L'enfant

Chapter 12

Chapter 124,174 wordsPublic domain

Il s'écroule toujours quelque boîte qu'on ramasse aux clartés de la lune.

On ne se décide à rien: on est porté, par l'heure et le calme immense, à une espèce de recueillement très fatigant pour moi qui ai tout sur le dos.

Il y a bien eu des facteurs et des garçons d'hôtel qui, à la gare, ont voulu nous emmener au Lion-d'Or, au Cheval-Blanc, au Coq-Hardi.--«À deux pas, monsieur!--Voici l'omnibus de l'hôtel!»

Aller à l'hôtel, au Cheval-Blanc, au Lion-d'Or, mon coeur en battait d'émoi; mais mes parents ne sont pas des fous qui vont se livrer comme cela au premier venu et suivre un étranger dans une ville qu'ils ne connaissent pas.

Ma mère sait juger son monde, elle a voulu trouver une figure qui lui convînt, et elle rôde, tirant mon père comme un aveugle, hasardant des regards et lançant des questions qui se perdent dans l'obscurité et le brouhaha.

Elle a si bien fait, qu'à un moment on s'est trouvé seuls comme un paquet d'orphelins.

On éteint les lumières.--Il n'est plus resté qu'un réverbère à l'huile devant la grande porte, comme une veilleuse; et voilà comment nous errons, muets et sans espoir, sur une place à laquelle nous sommes arrivés en nous traînant, ma mère disant à mon père: «C'est ta faute!» mon père répondant: «C'est trop fort; est-ce que ce n'est pas toi!

--Ah! par exemple!»

Nous avons hélé des isolés qui passaient par là; nous avons même cru voir une chaise à porteurs, mais nos cris se sont perdus dans l'espace.

La lune est dans son plein--toutes mes nuits qui _datent _l'ont eue jusqu'ici pour témoin.

Elle inonde la place de ses rayons, et nous tachons l'espace de notre ombre. C'est même curieux.

Je parais énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s'allongent et se cognent sur le pavé.--Mon père a un nez!

Je ne puis pas rire;--si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose;--puis je n'ai pas grande envie de rire.

«Quelqu'un là-bas!»

Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules, j'ai l'air d'un télescope qu'on ferme.

«Quelqu'un!

--C'est une femme! Je te dis que c'est une femme!

--Sur quoi est-elle montée?

--Sur quoi?

--Oui, sur quoi?--(Ma mère est aigre, très aigre.)

--Hé! la bonne femme!»

Rien ne bouge que mes colis qui ont failli s'écrouler.

....................................

«Mes amis, nous nous sommes tous trompés...»

La voix de mon père a un accent religieux, des notes graves; on dirait qu'une larme vient d'en mouiller les cordes.

«Tous trompés, reprend-il avec le ton du plus sincère repentir.

«Ce que nous avons devant nous n'est pas un homme, n'est pas une femme, c'est la PUCELLE D'ORLÉANS.»

Il s'arrête un moment:

«Jacques, c'est la _Pucelle!»_

J'ai entendu parler d'elle en classe: la vierge de Domrémy, la bergère de Vaucouleurs!

«C'est la Pucelle, Jacques!»

Je sens qu'il faut être ému, je ne le suis pas. J'ai trop de paniers, aussi!

Ma mère a pris dans le ménage le rôle ingrat; elle a voulu être mère de famille, selon la Bible, et elle n'a guère eu que le temps de fouetter son enfant et de lui faire des polonaises; elle connaît de réputation Jeanne d'Arc, mais elle ignore le nom chaste que lui a donné l'Histoire.

«Quand tu auras fini de dire des saletés à cet enfant!»

Les bras lui tombent en voyant que mon père me dit des mots qui ne doivent pas se dire, pendant que je porte des bagages à deux heures de la nuit, dans une ville de province, que nous ne connaissons pas...

«C'est Jeanne d'Arc, reprend ce père accusé d'être léger devant son enfant, celle qui a sauvé la France!

--Oui, répond ma mère d'un air distrait, et elle ajoute d'un air content: on peut s'asseoir contre.»

Nous avons passé la nuit là;--c'était un peu dur, mais on avait le dos appuyé.

Un sergent de ville qui nous a vus s'est approché.

Le sergent de ville nous a pris pour une famille de pèlerins fanatiques, qui étaient venus tomber d'épuisement--avec beaucoup de bagages, par exemple,--aux pieds de leur sainte;--il ne nous a pas brusqués, mais il nous a dit qu'il fallait partir. Il s'est offert à nous mener dans une auberge tenue par son beau-frère même, au bout de la rue, près du marché.

