L'enfant

Chapter 16

Chapter 164,037 wordsPublic domain

«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au théâtre avec moi.

«Voulez-vous?»

C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon père, qui est un cancre et un _bouzinier_. Si M. Devinol n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard à la porte depuis longtemps.

Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est doux, c'est bon.

«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.

Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:

«Voyez-vous ce grand garçon!... Oui, je l'emmènerai au théâtre chaque fois qu'il sera premier.»

Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.

«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?

--Honte!--Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils, un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!

--Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas... mais Jacques a beaucoup de ventre.»

Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.

«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as eu le _carreau_, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule ça par la toilette.»

Madame Devinol sourit en me regardant.

«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m'accompagner?

Quel chapeau? Le gris? Celui des _classes moyennes_, qui me fait ressembler à Louis-Philippe?

Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.

J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.

Le numéro est sorti.

«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.

--Et ceux qui n'ont pas gagné?

--Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout laine, par exemple.»

Madame Devinol m'emmène.

«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout... Comme ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»

Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle sente la vigueur du biceps.

«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me conter!»

Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je lui conte tout.

Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en disant:

«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»

Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots d'argent.

Je lui narre mes malheurs.

J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.

«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur? C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»

Fichtre! comme j'aurais préféré ça!

«Je suis une vieille... Me trouves-tu bien vieille, dis?»

Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.

«Non, non!

--Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser...

--Non... oh! non!..

--Eh bien! embrasse-moi donc, alors...»

Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c'est convenu.

Il y a un mois que nous nous connaissons.

«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.

--Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup à la comédie.»

Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir _les Pilules du Diable_; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames, maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des orphelins, les malheurs du grand rôle! Et _les Huguenots_, avec la bénédiction des poignards! La _Favorite_, quand mademoiselle Masson chantait:

«Ô mon Fernand!»

Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:

_Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!_

Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles.

Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait fort et qu'on tournait les yeux!

_Oh! viens dans une autre patrie!_ _Viens cacher ton bonheur..._

Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;-- la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.

Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris d'émotion.

J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence!... ce froufrou de soie aux _premières_, ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y avait de la lumière à foison!

J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et à Hélène.

Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le _pchhh_ des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et essayaient leurs instruments.

Lorsque Mlle Masson était en scène, j'oubliais que Mme Devinol était là.

Elle s'en apercevait bien.

«Tu l'aimes plus que moi, n'est-ce pas?

--Non!... oui!... je l'aime bien.»

Mme Devinol était venue me prendre un peu plus tôt, certain jour, pour faire un tour, et nous flânions près du théâtre.

Nous croisons une dame en chemin.

«La reconnais-tu?

--Qui?

--Cette femme, là-bas, qui passe près du café, avec un mantelet de soie.»

Je regarde.

«Mlle Masson?»

Je ne suis pas encore bien sûr.

«Oui, _mon Fernand_», fit Mme Devinol en riant...

Quelle désillusion! Elle avait presque la figure d'un homme, puis trop de choses au cou: un fichu, une dentelle, un boa,--je ne sais quoi aussi en poil ou en laine, qui pendait à sa ceinture, trop gros, et elle relevait mal sa jupe.

«Eh bien!» me dit Mme Devinol.

À ce moment même, le directeur du théâtre passa et salua l'actrice qu'il vit la première, Mme Devinol ensuite.

Elles répondirent à son salut: l'actrice comme tout le monde, Mme Devinol avec une inclination de tête, et un jeu de paupières qui lui donnèrent une petite mine de religieuse, mais si jolie, et un air fier, mais si fier!

Le directeur disparu, elle s'appuya de nouveau sur mon bras.

«Eh bien! l'aimes-tu toujours mieux que moi?

--Oh! non! par exemple!

--Il dit cela de si bon coeur! grand gamin, va! On me préfère alors?»

Quand je suis dans sa baignoire, elle me fait asseoir près d'elle, tout près.

«Encore plus près. Je te fais donc peur?»

Un peu.

Comme je bûche mes compositions maintenant!

De temps en temps je rate mon affaire tout de même. Je ne suis pas premier.

Oh! une fois! en vers latins!

On nous avait donné à raconter la mort d'un perroquet. J'ai dit tout ce qu'on pouvait dire quand on a à parler d'un malheur comme celui-là: que jamais je ne m'en consolerais, que Caron en voyant passer la cage--cercueil aujourd'hui,--en laisserait tomber sa rame, que d'ailleurs j'allais l'ensevelir moi-même!--_triste ministerium_,--et que nous verserions des fleurs. _Manibus date lilia plenis_.[9]

Dans un vers ingénieux, je m'étais écrié: «Maintenant, hélas! vous pouvez planter du persil sur la tombe!»

