Chapter 7
Je grelottai tout le jour. Mais je n'étais plus seul; j'avais pour amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d'enfant battu la poésie des rêves, et mon coeur mit à la voile pour les pays où l'on souffre, où l'on travaille, mais où l'on est libre.
Que de fois j'ai lu et relu ce _Robinson_!
Je m'occupai de savoir à qui il appartenait; il était à un élève de quatrième qui en cachait bien d'autres dans son pupitre; il avait le _Robinson suisse_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, la _Vie de Cartouche_, avec des gravures.
Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non! Je livre aujourd'hui, aujourd'hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur général et lui confie l'histoire d'un crime. Il m'est pénible de faire cette confession, mais je le dois à l'honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la Banque de France, à moi-même.
J'ai été _faussaire! _La peur du bagne, la crainte de désespérer des parents qui m'adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque impénétrable et que nulle main n'a réussi à arracher.
Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec quel cynisme j'entrai dans la voie du déshonneur.
Des gravures! la _Vie de Cartouche_, les _Contes_ du Chanoine Schmidt, les aventures du _Robinson suisse_!... un de mes camarades--treize ans et les cheveux rouges--était là qui les possédait...
Il mit à s'en dessaisir des conditions infâmes; je les acceptai... Je me rappelle même que je n'hésitai pas.
Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.
On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des exemptions. Mon père avait le droit d'en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu'il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque étude; il allait dans chacune à tour de rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.
Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.
«Tu sais faire le paraphe de ton père?»
Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas dans ma bouche.
«Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la _Vie de Cartouche_.»
Mon coeur battait à se rompre.
«Je te la donne! Je ne te la _prête_ pas, je te la _donne_...»
Le coup était porté, l'abîme creusé; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me réfugiai dans le faussariat.
J'ai ainsi fourni d'exemptions pendant un temps que je n'ose mesurer, j'ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui avait, il est vrai, conçu le premier l'idée de cette criminelle combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l'infernal complice.
À ce prix-là, j'eus des livres,--tous ceux qu'il avait lui-même; --il recevait beaucoup d'argent de sa famille et pouvait même entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J'aurais pu avoir des grenouilles aussi--il m'en a offert--mais si j'étais capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce que j'avais la passion des voyages et des aventures, et si je n'avais pu résister à cette tentation-là, je m'étais juré de résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d'une grenouille, qu'on me croie sur parole! Je ne ferai pas des moitiés d'aveux.
Et n'est-ce point assez d'avoir trompé la confiance publique, imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans! Cela dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela ne servait plus à rien; j'ai oublié, et nul ne sut jamais que nous avions été des faussaires. Je le fus et je ne m'en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le remords pâlit; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n'empêche pas de jouer à la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des hannetons.
Ce fut mon cas: beaucoup de queues de papier, force toupies. C'est peut-être un remède, et je n'ai jamais eu le teint si frais, l'air si ouvert, que pendant cette période du faussariat.
Ce n'est qu'aujourd'hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n'ai jamais pensé aux billets: c'est peut-être que j'avais autre chose à faire, que je suis paresseux, ou que je n'avais pas d'encre chez moi; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je devrais y être.
Et qui dit que je n'irai pas?
12 Frottage--Gourmandise--Propreté
On me charge des soins du ménage. «Un homme doit savoir tout faire.»
Ce n'est pas grand embarras: quelques assiettes à laver, un coup de balai à donner, du plumeau et du torchon; mais j'ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.
Ma mère crie que je l'ai fait exprès, et que nous serons bientôt sur la paille, si ce _brise-tout_ ne se corrige pas.
Une fois, je me suis coupé le doigt--jusqu'à l'os.
«Et encore il se coupe!» fait-elle avec fureur.
Le malheur est qu'elle a une méthode... comme Descartes, dont M. Beliben parlait quelquefois: il faudrait que je fisse des bouquets avec des épluchures.
«Pas pour deux liards d'idée.»
