L'enfant à la balustrade

Part 11

Chapter 113,846 wordsPublic domain

Le docteur Troufleau arriva; mon père lui raconta l'histoire du sabre. Un autre en eût ri, ne fût-ce que pour empêcher un malheureux de se morfondre et de se casser la tête; la mère Fouillette en riait bien: elle avait plus d'esprit que le docteur Troufleau. Ce garçon était fermé à la compensation légère qu'offre la nature à nos infortunes en nous rendant sensibles à l'ironie des événements et des choses. O la triste cervelle!

Tout à coup, petite-maman entra. Le docteur ne la reconnut pas; il se leva et recula sa chaise; il s'apprêtait à faire des salutations. Elle éclata de rire.

Elle paraissait moins grande qu'à l'ordinaire, dans sa robe Empire; on n'avait point coutume de la voir décolletée, surtout tant que cela, grand Dieu! et le foulard qu'elle avait roulé en turban, faute de diadème, sur sa chevelure brune, l'embellissait extraordinairement. Elle tenait à la main un petit éventail à vignettes, et elle faisait cent minauderies.

Le chien, Paletot, ne la reconnut pas plus que le docteur; il bondit et se mit à aboyer avec fureur. Peu s'en fallut qu'il n'allât grignoter les bas à jours qui, tendus sur le coup-de-pied découvert et proéminent, formaient de petites bosses roses appétissantes.

Elle se pencha pour amignonner le chien, et pendant ce temps le docteur Troufleau la reconnaissait. Je vis que ses yeux parcouraient les bras et la gorge de la jeune femme travestie, et qu'ils s'en relevaient gênés. S'il eût pu rougir, il l'eût fait; mais son teint mat s'échauffa et se couvrit d'une petite buée. Après, il n'osa plus lever les yeux; il avait les paupières baissées, comme une «demoiselle».

Petite-maman lui demanda:

--Comment me trouvez-vous?

--Oh! très bien! très, très bien!

Il dit cela d'un ton si comique! Il avait l'air de dire: «Comment! si vous êtes bien!... mais vous êtes admirable!» Et l'on sentait qu'il regrettait qu'elle fût si belle. Franchement, il eût préféré ne pas la voir ainsi.

Cependant il n'avait pas encore saisi ce qui se passait. Madame Nadaud était costumée: était-ce donc qu'elle allait au bal? Il dit:

--Mais ce costume... Est-ce que...?

--Mais non! vous voyez bien que c'est pour rire!

Mon père répéta:

--C'est pour rire.

Son coeur se soulevait de pitié devant ce travestissement solitaire, qui témoignait du plus amer dépit secret de n'aller pas et d'être la seule à ne pas aller au bal costumé.

--Mais déposez donc votre chapeau! dit-elle. Nous allons danser, voulez-vous, en l'honneur des Plancoulaine?

--Oh! fit le docteur.

--Eh bien! quoi? qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à cela? Nous tâchons de nous amuser une fois dans la vie.

Elle fit mine d'entrer dans le salon Plancoulaine:

--Bonsoir, chère madame! Que de temps depuis que nous n'avons eu le plaisir de vous voir!

Elle changeait de voix:

--Oh! le ravissant costume! Quelle charmante idée: vous étiez née pour être reine!... J'ai bien manqué ma vocation, madame!... Etc.

Elle continuait, allant de chaise en chaise, imaginant le caquetage de l'arrivée au bal. Elle prit le bras du docteur Troufleau:

--Offrez-moi le bras, monsieur le professeur de sciences physiques et naturelles, et allons saluer ensemble le gracieux maître de la maison: c'est l'Ogre qu'on voit là! ha! ha!

Elle riait; elle était énervée. Le pauvre docteur se laissait conduire autour de la table. Il voyait la triste figure de mon père; il avait peur de lui être désagréable en se prêtant à ce jeu à la fois puéril et tragique.

Mon père dit:

--Mon amie, voyons... Ma chère amie!...

--Ah! ne nous agace pas, s'il te plaît!... Ça n'est pas drôle, ici, tu sais... Si on ne peut pas rire une seconde!

Mais il venait d'entendre sonner à la porte de la rue, et il ne put s'empêcher de dire:

--La bonne n'est pas prévenue... si quelqu'un venait à savoir ce qui se passe ici, ce serait grotesque, entends-tu? grotesque!

--C'est le facteur qui a sonné, dit-elle. Si tu ajoutes un mot, je vais lui ouvrir moi-même.