Le professeur a rendu hommage à ce dernier trait, mais je ne dois passer qu'après Bresslair, dont l'émotion s'est encore montrée plus vive, la douleur plus vraie. Il a eu l'idée, comme dans les cantiques, de mettre un refrain qui revient:

Psittacus interiit! Jam fugit psittacus, eheu!

_Eheu_, quatre fois répété! Je ne puis pas crier à l'injustice. Oh! c'est bien!

Je ne suis que second, et je n'irai pas au théâtre. C'est à s'arracher les cheveux: et je m'en arrache. Je les mets même de côté. Qui sait?

Ils sont gras comme tout, par exemple! Car je me pommade, maintenant. J'ai soin de moi. Je me rase aussi. Je voudrais avoir de la barbe.

Mon père cache ses rasoirs. J'ai pris un couteau que je fourre sous mon matelas, parce qu'il a le fil tout mince et tout bleu. Je l'ai usé à force de frotter sur la machine.

Le matin, au lever du soleil, je le tire de sa retraite, et je me glisse, comme un assassin... dans un lieu retiré.

Je ne suis pas dérangé. Il est trop tôt!

Je puis m'asseoir.

J'accroche un miroir contre le mur, je fouette mon savon, je fais tous mes petits préparatifs, et je commence.

Je racle, je racle, et je fais sortir de ma peau une espèce de jus verdâtre, comme si on battait un vieux bas.

J'attrape des entailles terribles.

Elles sont souvent horizontales--ce qui fait beaucoup réfléchir le professeur d'histoire naturelle, qui demeure au second, et qui me prend la tête quand il a le temps.

«Ou cet enfant se penche de côté exprès, pour que le chat puisse l'égratigner, ce qui n'est pas dans la nature humaine...»

Il s'arrête pensif et m'interroge.

«Te penches-tu pour qu'il t'égratigne?

--Quelquefois. (Je dis ça pour me ficher de lui.)

--Pas toujours?

--Non, m'sieu.

--Pas toujours!--C'est donc les moeurs du chat qui changent... Après avoir été donné, pendant des siècles, de haut en bas, le coup de patte est donné maintenant de droite à gauche... Bizarrerie du grand Cosmos! métamorphose curieuse de l'animalisme!»

Il s'éloigne en branlant la tête.

Nous étions au théâtre. Mme Devinol me dit:

«Tu as l'air tout drôle aujourd'hui. Qu'as-tu donc? Tu es fâché?...»

Fâché! elle croit que je puis être fâché contre elle, moi qui ai quinze ans, des lacets de cuir, qui ai un pensum à faire pour demain, moi l'indécrottable!

Je ne suis pas fâché. Mais je me suis, hier, presque coupé le bout de nez en me rasant, et j'ai une petite place rose comme une bague.

Je dirai tout de même: «Je suis fâché!»

C'est commode comme tout. J'ai un prétexte pour lui tourner le dos et cacher mon nez.

Je m'arrangeai pour n'être pas premier, tant que la cicatrice fit anneau, et pour n'être pas là quand elle venait à la maison. Enfin, il ne resta qu'une petite place blanche d'un côté. Je pus lui parler de profil.

Quelles soirées!

Nous revenons du théâtre ensemble et tout seuls quelquefois. Son mari ne s'occupe point d'elle. Il est toujours au _Café des acteurs_, où l'on fait la partie après le spectacle. C'est un joueur. Elle prend mon bras la première, et elle le presse. Elle languit contre moi. Je sens depuis son épaule jusqu'à ses hanches. Il y a toujours une de ses mains qui me touche la main; le bout de ses doigts traîne sur mon poignet entre ma manche et mon gant.

Arrivés à sa porte, nous revenons sur nos pas, et nous recommençons ce manège jusqu'à ce qu'elle se dégage elle-même d'un geste lent et sans me lâcher.

«Tu me retiens toujours si longtemps...»

Moi! Mais je ne l'ai jamais retenue, j'ai même été si étonné le premier jour où, au lieu de rentrer, elle a voulu se promener encore et rôder en chatte sur le trottoir, où sonnaient ses bottines! Elle relevait sa robe et je voyais le chevreau qui moulait sa cheville, en se fronçant quand elle posait son petit pied; elle avait un bas blanc, d'un blanc doré comme de la laine, un peu gras comme de la chair.

Elle s'arrêta deux ou trois fois.