Et, prenant l'arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l'eau ou la poussière, en se balançant un peu, minaudière et souriante.
Ah! je n'ai pas cette grâce, certainement!
Quelquefois, c'est le coup de la vigueur: elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.
Elle fait: «Han!» comme un mitron; elle geint à faire pousser des pains sur le parquet! J'en ai la sueur dans le dos!
Mais je suis vigoureux, j'ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je dévore le vernis.
«Jacques, Jacques! tu es donc fou!»
En effet, l'enthousiasme me monte au cerveau, j'ai la monomanie flottante...
«Jacques, veux-tu bien finir! Il nous démolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire!»
Je suis fort embarrassé:--ou l'on m'accuse de paresse, parce que je n'appuie pas assez, ou l'on m'appelle brutal, parce que j'appuie trop.
Je n'ai pas deux liards d'idée. C'est vrai, je le sens. Pas même capable de faire la vaisselle avec grâce! Que deviendrai-je plus tard? Je ne mangerai que de la charcuterie,--du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J'irai dîner à la campagne pour laisser les restes dans l'herbe.
(Serais-je poète? J'aime à dîner dans la prairie!)
C'est que je n'aurai pas à laver d'assiettes, et Dieu ne m'obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.
Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c'est qu'on me met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des visites de parents, de mères d'élèves, et l'on m'aperçoit à travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s'en tenir, on ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.
Je maudis l'oignon...
Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n'ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.
J'ai le dégoût de ce légume.
Comme un riche! mon Dieu, oui!--Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je _m'écoutais_, je me sentais surtout, et l'odeur de l'oignon me soulevait le coeur, --ce que j'appelais mon coeur, comprenons-nous bien; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d'avoir un coeur.
«Il faut _se forcer_, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours.»
C'était le grand mot. «Tu le fais exprès!»
Elle fut courageuse heureusement: elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j'entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m'avait montré par là qu'on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.
Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n'en fit plus--à quoi bon? c'était aussi cher qu'autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé,--et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait:
«Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l'as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques!»
Et je me souvenais trop.
J'aimais les poireaux.
Que voulez-vous?--Je haïssais l'oignon, j'aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d'un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.
«Pourquoi ne pourrais-je pas en manger? demandai-je en pleurant.
--Parce que tu les aimes», répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.
Tu mangeras de l'oignon, parce qu'il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
«Aimes-tu les lentilles?
--Je ne sais pas...»
Il était dangereux de s'engager, et je ne me prononçais plus qu'après réflexion, en ayant tout balancé.
Jacques, tu mens!
Tu dis que ta mère t'oblige à ne pas manger ce que tu aimes.
Tu aimes le gigot, Jacques.
Est-ce que ta mère t'en prive?
Ta mère en fait cuire un le dimanche.--On t'en donne.
Elle en reprend du froid le lundi.--T'en refuse-t-on?
On le fait revenir aux oignons le mardi--le jour des oignons, c'est sacré--tu en as deux portions au lieu d'une.
Et le mercredi, Jacques! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant? Qui? parle!
C'est ta mère--comme le pélican blanc! Tu le finis, le gigot-- à toi l'honneur!
«Décrotte l'os! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai, va!»
Entends-tu, c'est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d'en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit... «Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas!»
Mais Dieu se reposa le septième jour! voilà huit fois que j'y reviens, j'ai un mouton qui bêle dans l'estomac: grâce, pitié!
Non, pas de grâce, pas de pitié! Tu aimes le gigot, tu en auras.
«As-tu dit que tu l'aimais!
--Je l'ai dit, lundi...
--Et tu te contredis samedi! mets du vinaigre,--allons, la dernière bouchée! J'espère que tu t'es régalé?...»
C'est que c'est vrai! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient deux fois; je devais finir le reste--en salade, à la sauce, en hachis, en boulettes; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j'avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait «prou, prou».
Le bain!--Ma mère en avait fait un supplice.
