L'enfant à la balustrade

Part 10

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Des personnes causent entre elles, et les mots prononcés, aussitôt dits, s'évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui les a émis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant les retient. On connaît, sur les estampes japonaises, ces passerelles élégantes et légères, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un pinceau hardi jette d'une rive à une rive: tout ce qui allait de petite-maman au docteur et du docteur à petite-maman se réalisait et se figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres personnes, ce qui s'échangeait tombait à la rivière; entre eux deux, le plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en planchette, en diable grimaçant ou en banderole éclatante signalant à tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon imagination le voyait? C'était possible, car ils semblaient très incommodés de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires: c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable, à chaque fois plus lourd, le pont.

Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du commun des hommes.

Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par exemple, lui, le noyait.

Il se laissait achever dans un calme apparent.

La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous assure-t-on, est doux.

Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi, je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre, tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.

Je m'en allais sans faire de bruit.

XI

Souvent, en redescendant, je trouvais réunis, mais séparés par la grande table ronde de la salle à manger, ceux qui faisaient pleurer mon père. Le docteur Troufleau venait dans la journée, en passant, sans ôter son pardessus, sans déposer son chapeau. Il venait, poussé par une force plus puissante que lui, je suppose; il venait aussi pour ne pas avoir l'air d'éviter de venir. Car on en arrive là. Pas une seule fois je ne les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas une seule fois ils ne changèrent gauchement la conversation à mon entrée ou ne coupèrent un mot. Ils semblaient toujours, au contraire, heureux de me voir; je leur rendais service en étant là. Ils parlaient de choses presque indifférentes; mais cela formait le «pont», je le sentais bien, et eux le sentaient aussi: cela leur était à la fois agréable et fastidieux à porter. Cela passait par-dessus la table qu'ils maintenaient entre eux.

XII

La mère Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau, depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonçant sa visite, elle disait: «C'est le docteur!» et il y avait, dans le ton, de la fierté, de la protection, un grain d'humeur familière. Maintenant, elle disait: «C'est le médecin!» d'un ton sec, grognon, réprobateur; et chez elle, évidemment, le fait de remplacer le terme de «docteur» par celui de «médecin» était riche de sens; cela représentait toute une dégringolade dans son estime de vieille servante attachée à la famille.

Enfin, depuis qu'il venait plusieurs fois par jour, elle poussait la porte devant lui sans même souffler mot. On lui en fit l'observation; elle dit:

--Est-il pas de la maison, à c't'heure?

Cette brave femme employa d'ailleurs tous ses moyens pour remédier au désordre.

Elle avait élevé un chien en cachette, afin d'en faire cadeau à madame, dans l'espoir de lui fournir une compagnie saine. Un matin, on entendit l'animal qui gémissait dans la cour. Petite-maman sonna la mère Fouillette et lui commanda d'aller voir de qui étaient ces cris. La mère Fouillette revint tenant dans ses bras un bout de chien pas joli, mais assez drôle. Il manquait de race; c'était un chien du peuple; il était fait de pièces et de morceaux, avait le poil inclassable, une queue hybride et la tête la plus baroque. On ne pouvait le regarder sans rire. La mère Fouillette dit:

--Quand on pense, madame, que ce qui criait dans la cour, c'était un joli petit chien!... Par où est-ce qu'il aura pu entrer?

--Ah! pour joli, il est joli, en effet, votre chien.

--Il est si intelligent!

--Vous le connaissez donc?

Elle jura, trop fort, qu'elle ne l'avait jamais tant vu. Elle essaya, en barbotant, d'expliquer son entrée dans la maison. Et en même temps elle s'apitoyait sur le sort du pauvre petit.

--Je suis sûre, dit-elle, qu'il est mort de faim.

--Pourvu qu'il ne soit pas enragé! fit petite-maman.

--Enragé, madame! un chien si jeune et si frétillant!

--Frétillant tant que vous voudrez! moi, je ne me soucie pas de me faire mordre par un chien enragé: donnez-lui à boire du lait, on verra bien s'il le prend.

La mère Fouillette eut un souci; elle savait qu'un chien qui ne boit pas est suspect. Or, elle avait gorgé celui-ci de lait toute la matinée. Son écuelle, dans la cour, était restée à demi pleine.

--Vous fiez donc point à ça, madame! Qu'il boive, qu'il ne boive point; et qu'est-ce que ça prouve?

--Si! si! dit petite-maman; je veux voir!

