au ras du tronc. Deux grands câbles tombaient de là-haut, l'un à gauche, l'autre à droite de la rue, maintenus chacun par une brochette d'hommes. Le branchage pleuvait. Des gamins s'aventuraient pour ramasser une brindille ou un vieux nid d'oiseau qui venait de s'aplatir sur le sol. On entendait des femmes injurier les jeunes téméraires; les pères leur tiraient les oreilles. Coqueugniot disait:
--La matinée ne s'achèvera pas sans qu'il y ait à enregistrer quelques bonnes «luxations».
L'ouvrage avait dû être entrepris dès la pointe du jour, car on constatait de grands dégâts. Le sol était jonché de bois; la maîtresse branche du marronnier était découronnée, et sur l'écorce noirâtre de l'arbre, les mille blessures fraîches se distinguaient nettement en un ton clair et semblaient, de loin, une compagnie d'oiseaux inconnus.
Tout le monde jasait, disait son opinion. M. Fesquet avait monté bien des têtes; mais l'instinct faisait, en général, déplorer la perte de ces beaux arbres anciens. On causait aussi de la fête Plancoulaine. Ceux qui y avaient assisté dormaient maintenant; mais les domestiques, qui les avaient vus au retour, répandaient des détails. Le docteur Chevalière avait eu «un succès étourdissant». Et, de ce que ce jeune médecin eût été si remarquable au bal costumé, on eût dit que chacun des habitants de Beaumont était fier. Il n'était pas du pays; qu'importe? On l'adoptait à cause de son succès. Troufleau était bon médecin, chirurgien remarquable, et penché par un réel amour vers les humbles gens; il les soignait avec le dévouement d'une soeur de charité; il avait sauvé nombre de leurs enfants; il ne réclamait pas d'honoraires aux petites bourses: on l'appelait «Troufleau»; de l'autre, on disait, avec une nuance de déférence: «Le jeune docteur Chevalière».
Il y avait en face de la maison Auxenfants une grange appartenant à un nommé Taillasson. Taillasson était là en proie à une grande colère, prétendant et démontrant qu'on allait défoncer sa toiture. M. Fesquet, pris à partie par lui, lui prouvait que non. Ils s'injuriaient.
Là-dessus, madame Auxenfants fut saisie par la peur. Puisque Taillasson était si convaincu que l'on allait laisser choir la branche sur son toit, c'était donc qu'en sa jugeotte cet homme méprisait les calculs «soi-disant mathématiques» élaborés par Fesquet pour dévier la chute vers le plus large espace libre: Taillasson n'était pas un imbécile. Alors elle chaussa cette idée que, lorsque le marronnier aurait défoncé le toit de la grange, l'orme, plus haut que le marronnier et, de l'aveu unanime, plus délicat à abattre, allait, de toute sa masse, crouler sur son immeuble.
Descendue dans la rue et mêlée au groupe de Taillasson et de Fesquet, c'était Taillasson qu'elle soutenait, disant, comme lui, que l'on n'avait pas pris le quart des précautions «les plus élémentaires». La compagnie d'assurances ne prévoyait pas les risques de cette nature; mieux eût valu pour elle voir flamber sa maison.
M. Fesquet, jaune, les mains au gousset, pivotait sur lui-même, pestait, lançait des mots à la vinaigrette. Asticoté, piqué lui-même, poussé à bout, il en vint à dire à sa propriétaire:
--Voilà vingt-cinq ans que je le pense: vous n'êtes qu'une vieille bête!
--Gredin! dit madame Auxenfants.
--... Une vieille pipelette!
--Morveux!... morveux! répliquait-elle.
Affolée, elle prenait les premiers venus à témoin que l'on s'était joué d'elle, que c'était Fesquet qui avait voulu massacrer les arbres et non pas elle; que Fesquet était coléreux, qu'il avait fait cent mauvais tours à tel et tel, et écrit autant de lettres anonymes; qu'enfin, à elle, il lui devait sept mille francs. Fesquet, trahi, la rudoya. Il la poussait de la poitrine, du ventre et du genou; il voulait l'obliger à rentrer chez elle, à fermer la bouche. Elle menaça de faire appeler la gendarmerie. D'ailleurs on la défendit; d'honnêtes citoyens s'interposèrent.
