Chapter 17
Nous tuons mal l'après-midi.--C'est ennuyeux, je trouve, de se promener quand tous les autres se promènent aussi, et qu'on a tous l'air bête. Ah! si c'était comme en semaine! On verrait grouiller le monde. Aujourd'hui, on ne fait pas de bruit; on glisse comme des prêtres.
Il faudrait aller à Meudon. Là on rit, on s'amuse.
Mais c'est_ dix sous_, de Paris à Meudon! Attendons qu'on ait fait fortune!
«Ça fait du bien de marcher par ce froid-là», dit Matoussaint,-- qui veut me faire croire qu'il s'amuse, mais qui grelotte comme un lustre qu'on époussette.
J'aimerais mieux me porter plus mal et avoir plus chaud.
Les dimanches de pluie, nous allons dans les musées.
«On apprend toujours quelque chose,» dit Matoussaint, en entrant dans les galeries.
«On apprend quoi?
--Tu contemples les tableaux, les marbres!
--Et après?»
Matoussaint m'appelle positif, et me dit avec amertume:
«Toi qui as fait de si beaux vers latins!»
C'est vrai, tout de même!
Matoussaint me voit ébranlé et continue
«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!
--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est dans le coin.»
Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre et des monuments, décidément.
C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est _calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des _douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.
Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la _Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici Sainville!--Non! Si!»
L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la table du coin.
Nous dînons à trente-deux sous.
Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient, à propos de tout et de rien...
Et comme c'est bon ce qu'on mange!
_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne heure! Voilà comment on apprend l'histoire!
Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!
M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces blagues-là.
«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»
On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.
«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»
Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute au coin de la table.
«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_
Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets, j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me sortent de la tête.
«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un voisin.
Radigon lui-même en a assez.
«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»
Après le dîner, il faut que je parte.
Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna-- par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.
Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg Saint-Honoré.
Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps si je reparaissais avant l'heure.
J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de dictionnaires ni les récits de grand concours.
Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac, d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au passé.
On m'appelle un jour chez Legnagna.
Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.
«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.
Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.
Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:
«_Mon cher fils,_
«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._
«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu t'assieds._»
Il y avait un mot de mon père aussi.
Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi blessé tous les jours.
Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le comédien? Est-il bon au fond?
«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»
Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il avait été là.
Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des prix.
Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!
Et toujours, toujours le grand concours!
Le professeur s'appelle D***.
Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge. Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on, discou-e, _Alma pa-ens_.»
Il est le professeur de latin, il a un français à lui.
Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:
«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»
Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne nuit pas.
Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.
De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_, et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»
Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de bon.
Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui, le professeur continue:
«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»
Je ne demande pas mieux.
«Et à s'avouer impuissant.»
C'est son affaire.
J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français, mais je dégringole vite.
De second, je tombe à dixième, à quinzième!
Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent ensemble, j'avais dit une fois:
_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.
«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus, le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la fois modeste et hardie de Boileau:
_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»
C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!
Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de choses que je ne comprends pas davantage.
«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur son coeur.
Il s'arrête un moment:
«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui vomit la mort_.»
C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous fréquentions du monde si pauvre!
Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.
Il était temps.
Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui aurais, un beau matin, cassé les reins.
J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les profondeurs de Paris.
Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.
Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.
Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.
Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.
C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques, qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en tirais comme cela au concours.
Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.
Le jour du concours arrive.
Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est pire que l'hostilité et le silence.
«Distinguez-vous...»
Il rit d'un rire lâche.
Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.
Nous arrivons presque en retard.
Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du pont.
Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de voleur.
Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était un livre comme un dictionnaire.
Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.
Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été devant moi toute ma vie.
C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.
Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être. Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!
«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est bachelier», dis-je à Anatoly.
Je ne me trompais pas.
Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne, _un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait la rue:
«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»
C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.
On dicte la composition.
Vais-je la faire? À quoi bon!
Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui obsède ma pensée?
Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé, blagué seulement.
Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a destitué.
Pas ce métier-là, non, non!
Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je fasse ce que je puis.
Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.
Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.
«Tu as fini? me dit mon voisin.
--Oui.
--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites saucisses?»
Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.
«Ça va crier, prends garde!»
Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole au lieu du dictionnaire dans la bataille!
«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de Charlemagne fit le café.
Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du _brûlot_.
«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la pension.
Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.
Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des remords.
Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.
Le résultat est connu.--Je n'ai rien!
Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.
Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma conscience est plus calme.
La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux! _Fractis occumbam inglorius armis! _[10]
Et chacun s'en va...
Moi, je reste.
J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.
Nous sommes quatre dans la pension.
Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit Japonais qui ne sort jamais.
Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.
J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas de réponse, je quitte la maison et je pars.
Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le commissaire, cette fois.
Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications dont mon père et ma mère se rient!
J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.
«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il me nourrisse encore pendant les vacances!»
Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive échevelé.
«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»
Il frappe du pied, marche vers moi...
Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!
Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte avec laquelle il soufflette le mur.
Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce qu'il vient de dire, et je lui donne raison.
Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!
Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?
C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même, arrivé de Nantes la veille.
Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.
«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»
Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.
«Mon père payera ces huit jours.
--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent francs sur votre pension.»
C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!
23 Madame Vingtras à Paris
«Jacques!»
C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête. Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.
Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.
On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair, c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette qu'une faible lumière.
«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»
C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler; elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.
«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta mère.»
C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:
«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française; je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la moustache! tu as des moustaches!»
Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains au ciel et va tomber à genoux.
«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»
Elle me dévisage encore.
«Tout le portrait de sa mère!»
Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie, le teint jaune comme du buis.
Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de charbon neuf.
«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»
Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.
J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été profonde.
Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!
Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!
Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.
Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.
«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?
--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.
C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.
«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...
--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?
--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»
Elle rit et tape sur sa poche.
«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux: qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son affaire, moi, attends un peu, va!»
Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais haïr, voilà qu'il me fait de la peine!
Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance, ma mère dit:
«Fais tes paquets!»
Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.
«Madame, rien ne peut sortir de la maison.
--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre _Gnagnagna_ qui a dit ça?
--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis le boucher...
Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits même recevaient des coups.
Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions. On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.
Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.
Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux yeux, bien sûr!
«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait mes réflexions dans mon silence et mon regard.
Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire qu'il laisse sortir mon trousseau.
On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la diligence.
Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix, du geste, comme s'il était là:
«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»
Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!
«Et où allons-nous, maintenant?»
Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans la voiture. Le cocher attend.
«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère, tu ne connais pas un endroit où descendre?»
Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait un lit aux Hollandais?
«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»
Elle me pousse vers la portière.
«Appelle le cocher?
--Cocher!»
Il arrête et se penche.
«Connaissez-vous l'Écu-de-France?
--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!
--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle l'Écu-de-France.
--Connais pas ici!»
Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.
«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.
--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»
Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...
Elle me donne des coups de parapluie.
«Mais remue-toi donc!»
Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste un doigt.
«Arrête une autre voiture.»