L'enfant à la balustrade

Part 1

Chapter 13,860 wordsPublic domain

RENÉ BOYLESVE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

L'ENFANT A LA BALUSTRADE

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

CONTES

LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol. LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --

ROMANS

LE MEDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol. SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 -- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 -- MADEMOISELLE CLOQUE 1 -- LA BECQUÉE 1 -- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 -- LE BEL AVENIR 1 -- MON AMOUR 1 -- LE MEILLEUR AMI 1 -- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 -- MADELEINE JEUNE FEMME 1 -- LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS 1 -- LE BONHEUR A CINQ SOUS 1 --

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

J'offre ce livre, avec mes sentiments de gratitude, à mes confrères et particulièrement aux Critiques qui, au milieu de la production contemporaine si féconde, et si riche en éléments de séduction, ont assuré un sort honorable à des ouvrages comme _Mademoiselle Cloque_ et _La Becquée,_ où je me suis imposé la plus grande sobriété d'imagination et d'expression, pour fixer, presque à la manière d'un historien, quelques traits de moeurs d'où se puisse dégager un sens élevé.

J'ose espérer que ceux qu'ont intéressés, dans le premier de ces romans, le tableau de notre vieil esprit d'héroïsme en péril, et celui de l'ingrate beauté du «conservatisme», dans le second, se plairont à reconnaître, dans le présent volume, le conflit muet, douloureux, et fréquent, de l'idéalisme de l'enfance avec les relativités nécessaires ou la comédie de notre vie de relations.

R. B.

L'ENFANT A LA BALUSTRADE

«Il se trouve, dans les trois quarts des hommes, comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»

SAINTE-BEUVE.

PREMIÈRE PARTIE

I

Je me souviens qu'un matin d'avril ou de mai mon père me fit monter avec lui dans sa voiture pour aller à la campagne chez ma tante Planté.

La remise et l'écurie donnaient sur une ruelle étroite et assez mal entretenue où l'on se heurtait à des charrettes à bras, à des tonneaux et aux appareils de M. Fesquet qui était bouilleur de cru. Il n'y avait donc rien d'attrayant en cet endroit, sauf peut-être une branche d'acacia fleuri dépassant le mur de madame Auxenfants, et la légèreté du ciel de Touraine. Cependant, au moment où le cabriolet s'ébranla dans cette vilaine ruelle, j'eus une singulière émotion heureuse.

Je croyais être rempli d'une substance diffusible et lumineuse qui tendait à s'évader en me suffoquant. Je sentais frémir des ailes destinées à me soulever dans l'air du printemps, au-dessus des petites villes, des routes et des rivières. Dans ce moment, il me sembla que j'embrassais par avance non seulement la promenade que nous allions faire, mais tout un avenir où de grandes choses retentissaient, où je m'élançais avec bravoure, un peu à l'aveuglette, armé seulement de ma joie intime et d'une tendresse débordante.

Qui n'a connu de ces instants d'ardent désir où le coeur franchit le temps, l'espace et toutes les bornes des lois physiques, pour donner foi à je ne sais quel rêve de beauté? Mais je n'étais qu'un enfant: je faisais bon marché des lois physiques et des humaines!

Au tournant de la ruelle, mon père me dit, en me désignant du doigt une grande porte cochère où des pattes de biche étaient appendues:

--La maison Colivaut va être à vendre.

Que la maison Colivaut fût à vendre ou bien non, cela ne représentait pas grand'chose à mon esprit, parce que je ne concevais pas qu'elle pût être autre que nous ne l'avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en bonnet blanc à rubans bleus, sa tourelle à clocheton, sa balustrade, son orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.

Il en était autrement pour mon père, évidemment, car son oeil brilla, sa lèvre se plissa avec malice; puis tout à coup il fronça les sourcils et son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.

Mais il s'écoula bien du temps avant que la maison Colivaut fût vendue.

J'allai habiter, les trois années du veuvage de mon père, à Courance, chez ma tante Planté[1]. Mon père se remaria. Ma tante Planté mourut. Madame Colivaut vivait toujours, et rien n'était changé à sa maison.

[1] Cette période a fait l'objet d'un roman précédemment paru: _La Becquée_.