--C'est une femme! disaient-ils au bouilleur de cru, et elle pourrait être votre mère.
--Nigauds!... dadais!... répliquait Fesquet en refoulant toujours son hôtesse.
Mais par son attitude incivile il molestait l'opinion. Des gens modérés lui criaient:
--Allons! allons!... Tout le monde sait que vous êtes un grincheux.
On commençait à le toucher aux omoplates, en la région lombaire; il se faisait tarabuster.
Tout à coup, on entendit des injonctions:
--Arrêtez! Arrêtez!...
Quelqu'un dit, à côté de moi:
--Enfin! c'est la justice. Voilà sans doute un ordre supérieur!
--Arrêtez! répétait-on. Ne coupez plus!
Plusieurs hommes, la main en cornet sur la bouche, lançaient ces paroles vers l'homme à la scie et l'homme à la serpe, dévastateurs des hautes branches. Dans le feu de leur travail, ceux-ci n'entendaient point, ou bien distinguaient mal ces cris parmi les vociférations et les murmures de la foule.
Soudain nous vîmes déboucher au tournant de la route, sous la terrasse de madame Colivaut, une carriole lancée à fond de train. Coqueugniot m'empoigna par la main et me jeta de côté en me faisant fort mal. Nous avions vingt personnes sur le dos, les unes debout, pressées, jurant, les autres par terre et hurlant. Je pensai: «Voilà les luxations.»
C'était pour ouvrir la voie à cette voiture qu'on avait crié aux élagueurs: «Arrêtez!» Mais cette voiture n'était pas le char de la justice, c'était la voiture d'un marchand de bestiaux; elle contenait six veaux étendus sur la paille. Voyant que les branches tombaient toujours, cet homme avait fouetté son cheval pour passer rapidement sous la grêle. Il y eut plusieurs entorses et des contusions. La responsabilité fut portée sur Fesquet. On lui dit qu'il se moquait du peuple; on l'appelait assassin. Bon nombre de ceux qui avaient été gagnés par lui à la cause de l'élagage désertaient. Or, abandonne-t-on jamais un parti sans se retourner contre lui violemment?
Taillasson n'avait pas lâché prise. C'était un gaillard solide, haut, large, trapu, qui n'eût fait qu'une bouchée de M. Fesquet. Son infériorité physique, trop manifeste, sauva celui-ci; car le colosse, qui un moment faisait mine de lui masser la chair entre ses doigts, le dédaigna. Mais, à présent, Taillasson s'était mis en tête de sauver le contenu de sa grange. Il en avait ouvert les portes à deux battants, et il s'exposait à la chute des branches pour déménager avant que s'effondrât la toiture.
On lui criait:
--Mais, Taillasson, vous allez vous faire casser la tête!
--Tant mieux! répondait-il. C'est _lui_ qui en paiera les morceaux!... C'est-y moi qui ai commandé le gâchis?
Il désignait M. Fesquet et la chaussée, pareille au sol d'une forêt en exploitation.
M. Fesquet lui lança de loin:
--Coquin! vous avez signé la pétition!
C'était exact. Comme tout le monde, Taillasson avait signé la pétition. Mais entre signer un papier et approuver le fait accompli, virtuellement contenu dans le cercle fanfaron du paraphe, il y a un abîme que l'esprit de Taillasson ne franchissait pas.