Heureusement elle ne m'emmenait avec elle, pour me récurer à fond, que tous les trois mois.
Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m'en fourrait partout, les yeux m'en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait...
J'ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille!
On me nettoyait hebdomadairement à la maison.
Tous les dimanches matin, j'avais l'air d'un veau. On m'avait fourbi le samedi; le dimanche on me passait à la détrempe; ma mère me jetait des seaux d'eau, en me poursuivant comme Galatée, et je devais comme Galatée--fuir pour être attrapé, mon beau Jacques! Je me vois encore dans le miroir de l'armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu'on lavait du même coup, nu comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.
Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau. J'avais leur reflet bleuâtre, fade et mollasse; mais j'étais propre, par exemple!
Et les oreilles! ah! les oreilles! On tortillait un bout de serviette et on l'y entrait jusqu'au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon...
Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j'en avais les amygdales qui se gonflaient; le tympan en saignait, j'étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.
La propreté avant tout, mon garçon!
Être propre et se tenir droit, tout est là.
Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me tiens pas droit.
C'est-à-dire que pendant que j'apprends mes leçons, je m'endors souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.
Ma mère veut que je me tienne droit.
«Personne n'a encore été bossu dans notre famille, ce n'est pas toi qui vas commencer, j'espère!»
Elle dit cela d'un ton de menace, et si j'avais l'intention d'être bossu, elle m'en ôterait du coup l'envie.
13 L'argent
«M'man! J'ai mal.
--Ce sont les vers, mon enfant!
--Je sens bien que j'ai mal.
--Douillet, va! Ah! si tu avais dix mille livres de rentes!... Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la culbute!»
L'argent!--les rentes!
On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite piécette blanche. On me la donne?... Non, ma mère m'aime trop pour cela.
Elle ne me privait pourtant pas pour s'enrichir.
Les dix sous ne rentraient pas dans la famille,--ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.
«C'est pour toi», disait ma mère en me faisant voir la pièce et avant de la glisser dans le trou!
Je ne la revoyais plus!
«Ce sera, ajoutait-elle, pour t'acheter un homme!»
C'est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pièces et les gros sous que d'autres, mes copains, dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux baraques, cigares à paille, canons en cuivre.
Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui marchait avec son siècle, m'inspirait ainsi la haine des _armées permanentes _et me faisait réfléchir sur _l'impôt du sang_. Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme.
«C'est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu!»
Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion à l'égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés sans que cela parût.
«Et pourquoi!» disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant jusqu'à l'impiété.
«C'est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu.--Il t'a épargné, toi», reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu'il n'y avait pas de gibbosité et qu'elle pouvait, qu'elle devait,--c'était son rôle de mère--continuer à nourrir le remplaçant dans le fond de la tirelire...
Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n'être pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu'on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satanée tirelire.
Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.
Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer l'inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci ce passage, à celui-là cet autre.
«Tribouillard, vous avez le _que retranché_[3].--Caillotin, l'_Histoire sainte_. Piochez _les prophètes_.
--M'sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer _Ezéchiel?»_
Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.
«Jacques, si tu es dans les trois premiers d'ici à ce que l'inspecteur vienne, je te donnerai... Regarde! Pour toi, pour toi tout seul; tu en feras ce qu'il te plaira.»
Elle m'a montré de _l'or_; c'est une pièce de vingt sous. Oh! pourquoi me donner la soif des richesses? Est-ce bien de la part d'une mère?
Il se livré un combat en moi-même--pas très long.
«Pour moi tout seul? J'achèterai ce qu'il me plaira avec? Je les donnerai à un pauvre, si je veux?»
Les donner à un pauvre!--ma mère chancelle; ma folie l'épouvante et pourtant elle répond à la face du ciel:
«Oui, elle sera à toi. J'espère bien que tu ne la donneras pas à un pauvre!»
Mais c'est une révolution, alors! Jusqu'ici je n'ai rien eu qui fût à moi, pas même ma peau.
Je lui fais répéter.