«Tu n'as pas faim? demande mon père à ma mère pendant le chemin.

--Pourquoi aurais-je faim?»

Il faut dire que mon père, dans la soirée, avait parlé de dîner au buffet de Vierzon, de peur de manger trop tard si on ne prenait pas cette précaution. Ma mère s'y était opposée et elle n'entendait pas qu'on eût l'air de jeter un reproche sur sa décision en lui demandant si elle avait faim.

Mon père ne souffle mot.--Le sergent de ville coule vers ma mère un regard de terreur.

Nous sommes dans l'auberge.

Elle s'éveillait; un garçon d'écurie rôdait avec une lanterne, on attelait la carriole d'un paysan. Le sergent de ville appelle son beau-frère, en tapant contre une cloison.

Un grognement.

«On y va, on y va!»

À travers les fentes, on voit passer une lumière et l'on entend l'homme qui s'habille en bâillant, ses bretelles qui claquent et ses souliers qui traînent.

«Ces personnes demandent à coucher et un morceau sur le pouce.»

Morceau sur le pouce est dit le visage tourné vers mon père. Il se souvient de ce: «Pourquoi aurais-je faim?» de ma mère.

Mais elle intervient.

«Coucher seulement, fit-elle; nous souperons en nous réveillant.

--Comme vous voudrez», fait l'aubergiste, à qui il importe peu de vendre ses fricots le matin ou la nuit, et qui préfère même, une fois les voyageurs couchés, se recoucher aussi.

J'entends les boyaux de mon père qui grognent comme un tonnerre sous une voûte: les miens hurlent;--c'est un échange de borborygmes; ma mère ne peut empêcher, elle aussi, des glouglous et des bâillements; mais elle a dit, à la station, qu'il ne fallait pas dîner et l'on ne mangera pas avant demain. On ne _man-ge-ra_ pas.

Elle a pourtant crié à mon père:

«Mange, si tu veux, toi!»

Mon père a simplement branlé la tête; il a ouvert la bouche comme une carpe, et il a murmuré:

«Non, non, demain.»

Il sait ce que cela signifie!

Cela signifie: Je ne veux pas que tu prennes une miette, que tu grattes un radis, que tu effleures une andouille, que tu respires un fromage! Mon père va se coucher; ma mère le suit. On met une paillasse pour moi dans un coin. Je tombe de fatigue et je m'endors; mes parents en font autant. Mais nous nous réveillons tous les trois, par moments, au bruit que font nos intestins.

Ma mère est du concert comme les autres,--mais elle ne cédera pas.--C'est une femme de tête, ma mère. Ah! je l'admire vraiment! Quelle volonté! Quelle différence avec moi! Si j'avais faim, moi, je le dirais, et même je becquèterais... s'il y avait de quoi!

Nature vulgaire, poule mouillée, avorton!

Regarde donc ta mère, qui, pour être fidèle à sa parole, s'en tenir à ce qu'elle a dit, passe la nuit à se serrer le ventre, et attend le matin pour casser une croûte. Elle fera encore celle qui mange par habitude, sans appétit, tu verras.--Tu as pour mère une Romaine, Jacques! tu ne tiens pas d'elle,--surtout par le nez, car tu l'as en pied de marmite.

Nous avons déjeuné,--ma mère, du bout des dents: mais je l'ai vue qui dévorait, dans un coin, un foie de veau qu'elle avait demandé à la cuisine, et qu'on lui avait enfoui dans du pain;-- elle mordait là-dedans!

Mon père a mangé à en éclater,--il en a les oreilles bleues.

Il ne s'est pas rebiffé cette nuit, parce qu'il a les mains liées et qu'il a commis au moment du départ une grande imprudence. Il a confié à ma mère tout l'argent.

Ma mère avait dit, sans avoir l'air de rien:

«Mes poches sont plus grandes que les tiennes, l'argent y tiendra mieux; c'est moi qui payerai en route.»

Mon père n'a pas compris tout de suite l'étendue de son malheur, la gravité de la faute; mais au premier relais il a senti la blessure. Il ne lui restait plus rien, pas une pièce d'un franc, pas une pièce de deux sous. Il avait vidé sa monnaie dans les mains des gens à pourboires, porteurs du roulage ou facteurs des messageries, et il n'avait pas même de quoi rendre un verre de groseille.

Il mourait de soif.

«Donne-moi de l'argent.

--Tu veux de l'argent?...

--Oui, Jacques a soif...»