Nous allions voir madame Colivaut au jour de l'An pour lui faire nos politesses, et une deuxième fois, généralement, au fort de l'été, parce qu'elle était sujette à des étouffements que la grande chaleur «rendait critiques», à ce que prétendait le médecin, et l'on croyait lui adresser des adieux définitifs. Mon père, étant son notaire, la voyait plus souvent. L'hiver ou l'été, c'était un plaisir de présenter ses hommages à cette vieille dame: au jour de l'An, elle distribuait des bonbons qui n'étaient pas du pays; à la belle saison, elle vous permettait de passer le temps de la visite dans les jardins.

On disait «les jardins», quoiqu'il n'y en eût en réalité qu'un seul; mais, sur la pente d'une colline, ce jardin se trouvait distribué en terrasses étagées, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait tous les bâtiments et s'agrémentait en parterre, faisait un retour du côté de la ville par un terre-plein à balustrade dominant la grande rue de Beaumont, dans sa longueur, jusqu'à l'église.

De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille porte cochère à pattes de biche, le clocheton, l'orme et le marronnier.

Pour moi, l'attrait véritable de cette maison, c'était le cadran solaire.

Il était situé dans le second jardin. On y accédait par une douzaine de marches dégradées et branlantes où le passage quotidien avait créé un double sentier parmi la mousse. Lorsqu'on posait le pied sur une certaine marche, on la sentait osciller, et l'on croyait entendre le bruit sourd de l'éclat lointain d'une mine. Un prunier de mirabelles étendait ses fines branches au-dessus de l'escalier, et il y avait toujours quelque fruit qui pourrissait à droite ou à gauche, sur de jolis oreillers moussus. Au dernier degré s'ouvrait une large allée bordée de buis épais taillés à hauteur de la main. Cette allée était coupée à angle droit par une autre semblable, et, au croisement, s'élevait le cadran solaire.

Il est bien vain, sans doute, de rechercher les causes de l'attrait qu'exercèrent sur moi, du premier jour que je les vis, cette pierre ancienne, cette petite table d'ardoise portant gravées les heures du jour, ce triangle de métal et cette pointe d'ombre mobile. Je devais me cramponner à l'aide des mains et du menton pour lire l'heure et, en outre, prendre garde d'endommager mes chaussures contre la pierre et de piétiner le persil qui croissait alentour. La table d'ardoise était divisée par une profonde lézarde, et quand mes doigts pesaient contre l'un des bords, une des parties basculait et de petits insectes, trottinant comme des tatous, sortaient de la crevasse et se livraient sur l'ardoise à des girations éperdues. De beaux caractères romains enguirlandaient l'hémicycle des heures, dont j'avais voulu connaître le sens dès la première fois: «LÆDUNT OMNES, ULTIMA NECAT» (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous tue).

Cette inscription mélancolique, gravée depuis plusieurs siècles, autant que la magie du soleil qui venait là complaisamment traduire en chiffres les étapes de sa course, me laissaient l'impression que quelque chose se passait à cet endroit, qui n'était pas tout à fait ordinaire. Ce carré d'ardoise était en relations avec le ciel, et de ces relations une grande vérité triste s'était dégagée, formulée et imprimée là.

Et je serais volontiers demeuré longtemps à contempler ce cadran. Je guettais la pointe d'ombre qui se promenait lentement sur les petites rainures des quarts d'heure, comme si elle eût été la plume de Dieu même, et j'osais espérer qu'elle écrirait peut-être un jour un mot pour moi.

Si, par hasard, quelqu'un montait les marches, je redoutais d'être surpris inerte et désoeuvré. Alors je rougissais comme si j'eusse fait mal, parce que j'étais certain que l'on me trouverait ridicule. Et je n'eusse jamais osé dire à personne ce que je pensais, ni parler de mon plaisir. Cependant, à part moi, j'avais ma fierté d'évoquer des merveilles.

C'est dans cette attitude qu'un jour je fus brusquement secoué par quelqu'un qui était venu derrière moi à pas de loup. Ce quelqu'un avait de petites mains de fer qui s'appliquèrent sur mes yeux comme des griffes, tandis qu'une voix qui n'était pas désagréable demandait:

--Qui est là?