Sous l'averse de bois, Taillasson déménageait la grange; il avait sorti un moulin à battre le blé, des garde-manger en toile métallique, une bascule, des cages à poulets. Enfin parut un gendarme. Il s'avança lentement, se fit expliquer, ne comprit point, mais alla vers Taillasson et lui commanda de ne pas s'exposer. Taillasson prit son temps pour réintégrer les objets dans la grange. Une branche de la grosseur de sa cuisse tomba, de vingt mètres, à un demi-pas de lui. Des femmes poussèrent un cri; un homme sensible assura que l'imprudent était mort. Mais Taillasson fut aperçu debout, indemne. Alors la colère tourna contre lui, et M. Fesquet reprit de l'avantage. Il disait autour de lui:
--C'est un crétin! Vous voyez bien que c'est un crétin!
--Le fait est... murmurait-on.
--A quoi bon tout ce tapage? Pas une ardoise ne sera seulement écornée!... Le premier venu peut juger d'ici où tombera la maîtresse branche.
Mais des allusions aux entorses causées par la voiture rejaillissaient çà et là. Il y avait à cette heure quatre personnes à la pharmacie Patout.
Chez madame Colivaut tout était clos. On eût dit que la vieille dame avait quitté le pays. Mais vers dix heures, quand la maîtresse branche, sciée aux trois quarts, au ras du tronc, se déchira en craquant et tomba au milieu de la chaussée avec le fracas du tonnerre, une persienne fut poussée comme par un ressort, et l'on vit la tête de madame Colivaut, en bonnet blanc à rubans bleus. On supposa qu'elle regardait depuis le matin par la persienne ajourée.
Personne de blessé; pas une tuile ébranlée aux toits.
--Voilà, opina Fesquet, de l'ouvrage proprement exécuté!
--Le fait est... dit-on autour de lui.
Et on s'approcha. On alla voir de près l'énorme blessure blanche du marronnier réduit de moitié. Elle avait la largeur d'un siège de fauteuil. La scie, bien dirigée, avait fait une entaille unie, parfaitement plane. Ce bois était frais, la sève y suintait; on s'y fût poissé les doigts.
Quelques-uns admiraient le travail. Le pauvre marronnier manchot, son unique bras dirigé vers la maison Colivaut, semblait tourner le dos à la rue. Sur la rue, au-dessus de la grange de Taillasson, plus rien que le ciel de mars, où couraient des nuages gris.
Alors, on s'attaqua à l'orme.
XXI
Nous achevions de déjeuner, quand quelqu'un sonna. C'était un gamin qui venait, tout essoufflé, nous apprendre que la grosse branche de l'orme avait porté de tout son poids sur le coin de la maison Auxenfants, dont la cheminée était démolie, le toit défoncé, les vitres dispersées en mille éclats; de plus, un nommé Courtaut, qui tenait le câble pour faire dévier la branche, avait l'épaule déboîtée, la tête en sang.
Ce gamin accourait nous annoncer cela, comme une victoire personnelle à nous. On ne l'avait pas envoyé; il était venu de lui-même; il ne songeait nullement à un salaire; la nouvelle le portait plutôt qu'il ne portait la nouvelle: c'était l'ambassadeur de l'opinion publique.
Par sa démarche, nous connûmes que l'opinion, tournée contre Fesquet par suite d'un accident dont il était la cause première, offrait l'hommage de ses faveurs capricieuses à ceux qui avaient été les victimes désignées de Fesquet. Nul n'ignorait que l'opération de l'élagage était pratiquée contre nous.
Personne, à la maison, n'épilogua sur le fait de cette démarche spontanée d'un gamin. Mais mon père, sa femme, la mère Fouillette, d'un élan commun, sans hésiter, l'interprétèrent dans le même sens. La vieille bonne avait répondu au gamin:
--C'est bon. Monsieur va y aller.
Dans son esprit, cela ne faisait pas de doute que monsieur, qui n'avait pas voulu sortir de la matinée, pouvait se montrer maintenant.
Il prit son chapeau, en effet, me donna la main, et nous allâmes sur le champ de bataille.