La mère Fouillette se recueillit, comme pour un aveu difficile:

--Allons! madame, puisqu'il faut tout vous dire, allons! Ce petit chien n'est pas plus enragé que vous ni moi: c'est le chien de la chienne à m'ame Gagneux, la marchande de poisson, qui me l'a donné. C'est un petit cadeau que je voulais faire à madame, si madame me permet... Il saute sur ses deux pattes de derrière; il vient au nom de Mac-Mahon; il s'en va quand on dit Bismarck...

--Bismarck!

Le chien sauta du giron de la mère Fouillette et gagna la porte en aboyant à tue-tête, le poil dressé sur son échine.

Petite-maman riait de tout son coeur.

--Mac-Mahon! Mac-Mahon!... Mais c'est qu'il vient!... Oh! la drôle de bête!... On l'appellera Mac-Mahon!

--Il s'appelle Paletot, dit la mère Fouillette.

--Tiens? pourquoi Paletot? en voilà un nom!

--C'est son nom.

En voyant sa femme jouer comme une enfant avec Paletot le regard de mon père s'éclaircit. Toute la journée nous jouâmes, la petite-maman, mon père, Paletot et moi. Mon père s'accroupissait, joignait les mains, et Paletot sautait, debout sur ses deux pattes de derrière. On disait: «Bismarck!» il fuyait en aboyant, avec un vacarme de tous les diables; on disait: «Mac-Mahon!» il accourait et faisait le beau, sa langue molle pendant comme un petit ruban rose; il savait aussi porter armes: on lui présentait un bâton qu'il serrait, d'une patte, contre sa poitrine. A chaque prouesse de Paletot, petite-maman le prenait, l'embrassait, le couvrait de caresses et lui donnait du sucre qu'il cassait entre ses jeunes dents, en fermant les yeux. La mère Fouillette nous regardait et ne se tenait pas de joie. Elle fit signe à Coqueugniot, qui descendit de son étude et vint nous voir par la porte du corridor. Nous ne l'avions pas aperçu; nous entendîmes tout à coup une voix caverneuse, en l'air, qui disait:

--Parfait! Mais cet animal-là va nous faire sa maladie avant peu!

Nous nous arrêtâmes tous à ce mot de mauvais augure. Coqueugniot avait déjà un genou sur le parquet et il ouvrait, en connaisseur, la gueule de notre ami Paletot.

--La maladie? fit la mère Fouillette.

--Sans doute! dit Coqueugniot; c'est un chien qui n'a pas neuf mois!

--Il n'a pas neuf mois?... reprit la mère Fouillette; j'aurais voulu vous voir à son âge; vous deviez être joli! Il n'a pas neuf mois? Eh bien! c'est la vérité, qu'il n'a pas neuf mois! seulement, je vous dis qu'il l'a eue, la maladie!

--Non! affirma Coqueugniot.

--Il l'a eue, monsieur Coqueugniot! Même qu'il l'a eue en même temps que sa soeur.

--Sa soeur!... Il a une soeur! Comment se porte mademoiselle votre soeur, monsieur Paletot?

Mais la mère Fouillette restait grave; elle tenait à élucider la question de la maladie.

--Vous pouvez aller le demander à m'ame Gagneux, s'il n'a pas eu la maladie en même temps que sa soeur. (C'est Mirza qu'elle a nom; oui, monsieur!) Vous pensez bien que m'ame Gagneux n'est pas une femme à aller vendre une chienne vingt francs sans qu'elle ait eu la maladie. Vingt francs, oui, monsieur et madame!... Ah! ça n'est pas à moi qu'elle l'a vendue; moi, elle m'a fait cadeau de Paletot...

--A qui l'a-t-elle vendue vingt francs?

--Ah! j'ai eu la langue trop longue, je m'en aperçois. Je n'aurais point voulu le dire à madame, mais puisque c'est monsieur Coqueugniot qui m'y pousse par son incrédulité, eh bien! c'est à madame Plancoulaine qu'appartient, à l'heure qu'il est, la soeur à Paletot. Na!... Pour ce qui est d'avoir eu la maladie, elle l'a eue, et lui aussi, j'en réponds!

Voilà que Paletot avait une soeur chez les Plancoulaine! Heureusement, il nous avait tous gagnés par sa gentillesse: on ne lui en voulut pas. On présenta Paletot, le soir, au docteur, et on lui dit:

--Il a sa soeur chez les Plancoulaine.