«Est-ce que je n'ai pas perdu mon médaillon?»

Elle cherchait dans son cou mat, et elle dut défaire un bouton.

«Tu ne le vois pas? dit-elle.--Oh! il aura glissé!»

Ses doigts tournaient dans sa collerette, comme les miens dans ma cravate quand elle serre trop.

«Aide-moi...»

Au même moment le médaillon jaillit et brilla sous la lune.

On aurait dit qu'elle en était furieuse.

«Tu as perdu quelque chose aussi, fit-elle, d'une voix un peu sèche, en voyant que je me baissais.

--Non, je lace mes souliers.»

Je lace toujours mes souliers parce que les lacets sont trop gros et les oeillets trop petits, puis il y a une boutonnière qui a crevé.

«Jacques, si tu es premier pour le second samedi du mois, je t'emmènerai à Aigues-la-Jolie. Je dirai à mon mari que je vais chez la nourrice de Joséphine, et nous partirons pour la campagne tous les deux _en garçons_. Nous mangerons des pommes vertes dans le verger, et puis des truffes dans un restaurant.»

Des truffes? Ah! j'ai besoin de lacer mes souliers!

J'ai entendu parler des truffes une fois par un ami de mon père, devant ma mère qui a rougi.

Je suis premier, parbleu!

J'ai accouché d'une poésie latine qui a soulevé l'admiration.

«Ne croirait-on pas entendre le gallinacé?» a dit le professeur.

Il s'agissait encore d'un oiseau,--d'un coq.

Et j'avais fait un vers qui commençait:

_Caro, cara, canens... _(harmonie imitative.)

Nous irons donc à la campagne, comme c'est convenu.

Nous nous trouverons dans la cour de l'auberge où est la diligence pour Aigues. Le conducteur achève d'habiller les chevaux.

Je m'étais caché au coin de la rue pour _la_ voir venir, et je ne suis arrivé qu'après elle; j'avais peur de rester là tout seul. Si l'on m'avait demandé: «Qui attendez-vous?»

Elle m'a dit qu'il faudrait l'appeler «ma tante» devant le monde. Elle m'a dit cela hier, et elle me le répète aujourd'hui, en montant dans la voiture.

Il arrive une goutte d'eau, comme un crachat, sur la vitre du coucou.

Le ciel devient sombre--un coup de tonnerre au loin,--la pluie à torrents.

Un voyageur de l'impériale demande si on peut lui donner asile. On n'ose lui refuser, mais chacun se fait gros pour ne pas l'avoir à son côté.

Ma _tante_ seule se fait mince et montre qu'il y a de la place à sa gauche, de son côté.

Elle est bonne et se sacrifie; elle appuie à droite, elle est presque assise sur moi, qui en ai la chair de poule...

À chaque coup de tonnerre, elle fait un saut et paraît avoir bien peur. Je crains qu'elle ne voie la petite cicatrice qui fait anneau, et je ne sais où mettre mon nez. Mais comme c'est doux, cette femme à moitié dans mes bras, et dont le souffle me fait chaud dans le dos!...

Nous sommes arrivés; il pleut toujours. Elle se retrousse, sous le porche, pendant qu'on dételle la diligence dont la bâche ruisselle, et que j'étire mes jambes moulues. «Il n'y a pas moyen d'avoir une voiture?

--Une voiture, pour aller aux Aigues, avec des chemins larges d'un pied, et des ornières comme des cavernes! Vous plaisantez, ma petite dame!

--Dis donc, Jacques! Qu'allons-nous devenir?»

Elle me regarde, et elle rit.

«S'il y avait une chambre où s'abriter en regardant l'orage.

--Nous en avons une, dit l'aubergiste.

--Ah!»

DANS LA CHAMBRE

«Je me sens toute mouillée, sais-tu...»

Comment! le temps d'aller de la voiture sous le porche!

«Toute mouillée.--J'ai de l'eau plein le cou. Ça me roule dans la poitrine. Oh! c'est froid... Il faut que j'ôte ma guimpe... Tu permets! Je vous fais peur, monsieur?»

....................................

Des cris, une explosion de cris! On m'appelle...

«Vingtras! Vingtras!»

Ils sont dix à demander Vingtras.

C'est la seconde étude qui est venue en promenade de ce côté et qui s'est précipitée dans l'auberge. Je vois cela à travers le rideau. Mme Devinol saute sur la porte et la ferme à clef; puis elle se ravise. «Non, sors plutôt; va, va vite!» Je cherche mon chapeau, qui n'y est pas.

