L'enfant

Chapter 4

Chapter 44,244 wordsPublic domain

C'est fini,--ils remettent le couteau à oeil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu'aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.

Ils vont flâner dans la cour, s'il fait soleil, bavarder sous le porche de l'écurie, s'il pleut; soulevant à peine leurs sabots qui ont l'air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.

Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur long tablier de cuir! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail; ils ont la peau comme de l'écorce, et des veines comme des racines d'arbres.

Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de hâle qui fait pointe au creux de l'estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.

Je les approche et je les touche comme on tâte une bête; ils me regardent comme un animal de luxe,--moi de la ville!-- quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un singe.

Je n'en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l'aiguillon pour piquer les boeufs.

J'entre jusqu'au genou dans les sillons, à la saison du labourage; je me roule dans l'herbe au moment où l'on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s'envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.

Oh! quels bons moments j'ai eus dans une prairie, sur le bord d'un ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l'eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais dans le courant!...

Ma mère n'aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à regarder couler l'eau.

Elle a raison, je perds mon temps.

«Au lieu d'apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leçons!»

Puis, faisant l'émue, affichant la sollicitude:

«Si c'est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue... On t'en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela! Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir!»

Je sais bien que les souliers s'abîment dans les champs et qu'il faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas! ma mère me fait donner de l'éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle!

Ma mère veut que son Jacques soit un _Monsieur_.

Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, retourne à l'écurie mettre des sabots!

Ah oui! je préférerais des sabots! j'aime encore mieux l'odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et rôder dans l'étable que traîner dans l'étude.

Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à lier des fagots, à porter du bois!

Je suis peut-être né pour être domestique!

C'est affreux! oui, je suis né pour être domestique! je le vois! je le sens!!!

Mon Dieu! Faites que ma mère n'en sache rien!

J'accepterais d'être Pierrouni le petit vacher, et d'aller, une branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.

Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un point barbu, qui est un nid; il y a des bêtes du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l'air saoules.

On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se dépeigner quand il en a envie.

On n'est pas toujours à lui dire:

«Laisse tes mains tranquilles, qu'est-ce que tu as donc fait à ta cravate?--Tiens-toi droit.--Est-ce que tu es bossu?--Il est bossu!--Boutonne ton gilet.--Retrousse ton pantalon,-- Qu'est-ce que tu as fait de l'olive? L'olive là, à gauche, la plus verte!--Ah! cet enfant me fera mourir de chagrin!»

Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père!

Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut pour couvrir une chemise de trois jours! Ils n'ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous; ils chantent de bon coeur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge.

Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un emplâtre: verte, jaune; mais c'est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.

Mon père, qui n'est pas domestique, ménage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui reste grêlé, fragile et mou!

À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain...

S'il ne salue pas, celui-ci..., celui-là... (il y a à donner des coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s'il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du pantalon ne veut pas, mais alors on l'appelle chez le proviseur!

Et il faudra s'expliquer!--pas comme un domestique--non!-- comme un professeur. Il faudra qu'il demande pardon.

On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça «les appointements») et on l'envoie en disgrâce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l'horreur des paysans; avec son fils... qui les aime encore...

Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septième.

Ç'a été toute une affaire!...

On a fait comparaître mon père, ma mère; la femme du proviseur s'en est mêlée; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait:

«Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur!»

Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou: je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai donné un coup de poing et un croc-en-jambe..., il est tombé et s'est fait une bosse.

On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de _Colin Tampon_, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit «surveiller la discipline et faire respecter la hiérarchie»; je les entends toujours dire ça. Il m'a fait venir, et j'ai dû demander pardon à M. Viltare, à Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à la maison pour me faire fouetter.

Ma mère m'avait dit d'être là au quart avant cinq heures.

Ce n'est pas comme ça à Farreyrolles.

Je me suis battu avec le petit porcher, l'autre jour, nous nous sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et recognés, il m'a poché un oeil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus!

Et après?

Après?--nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. --On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montré que j'avais du sang à mon mouchoir.

C'est le jour du _Reinage_.

On appelle ainsi la fête du village; on choisit un roi, une reine.

Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.

Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour faire des cadeaux aux filles.

On tire des coups de fusil, on crie hourrah! on caracole devant la mairie, qui a l'air d'avoir un drapeau vert: c'est une branche d'un grand arbre.

Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et mon oncle dit qu'ils ont leurs gibernes pleines; ils sont pâles, et pas un ne sait si, le soir, il n'aura pas la tête fendue ou les côtes brisées.

Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne reviendrait pas vivant s'il passait seul dans un chemin où serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu'on a condamnée à la prison parce qu'elle a mordu et déchiré ceux qui venaient l'arrêter pour avoir ramassé du bois mort.

En revenant de l'église, on se met à table.

Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.

On a du lard et du pain blanc,--du pain blanc!...

On remplit jusqu'au bord les verres; quand les verres manquent, on prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait,--un vivarais qu'on va traire tout mousseux à une barrique qui est près des vaches...