Le docteur Troufleau n'avait pas le sourire facile; il prit cela très au sérieux. Il prenait tout au sérieux.

Petite-maman l'en plaisanta. Il n'en fut pas content.

Mon père eut une lueur d'espoir. Quelques distractions, et sa femme serait sauvée.

XIII

La mère Fouillette, quand elle se trouvait seule avec mon père, soupirait, en époussetant, en balayant, en présentant les bottines:

--Ah! si madame avait seulement un enfant!

Ordinairement, mon père n'y prenait pas garde; un jour, il dit:

--Mais où le mettrions-nous?... Vous m'agacez, à la fin, la mère Fouillette, entendez-vous?

--C'est bon, monsieur! c'est bon!

Elle ne se décourageait point. Ces bonnes femmes sont entêtées, parce qu'elles ont une confiance imperturbable en leur sagesse.

Une autre fois, en faisant le feu dans le cabinet, elle causait des bruits de la ville. Il n'était question que d'une fête magnifique que les Plancoulaine devaient donner à carnaval. Mon père froissait le journal et n'avait pas l'air d'écouter la vieille. Elle fourrageait les copeaux, les rondins, les pommes de pin, sa main décharnée à même la flamme, et j'admirais qu'elle ne se brûlât pas. Elle dit tout à coup:

--Qui donc qui aurait cru que monsieur serait si vindicatif?...

Mon père la regarda.

--Oh! monsieur me comprend bien! Mais, là, c'est-il Dieu possible d'en vouloir si longtemps aux personnes?

--A quelles personnes?

Elle poussa un gros soupir, puis confessa:

--C'est ce pauvre Paletot qui aurait tant de plaisir à revoir sa soeur!

--Fichez-moi le camp! dit mon père, et taisez-vous!... ou j'envoie Paletot à la rivière...

Son journal à la main, il chassait devant lui la mère Fouillette, comme une fumée.

XIV

Le carnaval chez les Plancoulaine! Quelle affaire ce fut dans la ville!

Pendant trois semaines, nous n'entendîmes point parler d'autre chose. Ce n'était pas la première fois que les Plancoulaine donnaient des fêtes; mais aucune n'avait été annoncée avec autant de fracas, et la nouveauté était qu'il s'agissait d'un bal costumé. Se procurer des costumes n'est pas aisé en province; aussi s'y était-on préparé de bonne heure.

On citait le docteur Chevalière et maître Courtois qui n'avaient pas craint de faire le voyage de Paris tout exprès. M. Charmaison, lié avec les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi qu'à quelques personnes privilégiées. Le député de Paris lui-même, disait-on, viendrait en «Robespierre». La ville, les maisons de campagne, quelques châteaux avaient accepté l'invitation des Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des idées, on remuait les garde-robes des grand'mères; on dérangeait les mites; on soulevait de la poussière. Plusieurs de ces messieurs allaient au chef-lieu s'entendre avec le costumier du théâtre, voire avec le conservateur du musée. On se rencontrait à la gare, et on s'abordait avec des: «Ah! je vous y prends!... Vous aussi, vous y allez de vos frais!...» Et on surprenait par-ci par-là: «Étourdissant, mon cher!...--Général romain...--Catherine de Médicis...--Il portera sa tête sous le bras, hi! hi! hi!...--On parle d'un groupe de vierges folles; dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un érudit: qu'est-ce que c'est que ça?...»

Chacun s'ingéniait à nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous sûmes que M. Clérambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prétendant que rien n'est plus malsain que ces déguisements, les vêtements en location, et surtout les barbes et moustaches postiches, «étant saturés de bacilles, dont les moindres sont ceux de la tuberculose».

Le docteur Troufleau était invité.

Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui demanda:

--Mais enfin, docteur, vous devez être invité, vous aussi?

--Certainement!

Il ne disait point s'il se rendrait ou non à l'invitation. Quelques jours se passèrent. Mais comme on ne parvenait pas à s'entretenir d'autre chose que de cette soirée, petite-maman lui demanda:

--Mais enfin, docteur, comment vous costumez-vous?

Il dit, d'un air ennuyé:

--Feu mon oncle maternel, qui m'a légué quatre sous, sa bibliothèque et ses nippes, était professeur de sciences physiques et naturelles à la Faculté de Poitiers: j'ai conservé sa robe avec des parements amarante.

Petite-maman se mit à rire.

--Cela vous fait rire; je serai ridicule?