Elle avait la main sur le bouton de la porte; elle le tourna; la porte s'entr'ouvrit, et un vif courant d'air s'établit.

--Mais tu vas attraper la mort! Tu ne vois donc pas que tu es toute nue?...

La mère Fouillette entra, tenant à la main quelques lettres et un journal de finances.

Petite-maman se frappa le front:

--Une idée! dit-elle. La mère Fouillette! courez tout de suite chez le docteur Troufleau et rapportez-nous son costume pour la soirée; nous faisons une répétition ici, n'est-ce pas, docteur? Allons! expliquez un peu à la mère Fouillette; elle aura bientôt mis la main dessus.

--Mais, madame... faisait le docteur; mais, madame...

Mon père se leva et d'un bond fut à la porte.

--Allons! dit-il, j'espère que cette plaisanterie-là va avoir une fin!

Il empoigna sa femme par le bras et la repoussa dans l'intérieur de la pièce.

--Vous, dit-il à la bonne, allez-vous-en!

La mère Fouillette disparut dans l'ombre du corridor.

Le docteur voulait se retirer. Mon père, loin de le retenir, lui faisait signe:

--Oui! oui! allez-vous-en, cela vaudra mieux.

Troufleau avait repris son chapeau haut de forme, et il s'inclinait en disant:

--Excusez-moi, madame...

--Restez! lui dit-elle en déchirant une des enveloppes; vous allez avoir des nouvelles des Charmaison!...

On reconnaissait la grande écriture de Marguerite. Mon père dit lui-même:

--Asseyez-vous donc!

Petite-maman déchiffrait des lignes et des pages. Tout à coup elle leva les sourcils et fit:

--Ah!... mademoiselle Charmaison ne vient pas!

Son oeil brilla et elle sourit d'un air malicieux en continuant sa lecture. Nous ne disions mot. Mon père, assis, balançait sa misérable chaussure.

--Non; elle ne vient pas: il paraît qu'il y a un concours «de la plus grande importance» chez Julian. C'est l'atelier où elle va... Ah!... elle a trouvé encore une fois sa vocation, à ce qu'il paraît: elle fait des académies... Et savez-vous de qui elle fait l'académie? Je vous le donne en cent... Tenez, voici la lettre, vous pouvez lire, docteur: c'est de votre gracieux confrère le docteur Chevalière! Il pose devant elle dans le costume qu'il aura chez les Plancoulaine: en Marc-Antoine. Il a le casque de général romain, la barbe dorée, les bras et les jambes au naturel... Voyez ce qu'elle dit: «Il est superbe»; il est bien «inimitable»; «c'est bien l'amant de la divine Cléopâtre!» Et quelle tartine! quel emballement! Mais lisez donc ça; lisez donc ça!

Le docteur s'en défendait. Alors elle reprit la lettre et la lut. C'étaient des pages d'exaltation artistique où les noms des chefs-d'oeuvre de la sculpture antique se mêlaient à des noms de peintres contemporains ignorés de nous, à des termes techniques, à des expressions d'atelier. Il y avait aussi une revendication éloquente des droits de la femme, une complainte sur les «talents étouffés», des sarcasmes à l'endroit de vieux maîtres «poncifs».

La conclusion était que le but de la vie est l'art, le grand Art, avec un grand A; que les femmes avaient droit à cette «sublime communion» comme les hommes, et que leur génie, trop longtemps méconnu et enfin florissant, allait apporter au monde je ne sais quelle panacée merveilleuse appelée à le renouveler de fond en comble. Six pages étaient consacrées à ce genre de dissertation, et deux au portrait du docteur Chevalière. Marguerite demandait à son amie si elle ne connaissait pas les Tiepolo de Venise, au palais Labia; il y avait là un Marc-Antoine dont le souvenir la gênait, car, enfin, elle ne voulait pas faire du Tiepolo... «Mais, disait-elle, le modèle qui a servi au grand peintre vénitien n'était certes pas plus beau que le mien...» Dans son entrain, elle oubliait que nous n'assisterions pas à la soirée Plancoulaine, et elle croyait que nous aurions le plaisir de contempler son modèle.

Je vis une cernure bistrée sous les yeux du docteur Troufleau. Il ne disait rien, mais je crois que son coeur était rompu.

