Chapter 15
Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans mon intérêt--par amour pour son fils.
C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se pouvait,--cette statue vivante de la constipation.
Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,-- Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.
Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques, s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard, qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,-- comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.
Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.
«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes du petit Bergougnard!»
En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de cheveux ou de poussière.
On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.
Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des illustrations:
«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»
Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals.
Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que M. Bergougnard distribue à sa famille.
M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son plaisir à lui Bergougnard.
Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause, c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants qu'il va exercer son système.
Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une locomotive.
Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et enfoncé à la grille devant le palais.
Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais profondément dans la philosophie.
Je ne plains pas Bonaventure.
Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang.
Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.
Son père était bien content.
«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la science...»
Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?
L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de coups de pied et tapé le nez contre le mur.
Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!
Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!
Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes! J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.
Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,-- je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du _moignon, _j'étais un homme.
Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,-- parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.
«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»
Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur devant son père qui la frappait encore... toujours!...
«Mal, mal! Papa, papa!»
Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!
Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!
«Pardon, pardon!»
J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien, qu'un bruit étouffé, un râle.
Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.
Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur, cette fois, de l'achever.
On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix ans....................
De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.
Et aussi du mal que font les coups!
On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.
Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait dans sa tête d'ange....................
Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la morte!
«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage.
Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva.
Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle entendait rentrer son père.
Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet.
Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!
Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.
«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»
Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.
«Tu ne pleurerais pas tant.»
Je ne dis rien.
«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui répondes...--Veux-tu répondre?»
Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de la peine à son papa!
Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouillé!
Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la pauvre assassinée.
«Veux-tu lâcher cette saleté!»
....................................
Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
«Veux-tu le donner!
--C'était à Louisette...
--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils?»
Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.
«Non, je ne le donnerai pas!
--Jacques!» crie mon père furieux.
Je ne bouge pas.
«Jacques!»
Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais de Louisette.
«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire disparaître aussi», dit ma mère.
C'est le bouquet que me donna ma cousine.
Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.
Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...
J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas; je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la cousine...
Assassins! assassins!
Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai longtemps dans un frisson nerveux...
Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui sortait, avec des marques de coups!...
20 Mes humanités
Comme mon professeur de cette année est _serin!_
Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit _arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux _cothurnes_, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi dans mes livres.
Il dit _cothurnes_ et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, _je le sais_ (imité de Bossuet).
Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.
«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa marraine!
--Tante Agnès, dit ma mère.
--Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
--Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!
--Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.
Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai _des moyens._
JE N'EN AI PAS!
On nous a donné l'autre jour comme sujet--«Thémistocle haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!
«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres,--une langue jaune, des lèvres crottées.
C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
Qu'est-ce que je vais donc bien dire?
«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»
Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là,--avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet rôti comme Scévola?
C'est toujours des généraux, des rois, des reines!
Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!
Non, je ne le sais pas!
Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du _Gradus_, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l'_Alexandre._
Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.
Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de pièces et de morceaux.--Sommes-nous une famille de crétins?...
Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une femme.--Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à Ovide.
Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur;--il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il n'est pas Agrippine,--il se tord les poils et les mord, désespéré!
Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre beaucoup.
Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à droite, à gauche, je ramasse des _rejets_ au coin des livres. Je suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon spondée ou mon dactyle, tant pis!--la _qualité_ n'est rien, c'est la _quantité_ qui est tout.
Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
Je ne puis pas!
Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu quelques-unes par derrière.
«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça...»
Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme (_anus_), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du second.
Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.
C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!...
Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde aime au collège. On dit qu'il est riche _de chez lui_, et qu'il a son franc parler. C'est un bon garçon.
Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
«M'sieu Jaluzot!
--Quoi donc, mon enfant?
--M'sieu Jaluzot!»
Je baigne ses mains de mes larmes.
«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»
Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai réavalé de _rejets_, je dis où je prends le derrière de mes vers latins.
«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
--Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»
C'est l'aveu qui me coûte le plus.
M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.
Pour la _narration française_, je réussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.
Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la liberté pour élever l'âme.
Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,--voilà pour la liberté;--pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.
RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
«Plus fort, mon enfant!»
C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! «Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est bien!»
Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!... Si j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce matin!
C'est qu'aujourd'hui on compose en _récitation classique et débit_, et ma mère veut que j'aie le prix.
Pour cela, il faut non seulement savoir, mais _bien dire_; et un nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
On m'a clarifié le nez.
Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps, longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!
Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
«Renifle, mon enfant! renifle!»
Je ne pouvais plus.
«Fais un effort, Jacques!»
Je l'ai fait.
Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la balance. J'y porte la main. «Où est-elle?--Ah! la voilà!»
Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.
Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je repasse ma leçon.
Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je dis: «Baban.»
BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!
_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»
En classe, quand je récite le premier chant de l'_Iliade_, je dis: _Benin, aeïde!--atchiou! theia Beleiadeo,--atchiou!_
Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum! Zim, mala ya, boum, boum!
Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou,--où j'ai le nez. Je représente bien l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les deux bouts.
Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
Je suis malgré ou _balgré_ tout,--avec ou sans _atchiou, atchoum, _--d'une force _énorbe_ en récitation. Ma mémoire prend ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,-- mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie l'aloès bienfaisant.
LES MATHÉMATIQUES
«Il a une imagination de feu, cet enfant.»
C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou: on en mange tant à la maison!).
«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui sera fort en mathématiques!»
On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour ceux qui n'ont rien _là._
Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve de la division, rien, rien!
Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.
Je suis toujours dans les six derniers.
Mais un beau jour, une nouvelle se répand.
Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.
J'ai été premier en géométrie.
Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan --ou n'en suis-je pas un?...
Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas pillé, copié, _truqué_, et l'on m'appelle au tableau pour voir si je m'en tirerai la craie à la main.
Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le professeur me dit d'un air blessé:
«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi?»
Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.
À la fin de la classe, on m'interroge:
«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai appris?
Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au vent.
Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.
La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os, représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite, Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de Néron!...
Mais comme ce logement est triste!
Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.
C'était le Romain.
«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras...»
Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je le suivais des yeux.
Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de savetier et qui mettait un fond à son pantalon.
C'était son _vexillum_[7] à lui, et cette aiguille était son épée? Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine...
En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main; c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l'air de deux cornes.
Il trembla un peu en refermant la lettre.
«Vous remercierez bien votre père», dit-il.
Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau dans les yeux.
Il pleurait,--mais est-ce que les Romains pleuraient?
Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti; il me tendait un petit livre.
«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les mathématiques?...»
Il vit que non à mon air.
«Non!--Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même. Tenez, il y a une boîte avec.»
Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui disait à son chien:
«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi, j'aurai du pain.»
Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.
«Aimez-vous les mathématiques?»
Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du civis et du _commilito_[8], avec son pantalon et ses lunettes!
Qu'y avait-il dans sa boîte?
Des plâtres en tranches.
Et dans ce livre? Des mots de géométrie.
Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et ces plâtres.
C'est le samedi suivant que j'étais premier.
J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son histoire.
Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé, sauvé, et il était passé en France.
«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?
--J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous avez compris mon système, il paraît.
--Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique?»
Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma démonstration.
«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre, apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!--De la théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon Dieu!
--Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?
--Rien, rien.»
Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la géométrie avec des fils et du plâtre.
21 Madame Devinol