--Dites donc! j'espère que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller là-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous aurez?

--Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant d'entrer: vous ne me voyez pas traversant la ville... Ces divertissements mondains sont absurdes!

--Bah! il y aura bien un député démocrate.

A l'évocation de M. Charmaison, le docteur Troufleau fit la figure d'un enfant qu'on surprend les doigts plongés dans le pot de confitures.

Il y eut un brin de peau qui tressaillit entre les sourcils de la jeune femme. Elle dit:

--Mais il amène peut-être Marguerite?

Le docteur disait:

--Oh! que non! Oh! que non!

Le sang montait sous sa peau sans transparence; il avait le tour des yeux gonflé.

--Vous dites: «Oh! que non!» qu'en savez-vous?

--Moi? Rien du tout, grand Dieu!

--Elle pourrait très bien venir...

--Oh! non!...

--Docteur, si on vous annonçait, par exemple: «Écoutez bien; il va vous arriver un grand bonheur...» qu'est-ce que vous diriez?

--Moi?... je dirais que je n'y crois pas!

--C'est tout à fait ce que vous m'avez répondu à l'instant.

--Oh! vous interprétez!...

Les bouderies recommencèrent, à propos de cette soirée où le docteur Troufleau se rendait, avec la certitude de rencontrer M. Charmaison et l'espoir de rencontrer Marguerite. Il paraissait évident que sans cette circonstance il eût décliné l'invitation des Plancoulaine.

La jalousie de la petite-maman s'aggravait du dépit d'être la seule jeune femme, à dix lieues à la ronde, qui ne fût pas invitée à cette réunion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien; on l'envoyait coucher à tout propos; le frère de Mirza s'exténuait à faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il était là, sur ses pattes de derrière, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un difficile équilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot d'admiration, la mère Fouillette joignit les mains et laissa échapper ces mots énigmatiques:

--Et dire qu'elle en est, elle!

--Qui ça, _elle_?

--Mais sa soeur!

--Sa soeur! encore!... Vous nous ennuyez, à la fin, avec sa soeur, la mère Fouillette! Laissez-la tranquille, et nous aussi... De quoi est-elle, sa soeur?

--Mais, de la fête, madame! Il paraît que ces demoiselles sont occupées à lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinière, tricolore, oui, madame!... Oh! la chère amie, qu'elle sera donc jolie! Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie: c'est un étui à chapelet, madame, qu'on dirait un vrai fût, mais de la grosseur d'un oeuf de cane, avec la bonde et la chantepleure; même que c'est les jeunes filles de l'école qui en ont fait cadeau tout à l'exprès à madame Plancoulaine... Faut bien rire, pas vrai?

Et elle contemplait Paletot, _qui n'en serait pas!_

--Allons, c'est bon, la mère Fouillette; laissez-nous!

XV

--Moi, dit petite-maman, au milieu du dîner, si j'avais eu à me rendre à un bal costumé, je sais bien ce que j'aurais mis...

Mon père la regarda tristement.

--Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?...

--Ah! voilà!...

Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-même son idée. Dix minutes s'écoulèrent; elle dit:

--Moi, j'aurais fait une Joséphine impératrice très passable...

--Parbleu! je te crois!

--Ce n'est pas une plaisanterie: je parie que tu ne connais seulement pas les deux robes Empire que j'ai là-haut... authentiques, s'il vous plaît: elles ont été portées par mon arrière-grand'mère, qui était de la Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle avait joué avec Joséphine. Ah! j'ai assez entendu raconter ça quand j'étais petite!... Je te les montrerai, tu verras.

--Certainement! dit mon père.

Il n'ajouta rien; il espérait qu'elle oublierait cette fantaisie. Je sentais qu'il avait le coeur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la salle à manger.

--Eh bien! où vas-tu?

--Chut!... fit-elle.

Mon père acheva de dîner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa chaise, croisa les jambes et se mit à remuer le pied nerveusement.

Je regardais ce pied agité, et j'étais assez grand pour comprendre tout ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation précipitée, et aussi tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondolée, dans ce talon usé en biseau, dans cette empeigne défraîchie. Autrefois si soigneux de sa personne, mon père se négligeait, par désespoir et aussi par économie... Cette chaussure ne brillait plus, car la mère Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la boîte à cirage.

Nous entendîmes un coup de sonnette. Je dis:

--Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.

--Tu crois? fit mon père; qui veux-tu qui vienne?

