L'enfant

Chapter 5

Chapter 54,156 wordsPublic domain

Je le vois là-bas qui se penche; et leurs joues se touchent. Quand Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.

Il y a aussi la promenade d'Aiguille, toute bordée de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.

C'est l'automne; ils laissent tomber des feuilles d'or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.

Je m'amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J'en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant!

Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j'entrevois chez les bouchers.

Ce que j'aime, c'est le soleil qui passe à travers les branches et fait des plaques claires, qui s'étalent comme des taches jaunes sur un tapis; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme des fils de fer, avec une tête qui remue toujours;--et surtout cet air frais, ce silence!

On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas...

«Écoute, mademoiselle Balandreau, on n'entend que moi...»

Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l'horizon et retombe.

C'est comme un coup sur la poitrine.

Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s'asseyent et causent tout bas.

Mademoiselle Balandreau m'éloigne, mais je me retourne.

Comme ils s'embrassent!

LE PLOT

Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre.

Je vais les y voir, et c'est une fête chaque fois.

C'est qu'on y entend des cris, du bruit, des rires!

Il y a des embrassades et des querelles.

Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les oeufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et me remplissent d'une joie pure.

Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.

J'aspire à plein nez des odeurs de nature: la marée, l'étable, les vergers, les bois...

Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s'échappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel.

Et comme les habits sont bien des habits de campagne!

Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s'il y avait un champignon dessous.

Des cols de chemise comme des oeillères de cheval, des pantalons à ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d'arbre...

Les parapluies énormes, en coton sang-de-boeuf, les longs bâtons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes à la hussarde...

C'est l'arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.

La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fraîcheur.

Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n'a pas l'air d'un paysan, ni d'un ouvrier, mais d'un mendiant endimanché ou d'un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.

Prisonnier? Mendiant?

Il appartient, bien sûr, à cette race.

On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu'il y a quelque histoire dans sa vie.

Il est le fils d'un guillotiné ou d'un galérien; ou bien il a lui-même eu affaire aux gendarmes.

Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la montagne.

Quand il peut attraper un renard, un loup,--quelquefois il blesse un aigle,--il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous à la ville; pour un morceau de lard dans les villages.

J'ai eu peur de lui jusqu'au jour où mon oncle Joseph lui a donné dix sous et lui a parlé:

«Comment ça va, Désossé?»

Et en s'en allant il a dit: «Pauvre bougre! il ne mange pas tous les jours.»

SUR LE BREUIL

J'ai eu bien des émotions au Breuil.

On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.

C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.

Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes comme des pâtés.

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.

Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient en trottant.

Une écuyère a laissé tomber sa cravache.

Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...

J'veux _la_ revoir, _cette femme_!

Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.

Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux par-dessus.

Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.

«C'est sur moi qu'il est tombé!

--Pas vrai, sur moi!

--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!

--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est lui qui m'a fait ça!»

Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown!

Au tour de l'écuyère!

Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me regarde...

Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!

Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.

«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»

Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.

J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix sous, prix des troisièmes.

J'irai tout de même.

Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.

_Elle_ est là!

Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.

Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour mon regard de flamme!

Par ici...

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu...

J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habité!

M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai _la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.

Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je me raccroche à ce que je trouve...

Un cri!... tumulte!

Une femme serre ses jupes, appelle au secours!

On croit que le cirque s'écroule!

J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.

On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!

On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.

Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...

9 Saint-Étienne

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.

Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc.

Enfin nous partons. Adieu le Puy!

Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en branlant la tête.

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis-- toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!

Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son honneur, Jacques!

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras!

Nous arrivons à Saint-Étienne.

Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»

Ils ont l'air de s'en moquer un peu!

Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.

«Jacques!»

Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et elle marmotte entre ses dents qui claquent:

«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se rôtirait les cuisses!»

Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche, puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.

Mon père arrive tout essoufflé.

«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

Il se retourne vers moi.

«Ah! voilà Jacques!

--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.

Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.

Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.

«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la diligence...»

On ne lui répond rien, rien, rien!

Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.

De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet.

La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.

«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe.»

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.

Je traînais le parapluie.

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du «nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille, c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,-- elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!

Mais non.

Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle... Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.

Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.

Jamais moment ne m'a paru plus long.

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure...

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la solennité d'un revenant.

....................................

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.

Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!

Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.-- C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d'orange.

Elle croise ses bras et avance sur mon père:

«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»

Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.

Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop lourd.

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop tardé déjà!

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

Mais non, non!

J'ai voulu bouger... je ne puis...

Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_, et ma famille en arrache les morceaux.

On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.

L'opération est minutieuse et faite avec conscience.

Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes, tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme.

J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé: on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.

On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait un mystère, tout de même...

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage et surtout l'échenillage, faisait un somme.

«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.-- Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»

J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_ signifiait.

10 Braves gens

Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre, clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si posthume est le mot.

À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.

Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,-- celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon père.

C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de l'épicière.

J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.

On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le _chevreton_.

Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute, mais en s'aimant.

On les appelle les Fabre.

L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.

Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.

Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois, vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux heures, et est reparti.

Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.

Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la porte--et le petit Vincent qui pleurait:

«Je veux rester avec maman!

--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»

Un pistolet! un cheval!

Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!-- à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux jupes.

Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je crus m'apercevoir qu'il pleurait.

Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi, je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme il faut.

Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable.

«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»

C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.

«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus; ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.