La petite-maman n'eut pas pitié de lui. Avec une cruauté de femme, elle lui dit:

--Enfin, par vous, docteur, nous aurons toujours des nouvelles de tout cela; vous nous direz comment vous aurez trouvé le Marc-Antoine!

Mais il était si doux, si éloigné de l'idée de la méchanceté, qu'il ne fut pas blessé, et il dit:

--Je m'étonne que mademoiselle Charmaison, si intelligente, se laisse ainsi éblouir...

Puis l'espérance, qui s'acharne sur l'homme avec plus d'entêtement que le malheur, s'empara de lui encore une fois:

--Ce sont des fantaisies d'artistes, dit-il; l'oeil est sensible au caractère plastique des objets, c'est trop naturel; mais une femme sait bien réserver le meilleur d'elle-même...

Petite-maman le regarda, mon père aussi. L'admiraient-ils? Se moquaient-ils de lui? Il baissa les yeux.

--Le plus clair de tout cela, dit la jeune femme, c'est que les Charmaison manqueront à la fête...

Le docteur se trahit: il renonçait lui-même à s'y rendre.

--J'ai peut-être eu tort, dit-il, de ne pas m'occuper assez de ce travestissement: si plusieurs personnes font beaucoup de frais, j'aurai l'air un peu mesquin.

--Mais, au fait, j'y pense: la mère Fouillette doit être revenue!

Petite-maman ouvrit la porte pour appeler la bonne. Derrière la porte il y avait un grand carton rectangulaire que la mère Fouillette avait déposé là à tout hasard, ayant peur d'être grondée par son maître pour avoir été chercher le costume, ayant plus peur encore d'être grondée par sa maîtresse pour n'y être pas allée.

--Comment! s'écria le docteur, mais c'est mon carton! Oh! c'est ridicule! Je ne souffrirai pas...

Il s'excusait près de mon père.

Mon père avait pris son parti. Il contemplait les événements en balançant son pied. Il dit:

--Allez donc! allez donc!... Il n'y a pas à s'opposer aux caprices des femmes!

D'un tour de main, petite-maman avait dénoué les cordons de la boîte et tiré le costume de professeur de sciences physiques et naturelles et la toque. Il vint un chiffon blanc bordé de dentelle:

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle.

--C'est le rabat.

Elle eut un éclat de rire. Elle secouait les nippes, qui répandaient l'odeur de naphtaline.

--Eh bien! il est heureux qu'on ait fait prendre l'air à tout cela avant la soirée; vous alliez empester l'assemblée!... Allons, docteur, il faut mettre cette robe, que nous voyions un peu!

--Mais...

--Eh! ôtez votre redingote une fois! Vous n'en mourrez pas.

Il n'osait. La jeune femme riait. Il était pitoyable. Mon père lui dit:

--Otez donc votre redingote!

Troufleau se déboutonna. Puis il dit résolument:

--Non! non! décidément, tout cela est absurde. Je ferai beaucoup mieux de ne pas aller à cette soirée...

Le voeu de la petite-maman était qu'il n'allât point à la soirée; mais elle s'était promis de voir son Troufleau en costume.

Il regimba. Il eut une colère soudaine de petit homme. Elle ne s'en émut point. Elle lui planta la toque sur la tête, et en même temps elle lui jetait sur le dos, par-dessus la redingote, la grande robe à parements amarante. Le malheureux aspirait, au flacon même, le parfum de la jeune femme animée: il avait le nez sur son sein. Il ferma les yeux, s'assit, se laissa faire. Elle l'étourdissait.

Quand elle l'eut accommodé à son goût, elle se recula. Elle fit sauter l'abat-jour de la lampe dont la clarté crue nous aveugla; elle mit entre elle et le docteur la grande table ronde, et, s'appuyant des deux paumes sur la table, elle sauta sur ses bras raidis, les deux talons en l'air, avec la joie d'une gamine. Elle criait:

--Qu'il est drôle! qu'il est drôle!

La poudre de riz répandue sur sa poitrine tombait en fine neige blanche sur le tapis de la table. Sa gorge, moulée dans la soie du corsage Empire, tremblait et faisait trembler le docteur.

Il répéta:

--Je n'irai pas à cette soirée.

--Vous n'irez pas?... Oh! oh!... Et si nous y allions, nous autres, vous ne nous accompagneriez pas?...

--Tu es folle, ma parole d'honneur! dit mon père.

XVIII

Un de ces jours-là, grand'mère nous arriva de Courance inopinément. Elle n'était pas assise qu'elle nous annonça:

--J'ai quelque chose à vous dire.