La mère Fouillette traîna ses savates dans le corridor. Elle ouvrit la porte de la rue; un chuchotement venait jusqu'à nous. Mon père, le dos tendu sans cesse à l'annonce d'un nouveau désastre, entr'ouvrit la porte de la salle à manger et prêta l'oreille. Le dialogue se prolongeait à voix basse. Enfin la mère Fouillette parut:

--Monsieur, c'est de chez monsieur Clérambourg!

--De chez monsieur Clérambourg!... répéta mon père, qui pâlit.

--C'est monsieur Clérambourg qui fait demander à monsieur le sabre qui est là-haut, accroché dans la chambre de monsieur et madame... rapport à ce que c'est le sabre que monsieur Clérambourg avait prêté à monsieur pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne qui est là; elle dit comme ça que ne faudrait pas que ça dérange monsieur, quelquefois que monsieur aurait besoin de son sabre; mais, autrement, monsieur Clérambourg le fait réclamer, rapport à la fête...

--A la fête?...

--C'est comme qui dirait pour le déguisement; à ce qu'elle prétend, la petite bonne, faudrait à son maître un grand couteau pour trancher des pâtés d'alouettes qui sont de la taille d'une meule de foin... Y a de quoi rire!

La mère Fouillette ne pouvait se tenir en se représentant au festin de Gargantua M. Clérambourg--si solennel et si lésineur--tranchant avec un sabre des pâtés d'alouettes de la taille d'une meule de foin.

Mon père était stupéfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours conservé ce sabre depuis la guerre. Il ne se souvenait même plus qu'il appartenait à Clérambourg. Mais que Clérambourg, ayant rompu toute relation avec nous, envoyât réclamer son sabre à l'occasion de cette mascarade, cela dépassait son entendement. Cependant il cherchait à s'expliquer la chose, parce que, dans son coeur d'ami fidèle, il ne pouvait croire que Clérambourg n'eût pas quelque raison d'agir ainsi.

La mère Fouillette devinait la pensée de son maître, et, en son langage naïf, elle lui fournit une vérité profonde:

--Ce n'est peut-être pas à dire que monsieur Clérambourg soit «rapiat, rapiat» autant que le bruit en court; mais quand il s'agit d'acheter des inutilités, ça serait un homme à plutôt dépouiller les morts...

En effet, c'était ce que faisait Clérambourg. Mon père, pour se convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de Clérambourg qui lui fit un bonjour de la tête. Il revint et dit à la mère Fouillette:

--Mais allez donc chercher là-haut ce qu'on demande; vous savez bien où c'est!... Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il; tu expliqueras à ta petite-maman, qui doit être dans la chambre.

Je grimpai l'escalier quatre à quatre. Mais la petite-maman était enfermée dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.

XVI

--Qui est là?

--C'est moi. C'est pour le sabre...

--Attendez un moment!

Elle vint ouvrir. Il me sembla qu'elle était vêtue d'une longue chemise de nuit, et elle se couvrait la poitrine avec une serviette de toilette; ses bras et ses épaules étaient nus. Je remarquai qu'elle avait modifié sa coiffure. Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Je dis:

--C'est la bonne de monsieur Clérambourg qui vient chercher le sabre...

Mais elle était déjà retournée à l'armoire à glace. Ce que je lui disais était pourtant bien insolite et valait qu'on y prît garde. En toute autre circonstance elle s'en fût étonnée et eût fait feu de toutes pièces. Je la voyais très bien empoignant le sabre de M. Clérambourg et le jetant par la fenêtre. Non! Devant son armoire à glace, elle tentait d'enfoncer son bras nu dans une espèce de gros ballon qui ne devait être autre chose que la manche d'un corsage un peu étroit pour elle. Je montai sur une chaise; je décrochai le sabre. Elle ne vit rien de ce que je faisais. Son épaule, grasse, forçait l'entrée du ballon. Quelque chose craqua. Ouf! ça y était. Elle put agrafer le corsage, qui lui moulait la gorge.

Je me sauvais avec le sabre; elle m'attrapa par le bras:

--Surtout, ne dites rien! ne dites rien!... C'est une surprise!

Tout de même, elle remarqua que j'avais un sabre à la main; elle dit:

--Mais qu'est-ce que l'on va faire de ce coupe-choux?

Je répétai:

--C'est la bonne de monsieur Clérambourg...

--Ah! fit-elle.

Elle n'avait rien compris; elle avait mieux à faire.

XVII