_Minuit._
Il s'agit de bien apprendre mon histoire pour être premier,--et je pioche, je pioche!
Le samedi arrive.
Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit:
«Thème grec.
--Premier: Jacques Vingtras.»
«Eh bien? dit ma mère en arrivant.
--Je suis premier.
--Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»
La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant: «J'espère qu'il est gros!»
Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?
Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu'elle a promis.
«Maman, et mes vingt sous?»
Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros oeuf crotté:
«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?...»
Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà!--Les vingt sous sont sur la table--mais elle prie qu'on lui laisse du temps.
Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,--et sans me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires, vous me faites l'associé de la maison! Merci!
Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.
Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu'on lui avait donnés, parce qu'elle avait gardé les oies. Elle a engraissé le pigeon et l'a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.
Elle a revendu cet agneau et s'est procuré un veau, toujours du même âge.
Dès qu'il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.
Je n'ai pas sa force, moi! J'aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour gagner avec l'argent un veau au débarqué.
Je crus bien une fois que j'allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s'agissait encore d'être _premier _deux ou trois fois avant le bal du proviseur.
Je décrochai de nouveau la timbale.
J'avais bien fait mes conditions, cette fois. J'avais bien demandé: «_Elle sera pour moi? Je la garderai_.» J'avais indiqué que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j'avais déjà dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n'en met pas sept.
«_Je la garderai?_
--_Tu la garderas._»
Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante sous; je les serrai dans mon gousset; mais quand je parlai d'aller sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat:
«Tu m'as dit que tu les _garderais_!»
Et elle ajouta que, si je m'avisais de changer la pièce, j'aurais affaire à elle. Comme je protestais:
«Tu es devenu menteur maintenant; il ne te manquait plus que ça, mon garçon!»
Je ne pouvais pas le nier; j'étais écrasé par moi-même. Je m'étais suicidé avec ma propre langue.
J'en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque d'aveugle.
Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.
Un jour je ne pus les lui montrer!...
J'étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, _tout à_ treize!
J'achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose tendre!
À peine eus-je commis cette faute que j'en compris l'étendue. La pièce était entamée: j'avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous! Qu'allait dire ma mère?--Perdu pour perdu, je me dis qu'il fallait aller jusqu'au bout.
Jouir...--après moi, le déluge!
Je commençai par m'enfoncer dans une allée où je me déshabillai pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu'un peu moins noble, d'entrer dans un lieu retiré, le premier que je trouverais.
Il me restait vingt-sept sous, en sous,--jamais je n'avais eu une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches.--Patatras! les sous roulent à terre,--même ailleurs!
C'est horrible.
Je n'ai retrouvé qu'un franc deux sous. Je perds la tête...
Je m'approche d'un des jeux qui sont installés place Marengo:
«Trois balles pour un sou! On gagne un lapin.»
Je prends la carabine, j'épaule et je tire... Je tire les yeux fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.
«Il a gagné le lapin!»
C'est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse; quelqu'un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu'à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.
«Il faut lui donner le lapin!»
Le marchand n'avait pas l'air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l'homme s'il ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.
Je l'ai, je l'ai! Je le tiens par les oreilles et je l'emporte.
Il faut voir le monde qu'il y a! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m'échapper tout à l'heure.
Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse--c'est moi, le Suisse--et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l'animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n'ose pas devant cette foule.
Je n'ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les rangs se sont grossis.
On marque le pas.
Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande...
On se demande sur la route ce que nous voulons, si c'est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.
Si elle est pratique, on verra;--mais que je laisse là le lapin! --Est-ce un drapeau?--Il faut le dire alors.
Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprême effort...
Il m'échappe! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte--une culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des jambes.--Il y reste.
On s'inquiète, on demande...
Les foules n'aiment pas qu'on se joue d'elles. On n'escamote pas ainsi son drapeau!
«_Le La-pin! Le La-pin!»_ sur l'air des _Lampions_.
Des gens se mettent aux fenêtres; les curieux arrivent.
Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.