Nous arrivâmes pour voir passer le cortège qui portait Courtaut à la pharmacie. On avait étendu le blessé dans une voiture à bras, prêtée par Taillasson. Taillasson lui-même la poussait. Quant à lui, il ne se tenait pas de joie. Il poussait, il est vrai, un homme à demi mort; mais sa grange était sauve, et le toit de l'hôtesse de Fesquet en ruine. Cent personnes accompagnaient le convoi.
Autour de la branche tombée, un vide s'était fait; mais madame Auxenfants était là, la main en abat-jour sur le front, et se cassant la nuque à considérer d'en bas le dommage causé à sa maison. Elle vociférait, serrait le poing, se lamentait près des personnes attardées au lieu de l'accident; puis la colère l'étouffait; elle rentrait chez elle précipitamment, mais en ressortait bientôt, mue par le besoin irrésistible de voir, là-haut, au coin de sa maison, cet éventrement de sa toiture, ses croisées béantes, et par terre, pêle-mêle avec les branches, les débris de sa cheminée. Nous vîmes le pavé rougi du sang de Courtaut; on eût dit que l'on avait là égorgé un poulet. Point de Fesquet.
Mon père ne voulut jeter qu'un coup d'oeil sur tout cela. Il fit une moue devant l'horrible mutilation des arbres. Puis nous redescendîmes, comme la foule, vers la pharmacie.
On abordait mon père pour lui dire:
--Croyez-vous, monsieur Nadaud? Et pourquoi faire tout cela? Si encore on n'abîmait que des arbres! Mais voilà un homme, un père de quatre enfants, le crâne fracassé!... Sans compter les accidents de ce matin... Le fils à m'ame Gagneux en a pour trois semaines sur son lit...
--Mais quelle est au juste la blessure de Courtaut? demandait mon père.
--Eh! pardi, monsieur Nadaud, on n'en sait rien: le médecin n'arrive pas.
--Comment! le médecin n'arrive pas! Sur deux médecins à Beaumont...
--Voilà! Faut vous dire, monsieur Nadaud, qu'on a été chercher le docteur Chevalière... Eh oui!... Pardi! on peut bien vous dire ça, à vous, monsieur Nadaud, puisque c'est point de vos amis... Paraît que le docteur est rentré tard du bal ce matin; il avait la barbe comme qui dirait tout en or; fallait voir ça! A présent, voilà que cet or ne veut point se décoller, à ce que dit la bonne; et frotte! que je te frotte! Elle en rigolait sur sa porte, la servante! Il n'ose point sortir...
--Ah! voilà Troufleau.
Le docteur Troufleau accourait, en redingote, en chapeau haut de forme. La foule s'écarta devant lui, et il pénétra dans la pharmacie.
Personne ne songeait à incriminer la maladresse ou la négligence des élagueurs; tout le monde s'en prenait à Fesquet. La vue du sang trouble les têtes. Mon père bénéficiait du besoin général de vengeance. Il fut même gêné des témoignages d'amitié qu'on lui prodigua. On l'en avait trop désaccoutumé.
La jovialité reprit partout quand on sut que Courtaut avait chance de vivre.
Néanmoins, le docteur Troufleau, lorsqu'il vint à la maison, le soir, nous dit que le pauvre Courtaut était mal en point. Il avait perdu une grande quantité de sang avant le pansement.
--Oui, je sais, dit mon père; il paraît que votre confrère...
--J'étais moi-même, interrompit-il, au chevet de madame Colivaut depuis dix heures du matin. J'ai cru que la vénérable dame tomberait avant son second arbre. La chute de la branche du marronnier au milieu de la foule, les querelles de la rue, les accidents dont elle a été témoin derrière sa persienne, je ne crains pas de l'affirmer, sont pour elle un coup mortel.
--Vraiment?
--Elle ne s'en relèvera pas.
--Tenait-elle donc tant à ses arbres? Elle ne parlait que de les jeter bas elle-même pour les remplacer par son pavillon.
--Elle ne mesurait peut-être pas toute l'étendue de son attachement à ces arbres sous lesquels elle est née. Quand elle a vu l'un d'eux fendu par moitié, elle a éprouvé un saisissement... Mais il n'y a pas que le chagrin qui tue...
