L'enfant

Chapter 8

Chapter 84,249 wordsPublic domain

Oh! si je pouvais fuir! Je vais essayer. Un passage est là--je l'enfile...

On me cherche, mais je connais les coins.

Où aller?--Je tombe sur M. Laurier, l'économe. Je lui ai fait des commissions, j'ai porté des lettres à une dame. J'ai son secret, je suis prêt au chantage.--Il faut qu'il me sauve! Je lui dis tout.

«Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c'est moi qui t'ai gardé, et lâche-moi cette bête!»

Ma mère croit à notre mensonge.

«Bien, bien, M. Laurier,--du moment qu'il était avec vous... Savez-vous ce qu'il y a dans les rues, ce soir? On dit que les mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent.»

Le lendemain.

«Mange donc, Jacques, mange! Tu n'aimes donc plus le lapin maintenant?»

Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu'il est un peu écrasé, et qu'on lui a trouvé des bouts de chemise dans les dents.

Où est la peau?...

Je vais à la cuisine.

C'est _lui!..._

14 Voyage au pays

Jacques ira passer ses vacances au pays.

C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.

«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs pour tes frais de voyage.»

La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de lui pendant les vacances.

Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.

J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une gourde.

«Il a l'air d'un Anglais.»

Ce mot me remplit d'orgueil.

Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de l'étrier.

«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»

J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans le ruisseau.

«Sois aimable avec ton oncle.»

C'est la dernière recommandation de mon père.

«Aie bien soin de ta veste neuve.»

C'est le cri suprême de ma mère.

En route, fouette, cocher!

Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez le grand-oncle.

On n'a pas fait de sentiment.

Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...

J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis descendu_ aux côtes_.

À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le café des Messageries.

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit que j'arriverais, sans fixer le jour.

Je frappe.

Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé ma mère.

Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las, et que j'aie eu froid...

«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?

--Pas fermé l'oeil.»

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.-- C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.

«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?-- Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»

Comme elle m'aime!

Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...

Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise-- elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants, «ça donne des glaires».

«Mais venez donc le voir!»

Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères. Il y a une petite demoiselle dans un coin.

«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les joues et la lèvre?

«Embrassez-vous donc!»

Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!

Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite d'une scène de jalousie.

Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.

«Ma malle est aux messageries.»

Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai avec un petit voisin la chercher.

«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherché partout un _rognon_.

J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer, que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut s'accrocher à ce rognon.

Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.

J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.

«C'est pour toi, fait-il.

--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.

--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»

Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.

À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fenêtres!

Il y a peut-être un crime là-dessous.

Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à l'abri du soupçon.

Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.

«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»

Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe jusque devant la porte du monsieur «au rognon».

Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.

Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.

«Mais tu pleures!

--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit! Déjà si fier...»

Elle s'éponge le nez et les cils.

Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.

À cheval!

Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane à Chaudeyrolles.

Le rendez-vous est chez Marcelin.

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.

Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.

C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.

On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.

Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table, et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau d'huissier.

_Anyn!... _Il faut partir.

Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le garçon d'écurie.

Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.

Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met rênes en mains.

«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?

--Non.

--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_

Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!

CHAUDEYROLLES

Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j'ai fait celui qui n'est pas fatigué.

Les premiers moments ont été tristes.

Le cimetière est près de l'église, et il n'y a pas d'enfants pour jouer avec moi; il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos décharné d'un éléphant.

C'est vide, vide, avec seulement des boeufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies!

Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il y avait eu du sang; l'herbe est sombre.

Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.

J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine.

Est-ce drôle? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur et la tête si claire!...

C'est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à coups de balai...

Ici le ciel est clair, et s'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans l'espace,--elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins...

Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres!

La rivière est pleine de truites. J'y suis entré une fois jusqu'aux cuisses; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant d'éprouver ce premier frisson. Puis j'enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts; mais le père Regis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites taches de sang.

Mon oncle a une vache dans son écurie; c'est moi qui coupe son herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré, cette faux, quand j'en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue trempée dans l'eau fraîche!

Quelquefois je sabre un nid ou un noeud de couleuvres.

Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la tête quand elle entend mon pas. C'est moi qui vais la conduire dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m'aiment comme un camarade.

Je suis heureux!

Si je restais, si je me faisais paysan?

J'en parle à mon oncle, un soir qu'il avait fait servir le dîner sous le manteau de la cheminée, et qu'il avait bu de son vin pelure d'oignon.

«Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas être valet de ferme?»

Je n'en sais trop rien.

Quand il pleut et qu'il n'y a pas moyen de pêcher ni d'aller chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses,--ou bien quand le soleil brûle comme une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre,-- ces jours-là, je m'enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l'abbé de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde par la fenêtre la campagne déserte, l'horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais!

Mon oncle attend les curés du voisinage pour la _conférence_.

Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du curé de Solignac; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu'à l'an quarante!

Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l'en dispense; il se fait même plus vieux qu'il n'est, contrefait le sourd et presque l'aveugle; mais le vin a délié la langue des autres. Un gros, qui a l'air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un maigre, à tête de serpent, ne boit que de l'eau; mais il jette de côté et d'autre des regards qui me font peur. J'ai vu au théâtre de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans les verres; il a cet air-là.

Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.

On voit leur culotte sous leur robe sale.

Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.

«C'est votre neveu, monsieur le curé? Il a bon appétit au moins, ce gaillard-là; est-il râblé!»

Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne.

«Et Maclou, le protestant, qu'est-ce que vous en faites? dit une voix.

--Il est maintenant au lac de Saint-Front.

--Avec le tas! C'est là qu'ils ont fait leur nid.

--Nid de vipères», siffle la _tête_ de serpent.

Il y a donc des protestants! J'ai lu ce qu'on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu'on a brûlés, qu'on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.

Je vais un jour jusqu'au lac Saint-Front, tout seul. C'est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.

Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.

On m'a dit d'aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès; je n'ai qu'à dire que je suis le neveu du curé, on m'offrira du lait et on me montrera les protestants.

On m'accueille bien; «et quant aux protestants, me dit l'homme, il y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon.»

Il a l'air dur et triste,--maigre, jaune, le menton pointu,-- et raide comme une épée.

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas? Lui parle-t-on? A-t-il un boulet? Je me rappelle bien que l'on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des scélérats! J'en touche un mot à mon oncle, le soir; il me répond mal, et je commence à croire qu'il en est des protestants infâmes comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça!

Il faut partir.

Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d'ailleurs bientôt rentrer à Saint-Étienne pour le collège.

Nous partons par le chemin que j'ai pris pour venir, mais j'ai cette fois un cheval doux, on m'a caleçonné, ouaté, et je me suis suifé d'avance. D'ailleurs, j'ai monté à cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil ami...

Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec bonté.

«Travaille bien, dit-il.

--Vous écrirez à papa de me faire revenir l'année prochaine.

--Ton père! ce n'est pas ton père qui t'empêchera, mais peut-être ta mère; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu!»

Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j'ai entendu la servante parler dans la chambre.

«C'est le fils de madame Vingtras?

--Oui.

--Celle qui disait tant de mal de vous?

--C'est fini maintenant, je lui ai pardonné,--et j'aime cet enfant.»

Il n'était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il était bon.

Je savais qu'il sentait que j'étais malheureux chez nous et qu'en le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi triste que moi.

«Adieu, me dit-il en m'embrassant et en me donnant une poignée de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n'en dis rien à ta mère.»

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de tête et partit.

Oh! s'il eût été mon père, cet oncle au bon coeur!

Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît: pourquoi donc?

J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.

«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»

Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, je fredonne...

Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?

_Dix francs!_

Je puis les accepter de lui...

Me voilà riche tout d'un coup.

Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah! mais!

Il m'a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m'ouvrir les idées et le coeur!

Nous allons le soir au café; on est trois ou quatre anciens camarades; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l'on fait brûler son eau-de-vie! Cette fumée, cette odeur d'alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu'il m'est poussé des moustaches et que je soulèverais le billard!

On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour--comme des rentiers!--On s'arrête en rond aux moments intéressants, je marche quelquefois à reculons devant la bande.

Puis l'âge reprend le dessus.

«C'est toi qui l'es! Sauterais-tu ce banc à pieds joints? Lèverais-tu cette pierre à bras tendu?

--Je parie que je renverse Michelon.»

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j'y mets de volonté! J'aurais préféré vomir le sang par la bouche que lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.

Je suis _mon maître_; je fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre: «Ne bougez pas, vous autres!»-- J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande.--«Demande pardon!» Il était plus grand que moi.

Nous avons fait une partie de bateau: personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah! nous nous sommes bien amusés!

On m'avait voulu nommer capitaine.

«Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche.»

Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l'eau bleue...

Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le Martouret et ne prend que le temps d'aller avertir mademoiselle Balandreau qu'il m'emmène dans sa carriole voir sa famille; il me renverra après-demain.

«Filons, mon neveu. Hue! la Grise.»

C'est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg. J'envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j'ai l'air de jurer en frappant avec le manche: «Ah! _carcan!»_

Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l'air comme un maquignon.

L'oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

«C'est mon neveu!» dit-il à tout le monde dans l'hôtel.

Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des oeufs au vin, puis des oeufs au lard, pour finir par une salade aux oeufs durs), il me raconte l'histoire de sa branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.

«Tu verras tes cousines, elles sont jolies.»

Oui, elles le sont, et comme elles ont l'air déluré, mâtin!

C'est moi qui suis _la fille_, je redeviens gauche, je me sens bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles ont été à l'école au bourg voisin.

«Un verre de vin! me disent-elles.

--Oui, un verre de vin.»

Je n'en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c'est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des brûlots: c'est joli les flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d'un coup par ces cousines à l'air hardi, à la voix tintante, et je vais boire--boire du bleu et du courage.

«À votre santé!» font-elles après avoir versé une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.

Elles ont rempli le mien jusqu'au bord.

Je crois que je suis un peu gris.--Gare à vous! cousines.

C'est qu'en effet j'ai un toupet du diable, une audace d'enfer!

Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j'y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

Voilà comme je suis, moi!

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons!

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre; elles s'appuient et s'accrochent, et nous allons dégringoler! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l'équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.