Les veines se gonflent, les boutons sautent!

On est tous mêlés; maîtres et valets, la fermière et les domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de porcs, l'oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d'énormes ceintures vertes.

Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.

Gare aux filles!

Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s'asseoir de force près d'elles sur le chêne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.

Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu'on les embrasse à pleines joues.

Je danse la bourrée aussi, et j'embrasse tant que je peux.

Un bruit de chevaux!--Les gendarmes passent au galop...

C'est à la maison Destougnal dans le fond du village; ceux de Sansac sont venus, et il y a eu bataille.

On se tue dans le cabaret.

--_Anyn! les gars! _--ceux de Farreyrolles en avant!

On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres; en cassant, dans les buissons qu'on saute, une branche à noeuds; j'en vois même un qui a un vieux fusil! ils ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles...

Voilà le cabaret!

On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur: «À moi, à moi!» comme un sanglot.

C'est Bugnon_ le Velu_ qui crie!

Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d'ordures; comme j'ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pré.

Du rouge! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans...

Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule?

J'ai la tête en feu, car j'ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d'enfant!

Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas!

Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n'a pas empêché ses fils d'aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.

Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n'y manquerai pas. Comme j'aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille!

7 Les joies du foyer

_1er janvier._

Les collègues de mon père, quelques parents d'élèves, viennent faire visite, on m'apporte des bouts d'étrennes.

«Remercie donc, Jacques! Tu es là comme un imbécile.»

Quand la visite est finie, j'ai plaisir à prendre le jouet ou la friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines;--je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d'une musique qu'on se met entre les dents et qui les fait grincer, c'est à en devenir fou!

Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les lèche. Mais ma mère ne veut pas que j'aie des manières de courtisan: «On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit par lécher...» Elle s'arrête, et se tourne vers mon père pour voir s'il pense comme elle, et s'il sait de quoi elle veut parler;-- en effet, il se penche et montre qu'il comprend.

Je n'ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l'on m'a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les bonbons fins: et l'on m'a dit de la faire pointue encore! Il y avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc?

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le goût du bois blanc des trompettes!...

On m'arrache tout et l'on enferme les étrennes sous clef.

«Rien qu'aujourd'hui, maman, laisse-moi jouer avec, j'irai dans la cour, tu ne m'entendras pas! rien qu'aujourd'hui, jusqu'à ce soir, et demain je serai bien sage!

--J'espère que tu seras bien sage demain; si tu n'es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour qu'il les abîme.»

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d'un sou, ces bonbons à corset de dentelle, ces pralines comme des nez d'ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l'oeil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah! comme c'est bon, une fois l'an!--Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde!

Ce qui me fait mal, c'est que tous les autres sont si contents! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d'en face, des tambours crevés, des chevaux qui n'ont qu'une jambe, des polichinelles cassés! Puis ils sucent, tous, leurs doigts; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévoré leurs bonbons.

Et quel boucan ils font!

Je me suis mis à pleurer.

C'est qu'il m'est égal de regarder des jouets, si je n'ai pas le droit de les prendre et d'en faire ce que je veux; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m'amuse...

Je ne les aime que s'ils sont à moi, et je ne les aime pas s'ils sont à ma mère. C'est parce qu'ils font du bruit et qu'ils agacent les oreilles qu'ils me plaisent; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je n'en veux pas. Les bonbons, je m'en moque, si on m'en donne un par an comme une exemption, quand j'aurai été sage. Je les aime quand j'en ai trop.

«Tu as un coup de marteau, mon garçon!» m'a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m'a cependant donné une praline.

«Tiens, mange-la avec du pain.»

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d'une vie bien conduite et d'un esprit bien réglé.

«Mange-la avec du pain!»

Cela veut dire: Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre! À quoi cela t'aurait-il profité! Dis-moi! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.

J'aime mieux le pain tout seul.

LA SAINT-ANTOINE

C'est samedi prochain la fête de mon père.

Ma mère me l'a dit soixante fois depuis quinze jours.

«C'est la fête--_de--ton--père_.»

Elle me le répète d'un ton un peu irrité; je n'ai pas l'air assez remué, paraît-il.

«Ton père s'appelle Antoine.»

Je le sais, et je n'éprouve pas de frisson; il n'y a pas là le mystérieux et l'empoignant d'une révélation. Il s'appelle Antoine, voilà tout.

Je suis sans doute un mauvais fils.

Si j'avais du coeur, si j'aimais bien mon père, ce qu'elle dit me ferait plus d'effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me tâte et me gratte; mais je ne me sens pas changé du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C'est pourtant sa fête, samedi.

«As-tu appris ton compliment?»

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment,--je ne sais pas comment j'oserai entrer dans la chambre, ce qu'il faudra dire, s'il faudra rire, s'il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez-- bien rapproprié, par exemple!--s'il sera filial que j'appuie, que j'y reste un moment, ou s'il vaudra mieux le débarrasser tout de suite, et m'en aller à reculons, avec des signes d'émotion, en murmurant: «Quel beau jour!» À ce moment-là, je commencerai:

«_Oui, cher papa_...»