«Avez-vous vu mon chapeau?

--Sors donc, que je referme!

--Oui, oui; mais qu'est-ce que je dirai?

--Tu diras ce que tu voudras, IMBÉCILE.»

Voici ce qui s'était passé. En entrant dans l'auberge on avait remarqué sur une table un pardessus bizarre, c'était le mien, et mon chapeau à gros poils. On m'avait reconnu!...

ÉPILOGUE

Je suis forcé de quitter la ville. On a jasé de mon aventure.

Le proviseur conseille à mon père de m'éloigner.

«Si vous voulez, mon beau-frère le prendra à Paris, à prix réduit, comme il est fort, dit le professeur de seconde. Voulez-vous que je lui écrive?

--Oui, mon Dieu, oui», dit mon père, qui a envie d'aller faire un tour à Paris; et c'est une occasion.

On fixe le chiffre. Je me jette dans les bras de ma mère; je m'en arrache, et en route!

Nous courons sur Paris.

22 La pension Legnagna

Je suis à Paris.

J'y suis arrivé avec une fluxion. Legnagna, le maître de pension, m'a accueilli avec étonnement. Il a dit à sa femme: «Ce n'est pas un élève, c'est une vessie.»

Enfin, cela n'empêche pas d'avoir des prix aux concours.

«Vous travaillez bien, n'est-ce pas?»

Et moi dont la lèvre tient toute la joue, je réponds:

«Boui, boui.»

Il m'a trouvé moins fort qu'il ne pensait. Je mets _du mien_ dans mes devoirs.

«Il ne faut pas mettre du _vôtre_, je vous dis: il faut imiter les Anciens.»

Il me parle haut, me fait sentir que je paye moins que les camarades.

Il y a fait allusion dès le second jour. Il y avait des épinards. Je n'aime pas les épinards, et voilà que je laisse le plat.

Il passait.

«Vous n'aimez pas ça?

--Non, monsieur!

--Vous mangiez peut-être des ortolans chez vous? Il vous faut sans doute des perdrix rouges?

--Non; j'aime mieux le lard!»

Il a ricané en haussant les épaules et s'en est allé en murmurant: «Paysan!»

Il donne des soirées, le dimanche; on m'invite.

Je dis toujours: «Sacré mâtin!» C'est une habitude; elle me suit jusque dans son salon.

«_Mossieu_ Vingtras, me crie-t-il d'un bout de la table à l'autre, où avez-vous été élevé? Est-ce que vous avez gardé les vaches?

--Oui, monsieur, avec ma cousine.»

Il en perd la tête et devient tout rouge.

«Croyez-vous, madame!» dit-il à une voisine.

Et se tournant vers moi:

«Allez au dortoir!»

Je suis dans la classe des grands, qui se fichent de moi tant soit peu, mais sans que ça me gêne; qui ont l'air de faire les malins, et que je trouve bêtes, mais bêtes!... Il y a une gloire, un prix de concours; il est maigre, vert, a comme la danse de Saint-Guy, se gratte toujours les oreilles, et cherche constamment à s'attraper le bout du nez avec le petit bout de sa langue.

Il y a une demi-gloire,--Anatoly.

Il est pour les bons rapports entre les élèves et les maîtres; il voudrait qu'on s'entendît bien,--pourquoi donc?

J'ai l'air _mastoc; _on me trouve lourd quand je joue aux barres, on me blague comme provincial. Anatoly me protège.

«Il se fera, ne l'embêtez pas! Dans un mois il sera comme nous; dans deux, vous verrez!»

Oh! on ne m'embête pas beaucoup! Je suis solide, et je n'ai pas mes parents pour me rendre timide, honteux, gauche. Ça m'est à peu près égal qu'on me blague, je ne suis pas ébloui par les copains.

Ah! je me faisais une autre idée de ces forts en latin! Je trouvais la province plus gaie, moi!

Ils parlent toujours, mais toujours de la même chose,--de celui-ci qui a eu un prix, de celui-là qui a failli l'avoir; il y a eu un barbarisme commis par Gerbidon, un solécisme par...

«Chez Labadens, tu sais, le petit qui devait avoir le prix de version grecque, il n'est pas venu parce que son père était mort le matin. Labadens a été le chercher en lui promettant qu'il le ramènerait en voiture à l'enterrement. Il n'a pas voulu et a continué à pleurer.»

Ils ont l'air de trouver ce petit stupide.

La pension mène à Bonaparte.

