Chapter 13
Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des osiers.
Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la France.
Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums, ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue. C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir, et l'Océan commence.
Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
L'espace m'a toujours rendu silencieux.
Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de la Fleur_.--C'est Nantes.
NANTES
Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un portefaix, et le voilà loin.
La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses malles, sa femme et son garçon.
Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment, nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.-- À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de notre colonie.
Ma mère a _entrepris_ mon père.
«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...
--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...
--Moi!»
Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour emporter ça?
--Trois francs.
--Trois francs!
--Pas un sou de moins.
--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui traînait par là.
Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et la famille Vingtras d'injures.
Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la rivière.
«Jacques, Jacques!»
Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre entrée à Nantes.
Ouf!!!
Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.
Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai _jamais._
Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.
Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on saurait où se diriger.
Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.
Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des bagages!
Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il est notre providence décidément.
Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille.
Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.
Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on prendra des répétitions!
Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.
Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!
Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni d'officiers en chapeau de commandement; point de salves d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.
Comme la vie de marin me paraît bête!
Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien! merci!
Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de fromages.
MON PROFESSEUR
J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses,--elles ne l'empêcheront pas de faire son chemin,--insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.
M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,--il est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de grands garçons, mais il n'est pas _rosse_ pour les autres. Pourvu qu'on rie de ce qu'il dit!--il fait des calembours et propose quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.
Je crois qu'il me trouve un peu _couenne_,--parce que ses blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun; ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.
À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.
Arrive la distribution solennelle;--je n'ai rien--ou j'ai quelque chose,--il me semble bien que je remportai une ou deux couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui empoisonnait.--Toujours donc!
Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.
LA MAISON
Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des colères des mineurs.
Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids: ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot, dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
Je me sens des envies de pleurer!
On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de fièvre.
On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait venir.
«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les miennes.
Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est bossue.
On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,-- cela ferait éclater mon pantalon.
Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée. On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une culotte large.
On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,-- j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.
COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES
Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient légitimiste.--J'ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration.--Cependant les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien, dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.
Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit apparaître sur le cours, vêtu comme la _meilleure des républiques_.
J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.
C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à lui. J'ai du cachet,--mais je suis modeste et je préférerais vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances étouffées le lendemain,--avec cela que j'étouffe aussi! cette redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.
Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on démoralise les masses!
Puis les camarades sont toujours là,--on m'appelle Louis-Philippe. C'est même dangereux par ce temps de régicide.
Les jours de _classe moyenne_, quand je suis en _bourgeois citoyen_, je rentre brisé.
NOS BONNES
Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre.
Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle s'habille mal.
«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de _cheux nous._»
Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je puis apporter mon témoignage, il a son poids.
Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
On est donc heureux à la maison.
Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois, lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
«Il y a de la boue autour!
--C'est l'affaire de la bonne, cela!
--Avec la grosse brosse seulement?
--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller toute la journée.»
Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a l'oeil!
Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle ne m'a jamais aimé!
La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit.
«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes froides, voilà qui fortifie!»
Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est pas grasse, tant s'en faut!
Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et queue s'applique à la contrarier.
«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
--Merci, madame.
--Merci oui, ou merci non.
--Non, madame.
--Vous n'aimez pas le cidre?»
Jeanneton balbutie.
«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité: «Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est décidée à l'offrir à Jeanneton.
«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
Ah! les malins!
Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma mère lui offrait en signe d'adieu.
«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
Jeanneton a refusé.
On remplace Jeanneton par Margoton.
Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en entrant.
«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la viande; je veux manger chaud.»
Margoton joue gros jeu.
Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa domestique.
Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, à propos de cette bonne.
Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse, c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
Mais quand il faut servir Margoton!...
«Vous avez encore faim?
--Oui, madame.
--Comme cela?
--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
Marguerite en demande toujours.
Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant son bonnet grec.
Elle se contente de hocher la tête en souriant.
«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père, un baiser furtif.
On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur.
Elle en revient en se frottant les mains et en balançant joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette: qu'y a-t-il?
Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
«Madame, c'était pour le bon motif!
--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de Margoton.
«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour amant!»
Je ne comprends pas.
Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça fatigue trop ma mère!
Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous vient beaucoup d'estomac à la maison.
Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis, en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche à moi; on nous voit ensemble.
On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les Suçons.
Voici pourquoi:
Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au professorat.
On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à Pétronille.