On interrogea des yeux le docteur Troufleau.
--Je crois, poursuivit-il, que l'animosité de madame Colivaut pour monsieur Fesquet égalait l'attachement qu'elle pouvait porter à ses arbres!
--Eh bien? fit mon père.
--Eh bien! on la tient au lit, de peur qu'elle ne voie la maison qui abrite monsieur Fesquet endommagée comme elle est...
--Je ne saisis pas...
--Je redoute pour elle la moindre émotion... même joyeuse!
Le docteur rit; nous rîmes aussi. Le comique se mêlait à la tristesse des événements; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air; les visages commençaient à se dérider chez nous. Depuis midi environ de ce jour, depuis l'entrée triomphale du gamin, sans que rien de précis eût été dit, nous sentions tous, intimement, que le vent de la destinée avait tourné.
XXII
Le dépit de n'avoir point assisté à la soirée Plancoulaine fut donc couvert par les émotions de cette journée. A peine le docteur nous parla-t-il du bal costumé; il semblait éviter d'en parler. On ne le remarqua pas tout de suite. Mais petite-maman voulut savoir quelques détails.
--Voyons, comment cela s'est-il passé?
--Mais, très bien.
Elle lui demanda comment était madame Gantois, madame Capdevielle, etc.; si le marquis de La Musaraigne avait une cuirasse. Il disait qu'il ne l'avait point remarqué.
--Et Clérambourg, avec ses vessies de porc et son sabre?
--Peuh!
--Enfin, vous n'avez donc rien vu?
--Mais si; mais si!
On supposait qu'il lui était arrivé quelque anicroche avec sa robe, qu'il avait marché dessus, que les épingles avaient cédé, qu'il avait fui. Non. Il était resté jusqu'au jour.
Ce ne fut qu'au moment de le quitter que l'idée vint à petite-maman:
--Ah çà! mais, monsieur Charmaison n'était pas là?
--Si fait! si fait!
--Comment! Et vous ne le dites pas?
--Il était là, en Robespierre.
--Mais alors, vous avez dû avoir des nouvelles de sa fille?
--Mademoiselle Charmaison était là aussi.
--Ah!
Personne n'ajouta mot. On affecta, depuis lors, de ne plus interroger le docteur sur la soirée Plancoulaine. Lui-même écarta ce sujet. Cette réticence éleva entre petite-maman et lui un air glacial qui dispersait aussitôt ce qui eût pu encore se fixer comme auparavant sur la passerelle imaginaire.
Marguerite envoya à la maison un petit mot pour s'excuser de ne pas nous voir. Elle restait à Beaumont vingt-quatre heures à peine; pour venir elle avait compromis son concours. Il fallait qu'elle eût bien envie de venir.
Moi, je la vis, du jardin de M. le Curé, où je me cachai deux heures pour guetter son passage sur le pont. Il pleuvait; elle donnait le bras à son père qui l'abritait sous son parapluie. J'étais trempé; je dus faire en rentrant des mensonges pour expliquer comment j'avais été mouillé. Mais que n'eussé-je pas fait pour apercevoir, même de loin, Marguerite, l'énigme vivante qui, malgré tous ses avatars et tout ce que l'on pouvait dire d'elle, personnifiait pour moi la recherche ardente de quelque chose de plus beau, de toujours plus beau.
O Marguerite Charmaison! O chimère de mes jeunes années! vous ne m'avez pas vu, ce jour-là, pendant que vous passiez sur le pont. J'étais un enfant caché dans un massif de lauriers-cerises; mon coeur battait comme celui d'un amant; je ne sais si c'est vous que j'aimais, ou l'idéal dont j'auréolais votre tête brûlante. Vous êtes passée, vous ne m'avez pas vu, vous n'avez pas entendu mon coeur battre. Vous ne saurez jamais qu'un petit frère de votre fièvre s'est trouvé là.
XXIII