Le mardi, on a le droit de rester pour fignoler sa composition, et je reste jusqu'à ce que le professeur ait eu le temps de tourner le coin; alors je m'échappe aussi. J'ai devant moi une grande heure, au bout de laquelle j'irai porter chez son concierge la copie qu'on me croit en train de finir.

Je flâne dans les rues pleines de femmes en cheveux; elles sont si gaies et si jolies avec leurs grands sarraux d'atelier! Je les suis des yeux, je les écoute fredonner, et je les regarde à travers les vitres déjeuner à côté de ciseleurs en blouses blanches et d'imprimeurs en bonnets de papier. C'est tout ce que je regarde.

Je n'ai pas envie de voir les monuments, quoiqu'il n'y ait plus de bagages pour m'en empêcher; je trouve que toutes les pierres se ressemblent, et je n'aime que ce qui marche et qui reluit.

Je ne connais donc rien de Paris, rien que les alentours du faubourg Saint-Honoré, le chemin du lycée Bonaparte, la rue Miromesnil, la rue Verte, place Beauvau; j'y rencontre beaucoup de domestiques en gilet rouge et de femmes de chambre, en coiffe, dont les rubans volent à la brise.

Le dimanche, nous allons en promenade.

Le plus souvent, c'est aux Tuileries, dans l'allée du Sanglier.

Ce _Sanglier! _je le déteste, il m'agace avec son groin de pierre.

Je m'ennuie moins cependant, à partir du jour où M. Chaillu devient notre pion.

Il n'a pas la foi, lui; il nous laisse nous éparpiller le dimanche, à condition qu'à six heures nous soyons là.

Nous, nous filons sur les Hollandais, au Palais-Royal. C'est le café des saint-cyriens et des volailles. On appelle _volailles_ ceux qui se destinent aux écoles à uniforme et en ont un déjà, à bande orange, à collet saumon, avec des képis à visières dures, à galons d'or ou d'argent.

Quoique _des lettres_, je suis bien avec les volailles, surtout avec les Lauriol. Malheureusement, je n'ai que des semaines de vingt sous, et je suis forcé d'y regarder à deux fois avant de trinquer.

Un jour j'ai eu une fière peur. Nous avions joué et j'avais perdu un franc cinquante. À partir de la première partie, je voulais me lever; je n'ai pas osé.

«Allons, allons, reste là!»

Sueur dans le dos, frissons sur le crâne.

Je joue mal, et je laisse voir mes dominos. Tout est fini, j'ai la _culotte_!...

Par bonheur on se battit. Il s'éleva une querelle entre une volaille jaune et une volaille rouge, entre des nouveaux et des anciens de Saint-Cyr, et les carafons se mirent à voler.

Ce fut une mêlée, je m'y jetai à corps perdu.

Je comptais sur quelque coup qui me mettrait en pièces.

Pas de chance! Je donne beaucoup et ne reçois rien.

Je n'en fus pas moins sauvé tout de même.

On nous jeta à la porte, tout un lot, pour débarrasser la place, et je partis vers le Sanglier, devant trente sous aux Hollandais; mais j'avais jusqu'à l'autre dimanche.

Je vendis un discours latin à la composition du mardi,--vingt sous comptant.

Je faisais ce commerce quelquefois, je procurais ainsi une bonne place à quelqu'un qui attendait un oncle, ou qui voulait épater pour sa fête, ou qui avait un intérêt quelconque à être _dans les dix_, quoi!

Je retournai aux_ _Hollandais, mes trente sous dans le creux de la main. On ne voulut pas mon argent. C'est la caisse de Saint-Cyr ou une souscription des volailles qui avait réglé la _casse_ et les consommations.

J'eus de l'argent devant moi, et en plus une réputation de friand du coup de poing.

N'importe, je reviens toujours pensif de cet estaminet de riches! Et la nuit, dans mon lit d'écolier, je me demande ce que je deviendrai, moi que l'on destine à une école dans laquelle j'ai peur d'entrer, moi qui n'ai pas, comme ces volailles, ma volonté, mon but, et qui n'aurai pas de fortune.

Ma vie des dimanches change tout d'un coup.

Il y avait au collège de Nantes un élève modèle nommé Matoussaint.

Matoussaint vient rester à Paris. Mon père lui a donné une lettre qui l'autorise à me faire sortir le dimanche.

Matoussaint n'est libre qu'à deux heures. C'est bien assez de la demi-journée,--nous ne savons que faire jusqu'à cinq heures; nous ne voulons pas aller au café pour ne pas dépenser notre argent. Il m'a apporté vingt francs de la part de ma mère; mais je les ménage.