J'en tremble d'avance. J'ai peur d'avoir l'air si bête...--Non, j'ai peur qu'on devine que j'aimerais que ce ne fût point sa fête...

La fête de mon père!

Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m'annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.

Comme ce sera difficile!

Mais ma mère sait comment on exprime l'émotion et la joie d'avoir à féliciter son père de ce qu'il s'appelle Antoine.

Nous faisons des répétitions.

D'abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments: j'ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j'éborgne les _o_, j'emplis d'encre la queue des _g_, et je fais chaque fois un pâté sur le mot «allégresse». J'en suis pour une série de taloches. Ah! elle me coûte gros, la fête de mon père!

Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d'or teintés de violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l'air d'ivrognes, tant les mots diffèrent d'attitudes, grâce aux haltes que j'ai faites à chaque syllabe pour les _fioner!_

Ma mère se résigne et décide qu'on ne peut pas se ruiner en mains de papier; je signe--encore un pâté--encore une claque.-- C'est fini!

Reste à régler la cérémonie.

«Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t'avances...»

Je m'avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs; --c'est quatre gifles, deux par vase.

Il est temps que le beau jour arrive: la nuit, je rêve que je marche pieds nus sur des tessons et qu'on m'empale avec des rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal!

L'achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier; elle en remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les jardiniers commencent à se fâcher!--elle a dérangé les étalages, troublé les classifications, brouillé les familles; un botaniste s'y perdrait!

On l'insulte, on a des mots grossiers pour elle--et même pour son fils--qu'on ne craint pas d'appeler «aztèque» et avorton. Il est temps de fuir.

Au bout de la place, ma mère s'arrête et me dit:

«Jacques, va-t'en demander au gros--celui qui est au bout, tu sais,--s'il veut te donner le géranium pour onze sous.»

Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là; c'est justement celui qui m'a appelé «avorton».

J'en ai la chair de poule. J'y vais tout de même; j'ai l'air de chercher une épingle par terre; je marche les yeux baissés, les cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et j'offre mes onze sous.

Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre allégresse:

_Accepte cette fleur..._ _Qui poussa dans mon coeur._

_Vendredi soir._

Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l'ombre.

Mon père--Antoine--est censé ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout; il a même hier soir renversé le géranium mal caché, et je l'ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d'un geste furtif.

Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en gardera la cassure. Je l'avais pourtant caché dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise.

Le matin du jour solennel, j'arrive: il est dans son lit.

«Comment! c'est ma fête?»

Avec un sourire, tournant un oeil d'époux vers ma mère:

«Déjà si vieux! Allons, que je vous embrasse!»

Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils. Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux.

C'est mon tour; je croyais que je devais dire le compliment d'abord et qu'on n'embrassait qu'après le pot de fleurs. Il paraît qu'on embrasse avant.

Je m'avance.

Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne pour grimper.

Mon père m'aide, il me trouve lourd; je monte une jambe,--je glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l'espace. Ce n'est pas ma figure qu'il a devant les yeux; moi-même je ne trouve pas son visage. Quelle position! Puis je sens le géranium qui file; il a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était un peu soulevée.

On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n'ai pas la joie pure d'embrasser mon père, d'être embrassé par lui le jour de sa fête; mais je n'ai pas non plus à lire le compliment. C'est entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit.

La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions: c'est plus carré.

Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu'elle ne voulait pas qu'on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l'argent d'un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d'un compliment! Pourquoi ces frais inutiles? Vous direz: ce n'est rien. C'est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle sait que c'est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça fait vingt-quatre sous partout.

Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je pense à autre chose, et j'ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.

Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.

Elle a l'air de dire: on ne peut pas les fouetter!

La grande distraction qu'elle m'offre est la messe de minuit, parce que c'est gratis.

La messe de minuit!

De la neige sur les toits et la crête des murs.

Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l'on patauge dans la boue.

C'est triste en haut, sale en bas.

Il y a un monde fou chez les charcutiers.

On commande du boudin pour la nuit; et notre épicier a tué un cochon exprès l'autre soir.

L'odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.

Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans l'église.

Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu'à la mèche d'un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin d'une oreille violette; la flamme même des cierges, la fumée qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de dénouer; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.

J'aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde!

Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l'épicerie qui est à côté de chez nous.

Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.

Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc.

J'en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m'ont agaillardi.

Leur conversation est poivrée comme le reste.

Je n'y comprends rien, mais je vois qu'ils disent du mal du ciel et de l'Église, et qu'ils sont tout de même pleins d'appétit et de gaieté.

«Encore une rondelle, une hostie à l'ail!--Versez toujours, madame Potin!--Nous nous retrouverons en enfer, n'est-ce pas? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph était cocu»

8 Le Fer-à-Cheval

Le Fer-à-cheval...

J'y vais avec ma cousine Henriette.

C'est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu'elle y vient.

Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas connaître; car ils s'écartent pour se les confier, et elle les lui dit à l'oreille.