L'enfant

Chapter 14

Chapter 144,118 wordsPublic domain

Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. Hé! Munito!

Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau, c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs.

Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la rapidité d'une ombre chinoise.

Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!

Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir.

J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris je dois remplacer _chose_ par un trait.)

J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le médecin a eu peur en voyant la plaie.

«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»

Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre; j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!

Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.

MON ENTRÉE DANS LE MONDE

Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.

Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «_comme il faut_».

Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et professeur de «_maintien_».

C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de _maintien_, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue basse, l'oreille dure, aime à _téter_, et qu'en lui portant aux lèvres un biberon plein de _tord-boyaux_, on est libre de faire ce qu'on veut dans son cours.

Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!

Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée. M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne des répétitions de maintien.

Ma mère y assiste.

«Glissez le pied, une, deux, trois,--la révérence!--souriez!

--Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»

Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.

Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en _chose_ de poule.

Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.

«Tiens, comme cela!»

Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!

«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la fouille même un peu trop à mon idée.

Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance, cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en l'air!

«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu pour le _moignon_ et qui veut me blesser dans mon orgueil.

Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes, l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.

Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais: _j'avons, jarnigué, moussu le maire_, parce que je salue comme les villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien!

Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.

«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare ton maintien.»

J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!

Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.

«Pan, pan!

--Entrez!»

Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire, j'ai un brouillard devant les yeux.

C'est mon tour!

Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On attend. J'entre dans le cercle et je commence:

Une--je glisse.

Deux--je recule.

Trois--je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.

C'est un clou de mon soulier.

Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me souffle:

«Le sourire, maintenant!»

Je souris.

«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.

Oui, et je continue à éventrer le tapis.

«C'est trop fort!»

On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.

Ma mère demande grâce.

Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»

«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en se couchant.

On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat empoisonné.

J'ai une _veine _dans mon malheur.

Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.

Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la boue.

Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.

Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez.

Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots, tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-Étienne...

Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.

On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y mets mes souvenirs.

«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.

Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!

Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_ facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)

Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes, donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs femmes à venir danser chez lui.

C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:

«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»

Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené au commencement.

Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec faveur.

Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.

Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa devise.

Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.

«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.

Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en bas.

Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il était vivant.

«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_

Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le joli toiseau!

Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:

«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une injure!...

--Ma chère amie!

--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...

«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait à un brin de toilette et de bon goût.»

Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon père:

«Vilain jaloux!»

On danse.

«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?

--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en saluant.

--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.

La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière un rideau.

«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, écoute-moi...

--Parle moins haut.

--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»

Elle élève encore plus la voix.

«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la Brignoline, n'est-ce pas?»

Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être calomnié!

Enfin, on s'apaise derrière le rideau.

Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à côtes, _mais si terne!

Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.

On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin, comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!

«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.

Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs;--une véritable écolière, je vous dis!

Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!

Depuis quelque temps elle est rêveuse.

«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme qui prévoit un malheur.

Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le front.

Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh! quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par l'archevêque de Tours.

La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.

C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on vient de danser est vide.

On entend un petit cri.

_Eh! youp! eh! youp!_

Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang et je vais _voler dans ses bras._

_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_

En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet.

L'apparition chante:

_Ché la bourra, la la!_ _Oui, la bourra, fouchtra!_

Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un coup:

«_Anyn_, mon homme!»

Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je le fus le jour des marionnettes.

«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_

Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa _mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas été prévenue.

«Eh! chante! chante donque!»

J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soirée, je répondis:

«_Il y a quelqu'un!...»_

La nuit me trouva harassé, vide!

Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins au logis, où l'on ne pensait pas à moi.

Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:

«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»

Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:

«Dis-moi _cha!»_

C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le bonheur!

Tout se gâte.

Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma mère.

La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée, s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps, elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._

Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.

Elle répond avec amertume:

«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_ t'éclipser!»_

Les querelles s'enveniment.

«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit, mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»

Elle continue:

«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi respectable que la tienne, sache-le bien!»

Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et _mouchu._

Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.

Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette! Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans elle.

Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me réveiller.

«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra! _J'arriverai, tu nous laisseras.»

J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.

Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.

«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu'un.

--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»

Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle a beaucoup mangé aussi.

Ma mère crie toujours.

«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez comme il est mis!»

Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris, pantalon gris; je ressemble à un infirmier.

Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.

Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.

«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils!»

Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je suis changé depuis sept heures?

Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai depuis que je meurs de faim.

TU, VOUS

La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en soirée, il va je ne sais où.

Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon père est arrivé au même moment.

Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?

«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit. J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»

Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.

Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd, on le sent à l'accent, on le voit au geste.

«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les soirs quand_ tu_ rentres...

--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.

Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier.

On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l'on se parlait à peine.

Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on jaunissait dans cette baraque.

«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.

Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans flamme.

Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des désolations dans ces livres d'église.

Une scène!

Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville de pièces de cent sous.

Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher.

«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»

Mon père ne lâche pas, ma mère crie:

«Jacques, aide-moi!»

Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:

«Papa! Maman!»

Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.

Ils se sont raccommodés!

Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:

«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,-- retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»

Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu tort--et lui demande d'oublier.

Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de tristesse et de silence.

«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»

J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.

«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du premier.»

19 Louisette

M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.

C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.

Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.

Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus éloignés du champ de bataille.

Ils se sont partagé le domaine.

«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination brûlante...»

Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans l'espace--et se dépeigne en cachette.

«Tu es l'Imagination folle...»

Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.

«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée, implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.

Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.

On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air d'une grosse tache noire, là-dessous.

«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»

Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.

Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._

Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.

«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front avec l'index...

--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il est constipé parce qu'il est philosophe.

On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.

Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.

Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel, les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas l'équivalent dans les grands classiques.

«Je viens vous poser un dilemme.

--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»

Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait surmonté ses répugnances à cause de moi.