--Ah?

--Ah?

--Voilà, dit-elle, j'ai reçu hier la visite des Plancoulaine.

Mon père et sa femme eurent une secousse des paupières, comme si un charretier eût fait claquer son fouet à quatre pas de nous.

--C'est la première fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture. Ai-je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement été provoquée de ma part?

--Passons au fait, dit mon père, qui se rappelait les dispositions conciliantes de sa belle-mère à l'égard des Plancoulaine. Vous avez reçu une visite: en quoi cela nous concerne-t-il?

--Laissez-moi parler!... Les Plancoulaine sont venus jusqu'à Courance pour nous inviter, mon mari et moi, à leur soirée.

Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccadée qu'il dirigeait avec peine:

--Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d'ici mon beau-père en toréador!...

--Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la pluie et du beau temps... Je tiens cependant à ce que vous sachiez que si quelqu'un a manqué de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai répondu à madame Plancoulaine, qui a été pendant quarante-trois ans une amie pour moi,--notez bien ce détail,--j'ai répondu à madame Plancoulaine que mon sort était lié au vôtre et que là où vous n'alliez pas, mon mari ni moi ne saurions aller.

Mon père acquiesça de la tête et fit signe qu'il la remerciait.

Elle s'arrêta encore. Mon père dit:

--L'incident est clos.

--Il ne l'est pas. Et voilà précisément la raison de la mission que je viens accomplir ici...

--La mission!...

--Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manières caustiques sont impatientantes!... Madame Plancoulaine a tiré de son manchon une enveloppe et m'a dit: «Nous n'attendions pas d'autre réponse de vous, madame, et si nous étions certains que l'invitation que voici ne serait pas refusée, nous nous ferions, monsieur Plancoulaine et moi, un plaisir de la déposer à la poste en rentrant.» L'enveloppe portait votre nom.

Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler. Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.

Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet; les carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout, n'avait pas certainement prévu cela.

Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que dramatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire. Lorsque, peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.

Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer. Quelques mois en deçà, mon père méprisait la paix, parce qu'il avait encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien; elle souffrait de la même blessure d'amour-propre que lui-même; elle s'alimentait de la même douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, espérer encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux yeux de tous serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre cette femme; il la sentait anémiée par la solitude, aveulie par le désoeuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait à ses yeux tout juste l'importance qu'il méritait, celle d'un bon garçon complaisant et doux, engoncé dans une redingote ridicule, et, qui plus est, réellement épris d'une autre femme. Que l'on temporisât, au contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.

On venait lui offrir la paix!

Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme, repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. Il ne comptait pas de Jean-Bart parmi ses ancêtres; mais il comprenait en ce moment-là le plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère était grandi par le malheur; la persécution le tirait du commun; son isolement prolongé commençait de lui faire entrevoir les choses d'un point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.

Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mère, qui venait lui proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde; et du fond du coeur elle désirait cette paix. Était-ce vertu chrétienne? pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Était-ce élan naturel chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de son amie?--Et il pensait à son attachement personnel pour Clérambourg.--Était-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses. Jusqu'où allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà à peu près tout prévu.

Mon père parut se réveiller:

--Qu'est-ce que tout cela signifie?... Que veut dire ce raccommodement?...

--Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez chassée à coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que ces gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait, croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du zèle... Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit: le talent de votre femme n'a pas été remplacé _là-bas_... Autre chose: _On_ n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.

Mon père dressa l'oreille et fit:

--Ah!

Grand'mère se tut pour prolonger cette impression.

La petite-maman avait pris Paletot sous la table; elle le tenait sur ses genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton d'enfant:

--Figurez-vous que sa soeur va être costumée en cantinière! Elle portera un petit baril fait d'un étui à chapelet; ce sont les jeunes filles de l'école...

Grand'mère faisait: «oui, oui,» de la tête, sans écouter ces vaines paroles; elle en attendait d'autre sorte.

Mon père, qui était courbé sur le foyer de la cheminée, se retourna tout à coup et dit à sa belle-mère:

--Ma femme décidera!

Puis il dit à sa femme:

--Parle.

--Moi?... Que faut-il que je dise?

--Devons-nous, oui ou non, accepter?

--Non! voyons, ce n'est pas possible!

