L'enfant

Chapter 18

Chapter 184,118 wordsPublic domain

Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours! toujours! Quelle spécialité!

Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par là?

Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!

Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_ étaient pour les gens qui n'en avaient pas.

«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es pas tombé sur la tête, dis?

--Non, sur le derrière seulement.»

Ma mère paraît un peu plus tranquille.

Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.

Des cris dans la chambre de ma mère...

«Jacques, Jacques!

--Me voilà.»

À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le mal du monde pour le garder.

Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.

«Es-tu mon fils?»

Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé une fois.

Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes que j'ai portées toute cette année.

Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma place.

Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.

«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais, mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la place! Ici, rien! rien!»

«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»

C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me tâte.

«Mais explique-toi, imbécile!»

Oh non, elle m'a bien reconnu.

J'explique l'histoire des vêtements.

J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne connaissais personne.

Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits.

Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?

Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de nouveau.

Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son silence.

«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux.»

Diable!

«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, --une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis pas que ce n'est pas du bon.»

«Où me mènes-tu dîner?»

Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me câlinant.

Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de suite de Tavernier, à trente-deux sous.

«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour? --pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une si bonne année!»

J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»

Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi! Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous pour un fromage!»

Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente sous.

«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut avoir un petit cochon dans nos pays!

--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela timidement.)

--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix francs, sois tranquille!»

Je ne l'étais pas, et je reprends:

«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»

Nous allons chez Tavernier.

Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»

Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.

Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma mère paraît fixée.

«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»

Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.

Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait encore! Il allait droit--halte-là!

Des paris s'engagent dans le fond.

--Passera, passera pas!

Ma mère disait: C'est mon fils!

«_Je vous en félicite, madame!»_

Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant d'un air courroucé.

Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.

«Restons ensemble!» dit-elle.

Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus sûr, et nous tenons conseil.

On nous regarde beaucoup.

«Tu as faim? mon pauvre enfant!»

Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?

Une scie s'organise.

«_Va rincer l'pau..._

--_Consoler l'pau..._

--_Remplir l'pau... vre enfant._»

Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.

«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»

Je réponds «non», audacieusement.

Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.

J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!

«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?

--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il s'appelle Jacques, lui!»

On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler l'orateur._

Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement que le patron dit: Il faut en finir!

On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.

J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.

On nous servit en se tenant sur la défensive.

«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils pisseront à l'anglaise.»

«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.

--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»

Ma mère s'installe chez Bessay.

«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?

--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?

--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon enfant!»

Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est occupé avec un client, à qui il dit:

«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»

Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête de veau.

Le garçon revient à nous.

«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.

--Je vous recommande le fricandeau.

--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous ça?»

Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...

«Jacques, rappelle-le!

--Garçon?»

Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste. J'espère qu'il ne m'entendra pas.

«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»

Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie d'une voix de stentor dans l'escalier:

«ET MES TRIPES?»

Il se retourne brusquement:

«Qu'y a-t-il?

--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.

--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»

Ma mère, du fond de la salle:

«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»

«La côtelette... enlevons!

--Je vous ai dit: pas grasse!

--Ce n'est pas gras, ça, madame!

--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»

Le garçon a disparu.

Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette; elle finit par accoucher de cette proposition:

«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.

--Maman!

--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»

Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je crois même que je mords mon petit doigt):

«Moi qui aime tant le gras!

--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»

Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon gousset, et un autre dans ma poche de derrière.

Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler sérieusement:

«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous n'avons rien décidé pour ton avenir.»

Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»

Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les gâte un peu.

Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit: «C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»

Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me repose un peu, mais ça fatigue tout de même.

Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied. Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.

«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu regardais les écuyères.»

Au mirliflore???

«Allons! Que va-t-on faire de toi?

--Je n'en sais rien!

--As-tu une idée?

--Non.

--Il faut finir tes classes.»

Je n'en vois pas la nécessité.

Ma mère devine le fond de ma pensée.

«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»

Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en dedans toujours que je fais ces réflexions).

«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?

--À quoi voulez-vous que je réponde?

--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»

Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:

Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me suffire!

Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi, pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me dire que je vous coûte un sou!...

Voilà ce que je pense, ma mère.

J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content, voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...

Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!

Ma mère en est devenue pâle.

«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal, et les trois sous du garçon...

--Tu veux désespérer ton père, malheureux!

--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit d'aller où je veux le dimanche.»

....................................

«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»

Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil, dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne voulais plus les voir!

Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.

«Tu pleures?»

Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa tête dans ses mains...

Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur; elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme des perles dans les yeux.

«Pardon!»

Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.

«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu, de ne plus me dire de ces mots durs.»

Elle baissa la voix et murmura:

«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...

--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.

--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»

Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.

Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de gestes cruels...

«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller encore au collège?

--Oui, mère.»

Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa mort.

«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après... Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux de faire ce que nous voulons...»

Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais simplement mon baccalauréat.

J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!

Elle ne me parle plus comme jadis.

Elle est si grave et a si peur de me blesser!

«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»

Elle ajoute avec émotion:

«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse, d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez Matoussaint.»

J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une histoire de la Convention.

Matoussaint écrit sous sa dictée.

Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil, mais on a continué la conversation.

Leurs phrases font un bruit d'éperons:

«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des peuples.»

Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons, m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche suivant, je n'étais plus le même.

J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.

On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les fourches avaient du sang au bout des dents.

Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages et me crevait les yeux.

C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents, et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles; c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.

Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons faim! Nous voulons êtres libres!»

J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le coeur.

Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse.

On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le peuple!_

C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais petit.

Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d'un oeil fixe.

Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne _tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._

Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de colère, du côté du château.

Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgré moi!

Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable, qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les _aristocrates_, appelez-moi!»

«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.

C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.-- Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux, des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec une encre qui est à peine séchée.

Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère! J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La liberté ou la mort!»_

Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.

Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes en campagne, et chacun fait ses rêves.

Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.

Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_

On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on parle de la Haute-Loire.

Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.

Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas, lieutenant.

Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les champs «après la victoire».

_Rue Coq-Héron._

Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des ouvriers.

La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.

C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui surveille comme un capitaine.