Puis elle commanda si impérieusement que je crus entendre cingler un fouet:

--Dites vite qui est là.

Je ne disais rien, parce que je ne savais pas qui était là. Alors on se mit à trépigner si fort que l'on m'égratignait les talons:

--Dites qui est là! Dites qui est là!... Mais dites donc quelque chose, petit sot!

Ce mot soulagea le diable qui m'écorchait, car il ouvrit ses mains de fer. Ce diable était une fillette, plus âgée et plus grande que moi, et qui, malgré son agression, me parut élégante et jolie. Lorsqu'elle vit le masque de clown, taché de rouge et de blanc, que ses doigts m'avaient fait, lorsqu'elle me vit si décontenancé, si ennuyé de ce qu'elle avait osé me dire, elle en fut aussitôt tout émue et m'embrassa. Elle m'embrassait avec le même emportement qu'elle avait mis tout à l'heure à me crever les yeux. Elle m'appelait son «ami chéri» et voulait absolument se faire pardonner ses violences. C'est moi qui fus confus; j'étais fort sensible aux caresses; je lui dis que je m'appelais Riquet; elle me dit:

--C'est moi Marguerite Charmaison.

Je la parai immédiatement de toutes les magnificences conçues dans mes rêveries. Son ardeur, ses élans et, tour à tour, sa grâce et ses câlineries achevèrent de m'éblouir.

II

A mon grand chagrin, je revis rarement Marguerite Charmaison, parce que j'habitais encore la campagne, tandis que ma jeune amie, qui était la fille d'un député de Paris, ne venait à Beaumont qu'aux vacances, voir la grand'maman Charmaison. Sa mère, très parisienne, aimait mieux les plages; son père, absorbé par la politique et le goût des arts, partageait son temps entre ses électeurs et l'hôtel Drouot.

Moi, j'étais à Courance avec mon grand-père et ma grand'mère Fantin, qui vivaient là, modestement, d'une petite rente que ma tante Planté leur avait léguée. Ils se félicitaient que mon père n'eût pas la place de me loger chez lui à Beaumont, ce qui l'obligeait à me laisser auprès d'eux.

Je ne fréquentais point d'enfants. Le pays n'était pas très beau; mais l'habitude de m'y promener seul ou silencieux, autrefois, aux côtés de ma tante Planté, qui ruminait toujours de graves affaires, avait fait naître en moi, dès cet âge, je ne sais quel contentement à revoir sans cesse les mêmes allées de noyers, les mêmes bois de sapins, les mêmes prairies; à respirer la même odeur en passant devant la porte ouverte d'une grange, dans une cour de ferme ou à la lisière de tel bois; à entendre le bruit du vent dans les chênes ou dans le feuillage des pins. Mes idées d'enfant se mêlaient à ces choses accoutumées comme, chez les enfants des villes, elles se mêlent à des visages; et je revenais à la maison avec la satisfaction que l'on a après avoir causé avec quelqu'un. Oh! tout cela ne me disait pas des choses transcendantes; je ne savais même pas ce que cela me disait, mais je me souviens très bien que mon coeur était léger, léger, et comme soulevé. C'est ce qui était cause, probablement, que lorsqu'on me parlait de Dieu, par exemple, je le voyais passer au-dessus des blés et au travers des sapins sous la forme d'un souffle,--si l'on peut dire,--d'un souffle doux et fort qui emporte le coeur et donne envie de pleurer.

Les paysans, les fermiers me saluaient au bord des chemins, ou, de loin, au milieu d'une vigne, redressaient l'échine, portaient la main à leur casquette et restaient un bon moment tout debout, à me regarder passer. C'est qu'ils voyaient encore à côté de moi l'image de ma tante Planté, avec qui ils m'avaient si souvent rencontré. Je sentais que ce n'était pas moi seul qu'ils regardaient; cela me rendait sérieux et me faisait courir quelquefois un frisson. Quelques années auparavant, on m'avait encore regardé comme cela parce que j'avais perdu ma mère, et partout où je me montrais, les yeux semblaient attirés par le vide que sa mort avait creusé à côté de moi.

