L'enfant

Chapter 6

Chapter 64,068 wordsPublic domain

Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte, et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.

Braves gens!

Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône. Ce n'était pas comme chez nous.

Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient, ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.

Mais comment cela se fait-il cependant?

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous blanc.

Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.

Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.

Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son enfant adoré.

Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest, Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou l'échoppe, le travail ou la rigolade.

Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore pour cette fois, que cela désespérait son mari».

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais elle semblait doucement gênée.

«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et hochait la tête en rigolant).

--Ce M. Fabre!...

--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux.»

J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les choux.»

Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme de la poix.

M'a-t-on égaré?

Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours où elle est absente par hasard.

Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!

Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le matin.

On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche; on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris et saisi.

Je suis de garde un des premiers.

Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...

Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en héros?

Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.-- Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du capitaine Lelièvre.

Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.

On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira le siège.

J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris, jugé, mon père perdra sa place.

Que faire?

J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer? Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...

Je prends ma course.

Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.

M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?

Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me feront-ils?

Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais l'évanoui pour mieux l'entendre.

«C'est grave, c'est grave!»

Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave, pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!

C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.

Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point dès que je le pus.

Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des additions.

«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»

Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.

Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!

J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé, quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.

On ne me frappa pas--on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.

Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m'en détacher.

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas, ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se brouilla point pourtant.

«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a déjà assez souffert, le pauvre enfant.

--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation-- même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.

--Aussi je ne veux pas le battre.»

J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les grandes personnes.»

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée; j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui brûlaient.

«On ne voulait pas me battre!»

On voulait faire plus.

«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce sera une bonne correction.»

Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme. J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers, marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut guéri.

11 Le lycée

Mon père était donc professeur de septième, professeur élémentaire, comme on disait alors.

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des petits!

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger...

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais; c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras _ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du _moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_ avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de classe?»

Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge, une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans être vu.

J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit --sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais l'autorisation de mon père.

Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent de la provocation.

Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec l'administration. Je pouvais _y faire_.

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une espérance dans le champ de l'avancement paternel.

Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté, isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!

Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être battu?...

On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur...

Puis les principes!

«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un haricot...»

J'eus la chance de tomber sur Rosée.

Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez reçoive mes sincères remerciements:

_Calice à narines, sang de mon sauveur,_ _Salutaris nasus, encore un baiser!_

... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit-- en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle... Le pion s'est fâché.

Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur.

Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde le titre: ROBINSON CRUSOÉ.

Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre?--quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain...

La faim me vient: j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes! Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!

Clic, clac! on farfouille dans la serrure.

Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait _oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un bon feu et de me réchauffer.

Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y a deux mois».

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut du matelot--et du feu,--phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de cognac--devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!

Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire comme dans les livres.

Et j'ajoute: «Quand vous reverrai-je? Vous revoir et mourir!»

Je la reverrai, _si Dieu le veut._

Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu? Me reconnaîtra-t-elle?

Si elle allait ne pas me reconnaître!

N'être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin!

Qui remplace une mère?

Mon Dieu! une trique remplacerait assez bien la mienne!

Ne pas me reconnaître! mais elle sait bien qu'il me manque derrière l'oreille une mèche de cheveux, puisque c'est elle qui me l'a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître; mais j'ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m'a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconnaîtra; il me sera donné d'être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté!

Il ne faut pas gâter les enfants.

Elle m'a reconnu! merci, mon Dieu! Elle m'a reconnu et s'est écriée:

«Te voilà donc! s'il t'arrive de me faire encore t'attendre jusqu'à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte ouverte, c'est moi qui te corrigerai! Et il bâille encore! devant sa mère!

--J'ai sommeil.

--On aurait sommeil à moins!

--J'ai froid.

--On va faire du feu exprès pour lui,--brûler un fagot de bois!

--Mais c'est M. Doizy qui...

--C'est M. Doizy qui t'a oublié, n'est-ce pas! Si tu ne l'avais pas fait tomber, il n'aurait pas eu à te punir, et il ne t'aurait pas oublié. Il voudrait encore s'excuser, voyez-vous! Tiens! voilà ce qui me reste d'une bougie que j'ai commencée hier. Tout ça pour veiller en se demandant ce qu'était devenu monsieur! Allons, ne faisons pas le gelé,--n'ayons pas l'air d'avoir la fièvre... Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être...»

Je ne croyais pas être tant dans mon tort: en effet, c'est ma faute; mais je ne puis pas m'empêcher de claquer des dents, j'ai les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le dos. J'ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre le pupitre; cette lecture aussi m'a remué...

Oh! je voudrais dormir! je vais faire un somme sur la chaise.

«Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort pas à midi. Qu'est-ce que c'est que ces habitudes maintenant?

--Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je n'ai pas reposé dans mon lit.

--Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t'amuses pas à _vagabonder_.

--Je n'ai pas vagabondé...

--Comment ça s'appelle-t-il, coucher dehors? Il va donner tort à sa mère à présent! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons pour ce soir?»

Oh! l'île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, --mais pas les leçons pour ce soir!