--Je ne le lui fais pas dire! s'écria mon père. Vous voyez bien que nous ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas; c'est trop évident. Ce dont je m'étonne, c'est que vous n'ayez pas répondu pour nous immédiatement: «Non! non! et non! Jamais! jamais...»

--Plutôt mourir! fit grand'mère avec ironie.

--Vous ne croyez peut-être pas si bien dire.

--Soit, je rapporterai votre réponse. Cependant, en acceptant, vous étiez approuvé par tout le monde.

--«Tout le monde» est composé d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit à toutes les bassesses!

--Allons, allons!... Laissons donc là les grands mots! Vous connaissez mal les hommes, je vous l'ai dit déjà: vous êtes seul contre tous; c'est vous qui avez tort.

--Et j'en suis fier!

--La colère vous soutient; l'injustice vous donne des forces; mais vous n'êtes pas taillé en héros, croyez moi... Vous faites le bel intraitable aujourd'hui; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces? Un peu de temps qui émoussera votre amour-propre, ou un rayon de soleil chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir... Des héros, j'en ai rencontré un ou deux dans ma vie: non, non, vous n'êtes pas taillé sur le même patron.

On se sépara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allâmes seuls reconduire grand'mère à sa voiture. Quand nous revînmes, mon père avait les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards. Il dit à sa femme:

--Ma pauvre amie! ma pauvre amie!

--Eh bien! quoi?

--Je n'aurais dû penser qu'à toi.

--Qu'à moi?

--Oui, qu'à toi, et planter là l'amour-propre. Tu avais tant envie de mettre ta robe Empire!

--Quelle plaisanterie!

--On dit cela... Ah! maudite soirée; maudite soirée!

--Je n'y pense déjà plus.

Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une crise de nerfs. Et l'honnête Troufleau confiait à mon père:

--Sitôt que le beau temps va être revenu, vous devriez faire faire à madame Nadaud un petit voyage...

--Il n'y aurait qu'à passer l'eau.

XIX

Nous atteignîmes la date de la soirée. Finalement, après cent hésitations, le docteur Troufleau allait chez les Plancoulaine. Il ne ferait qu'y paraître.

--Oh! disait petite-maman, si j'étais tellement, tellement travestie que personne ne pût me reconnaître...

Il y eut, dès la veille, un mouvement inusité dans la ville. Au dernier moment, chacun manquait de quelque chose; on courait dans la Grande-Rue au magasin de madame Virevolière, au bureau de tabac et jusque chez le pharmacien. Pour quels détails de déguisements? Ces petits mystères excitaient les imaginations. Quelqu'un avait besoin d'une pipe, d'un bonnet de coton, peut-être? et, qui sait? d'un accessoire indispensable à M. Diafoirus. La petite bonne de M. Clérambourg, celle qui était venue réclamer le sabre, accourut à sept heures chez le boucher, non loin de chez nous. Nous sûmes que la bedaine de Gargantua, étant en baudruche, avait éclaté, et que M. Clérambourg faisait demander des vessies de porc.

Avant neuf heures, tout Beaumont était aux portes pour voir défiler les invités travestis. Les plus curieux s'étaient transportés sur le pont; au moins, là, était-on sûr de n'en manquer aucun. La nuit était sombre, l'air vif, mais supportable. Petite-maman n'avait pas dîné.

Elle s'était, d'un tour de main nerveux, frayé un passage à travers la mêlée des meubles du salon, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Et elle se tenait derrière le rideau. Elle avait eu une si violente migraine qu'on lui avait entouré le front d'un bandeau humide.

Le docteur Troufleau arriva avec le grand carton qui contenait son costume de professeur de sciences physiques et naturelles. Pour distraire la malade, il voulut le mettre. Il alla dans le corridor ôter sa redingote. Le brave garçon, il l'ôta! Petite-maman ne prit seulement pas garde à lui. C'était les autres qu'elle voulait voir. Quels autres? Dans notre rue passeraient probablement le receveur de l'enregistrement, le greffier de la justice de paix, une ou deux familles venant de la campagne en voiture. Le beau fretin!

Troufleau était debout, près d'elle, en professeur de sciences physiques et naturelles.

--Mais, mon pauvre ami, vous ne pouvez seulement pas marcher, sous vos oripeaux! C'est beaucoup trop long pour vous.

Il s'était pourtant donné beaucoup de peine à draper la robe avec des épingles de nourrice. Il alla philosophiquement quitter son costume et reparut en redingote.