A mesure que nous grandissons, nous traînons ainsi un cortège d'ombres apparent pour les yeux amis, et qui d'année en année s'accroît, mais aussi s'allège en proportion, grâce à la brièveté des mémoires.

Une ou deux fois par semaine, je rencontrais sur la route la voiture de mon père, qui venait nous faire visite. Il arrêtait son cheval et me faisait asseoir entre sa femme et lui.

J'étais prévenu contre cette femme par ma grand'mère, qui ne l'aimait pas, d'abord parce qu'elle lui rappelait péniblement sa fille; ensuite parce qu'elle était née en Amérique, quoique d'une famille française; enfin parce qu'on la jugeait trop jolie pour être ce qu'on appelle en province une femme comme il faut. Je ne parvenais pas à avoir pour elle une complète indifférence, parce que j'aimais sa jeunesse et sa figure et parce qu'elle sentait délicieusement bon. J'avais vécu parmi des vieillards, et j'étais naturellement attiré par sa fraîcheur. L'embarras que j'éprouvais à la voir provenait de la difficulté de lui donner un nom.

Mon père m'avait ordonné de l'appeler «maman»; ma grand'mère me l'avait défendu: «Donne-lui tous les noms que tu voudras, m'avait-elle dit; mais celui-là, jamais! entends-tu bien, jamais! On n'a qu'une maman; la tienne est au ciel: raison de plus pour lui réserver ce nom dans tes prières... Mon Dieu! mon Dieu! si elle t'entendait, de là-haut, le donner à une autre!...» Dans son bonnet noir, elle faisait une tête si extraordinaire, en disant cela, qu'elle me communiquait une religieuse terreur. Je ne savais pas du tout quel parti prendre. Au lieu de dire à mon père: «Bonjour, papa,» je l'embrassais lui-même sans rien dire; puis j'embrassais sa femme, autant que possible en riant très haut, pour faire du bruit. Cela ne réussissait pas toujours. S'il me faisait observer: «Eh bien! on dit bonjour...» je disais: «Bonjour.--Bonjour qui?--Bonjour, papa.--Mais, à elle?--Bonjour... ou... ou...» Dieu! que j'étais malheureux! Et le supplice recommençait si elle me faisait un cadeau, ce qui arrivait souvent, car elle désirait conquérir mon amitié. Il fallait dire merci.--«Merci qui?...» J'en ai encore la chair de poule!

III

Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit:

--J'ai acheté la maison Colivaut.

--Vous avez fait une sottise!

Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire, lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua:

--Soit! n'en parlons plus.

Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.

Cependant grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre; mais lui-même, après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on allait parler.

Tous les deux se promenaient de long en large. Mon grand-père était assis à une petite table de jeu et faisait des réussites. Lui, n'était pas nerveux et ne se mettait pas aisément martel en tête. Après deux minutes de silence qui parurent longues, grand'mère s'arrêta devant son placide mari:

--Eh bien! dit-elle, tu as entendu?

--Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?

--Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit qu'il a acheté la maison Colivaut!

--Inutile! inutile! dit mon père. Ma chère belle-mère prétend que j'ai commis une sottise: enterrons cette affaire.

--Enterrons-la, dit grand-père.

Cela lui était bien égal; il se remit à ses cartes. Il disposait sur le tapis de drap vert ses petits paquets en piles; il flattait du bout des doigts ses narines velues et l'extrémité de son nez en cerise, puis retournait un des bristols flexibles avec l'intérêt d'un bébé qui ouvre une boîte de jouets. Grand'mère frappa la table en son milieu, du plat de la main, et les cartes sautèrent.

--Casimir! mais c'est insensé! veux-tu me faire l'honneur d'écouter, oui ou non?

--J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit: «Enterrons cette affaire.» Mais quelqu'un qui n'est pas enterré, là dedans, c'est madame Colivaut. Elle vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!

--Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon père; l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. «Au décès de madame Colivaut», porte l'acte.

--Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous allez vous mettre tout le pays à dos?

--Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur d'un immeuble!... Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres, n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille: «Si elle avait pu être transportée à temps au grand air...» L'a-t-il dit? ne l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie de recommencer. Quant à mon enfant...

--Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère; mais avez-vous songé aux Plancoulaine?

--Que le diable emporte les Plancoulaine!

--Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu, votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix ans. Il me l'a dit cent fois: «Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si je veux embrasser les fillettes.»

--Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je dois me condamner, moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!...

Grand'mère lui dit d'un air narquois:

--Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?...

--Clérambourg est la prudence même: il ne m'a caché aucun des inconvénients de l'affaire.

--A la bonne heure!... Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg lui-même contre vous!

--Clérambourg contre moi!...

--C'est moi qui vous le dis.

M. Clérambourg était le prédécesseur de mon père en son étude, et son plus cher ami. C'était un homme d'une vertu à toute épreuve et qu'on ne prenait point en défaut.

--Tout cela est bel et bien, dit mon père, mais n'empêche que je sois seul à juger comme il convient du prix de la santé de ma jeune femme et de l'opportunité de faire une place à mon enfant près de moi. Ce sont là de ces résolutions contre lesquelles tous les raisonnements échouent.

Du coup, grand'mère devint rubiconde. Par surcroît de malheur, le maudit achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait prévu; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.

J'étais accoutumé depuis mon plus bas âge à assister en témoin solitaire aux scènes de famille. Je savais en reconnaître de loin les signes avant-coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant je n'entendais pas les premiers bruits du désordre sans être secoué d'un tremblement. Alors j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers près de moi; et il se produisait un phénomène imaginaire qui peut être figuré à peu près comme ceci: deux mains complaisantes se liaient derrière moi en formant un siège suspendu, suspendu à quoi? j'aurais été bien en peine de le dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitôt, le tabouret s'enlevait et allait se fixer, non pas à une hauteur extraordinaire, mais suffisamment hors de portée des gestes de ceux qui s'allaient chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de préférence dans une encoignure. En vérité, je restais bien au milieu de la bagarre; mais je voulais ne pas y être. C'est ainsi que parfois, dans les rêves, on parvient à dominer un cauchemar... Et, de là, je regardais, comme d'un balcon, une scène qui a lieu dans la rue.

Grand'mère blessa immédiatement son gendre dans la partie la plus sensible de l'amour-propre, en lui disant que sa femme n'était pas capable de prendre soin d'un garçon de mon âge.

Il n'y avait pas grand mal; le fait, assez vraisemblable, n'était guère méchant. Mais mon père n'entendait point sa belle-mère parler de sa femme sans qu'il flairât de machiavéliques embûches sous l'expression la plus anodine. Et dans ce que lui-même disait de sa femme, grand'mère soupçonnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions défavorables à la mémoire de son premier mariage.

Toutefois, elle ne s'était jamais permis une appréciation aussi libre. Mon père bondit comme un chevreau. Il fit l'éloge de sa femme; il énuméra de nombreuses qualités que j'ai oubliées; à la fin, elle était un ange.

--Eh bien! dit grand'mère, est-ce que l'autre était moins parfaite?

Cependant elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit; elle revint au sujet, mais non pour le traiter posément, hélas!

--Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin d'un enfant? le voulez-vous?

Il haussa les épaules.

--Je me suis rarement trompée, toutes les fois qu'il s'est agi de juger une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gardé pendant quinze jours, quinze grands jours, sur sa robe de tarlatane... là, là, en plein sur l'estomac... une tache! Ça crevait les yeux... Ça n'est rien, je le sais, ça n'est rien! Mais une femme qui a gardé pendant quinze jours une tache là n'ira jamais voir si votre enfant a changé de chemise ou pris son bain de pieds.

Mon père trépignait; il claquait des doigts; il voulait fuir, et il voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mère.

Il saisit un argument qui était d'usage courant dans la famille:

--Parlons de savoir élever les enfants! quand votre grand dadais de fils, à quarante ans sonnés, végète encore à Paris et n'est pas fichu de gagner sa vie!

Le fils «qui ne gagnait pas sa vie» était la tache de ma grand'mère. Il n'était point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent reprochée qu'elle la voyait en effet sur elle-même, et elle s'humiliait, à chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable, mystérieuse et, à cause de cela, respectée.