Ma mère se tourne vers moi.

«Tu as soif?»

Ma foi! Je veux bien soutenir mon père, quand c'est possible; mais pourquoi, quand il a soif, dit-il que c'est moi? Je ne réponds rien à la question de ma mère, dont les yeux vont avec une ironie froide de son fils à son époux.

«Il peut attendre, bien sûr, dit-elle en se replongeant dans son coin, et ne paraissant pas plus se soucier de mon père que s'il n'existait pas.»

Cela a duré trois jours, les demandes d'argent et les refus de versement!

Mon père s'est fâché;--il y a même eu scandale, d'abord sur le pas d'une auberge, puis dans un wagon; et ma mère a eu le dessus: mon père a demandé grâce.

C'est qu'elle est courageuse et franche.--Elle dit souvent: «Je suis franche comme l'or.»

Et, comme elle est franche, elle reproche tout haut à mon père, devant les hôteliers, devant les voyageurs, d'être un homme sans coeur, un époux sans conduite.

Elle conte son histoire, elle dit les noms tout haut.

«C'est le regret de quitter ta Brignoline qui te talonne.--Ah! ah!--On veut_ s'empiffrer_ pour oublier... Monsieur veut peut-être l'argent pour lâcher sa femme et son fils et retourner chez sa maîtresse.»

Mon père qui a demandé cinq malheureux francs! Ce n'est pas avec cela!

Il est sur des épines, tâche de couper les phrases, de morceler les mots, de détruire l'effet; mais ma mère est si franche!

«Tu ne me feras pas taire, je pense! Tu n'as pas besoin de me pousser le coude: ce que je dis est vrai, tu le sais bien... Heureusement qu'il y a du monde; tu ne me frapperas pas devant le monde, peut-être?...»

SUR LE BATEAU

Le bateau nous affranchit,--ma mère se trouve malade heureusement.

Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie de veau trop vite,--elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.-- Enfin la migraine la prend et l'endort.

Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a plus la force de fondre sur lui.

Il monte sur le pont...

UNE RECONNAISSANCE

«Chanlaire!

--Vingtras!»

Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.

Il est heureux, gagne de l'argent.

«Quelle rencontre!

--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»

Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:

«En bas,--et d'un air plus gai: malade.

--Ce ne sera rien.

--Non,--non,--non.

--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au contraire...»

Se tournant vers moi:

«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels yeux!--Garçon!»

Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient aussi rencontré des camarades.

La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bière.

De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs; il y a une odeur de citron.

Voilà qu'on chante, maintenant!

Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!

Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.

Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,-- qu'il a le gousset vide.

C'est la bourgeoise qui a le sac!

«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties... Mais, je dis cela devant le moutard...

--Il n'y a pas de danger.»

Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.

Il me parle comme à un grand garçon.

«Allons, Jacques, une goutte!»

Puis une idée lui vient:

«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»

C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.

Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!

On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.

Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma mère dort.

... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!

Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient droit à nous, et va commencer une scène.

Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur fait long feu.

«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis, elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds de cochon.

«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois, et il crie:

--Une autre bouteille de ce jaune-là!

--Je n'ai pas soif.

--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»

C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.

«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.

Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:

«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi.

--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le _troisième_.»

Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table; écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_ sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches!

La partie de dominos est finie.

«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»

Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son accueil.

«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»

Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. --Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé vous pourrez me battre...

C'est mon jour de chance!

Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l'honneur de causer avec elle.

On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.

«Jacques, reste là.

--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté l'interlocutrice élégante.

--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»

C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me noie, tant pis!

Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va t'emporter!»

Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le fouet.

C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson est le contremaître.

Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis allé jusqu'au bout de la grande branche.

Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai, j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.

C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.

Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le creux de la main...

Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever l'ancre...

La journée fuit, le soir arrive.

Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les traînées de lune.

La machine fait _poum, poum_!

C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.

Nous voici à Tours: on relâche ici.

M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous arrivons au _Grand-Cerf_.

Nous dînons à la table d'hôte.

Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant donne soif.

J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On bavarde, on dévore.

«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»

Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.

Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin jaune.

Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa droite, ses fils et moi.

Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse de quelque chose.

«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.

--Oui, deux francs par tête.

--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»

C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat: «Mange de tout!»

Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table.

Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle est, et veille toujours sur son enfant.

«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais pas manger les croupions!»

Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui traînent. On la remarque.

J'en deviens rouge.

«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»

Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme, en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»

M. Chanlaire se lève:

«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.

--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»

--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle; les enfants les premiers!»

Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:

«Vide-moi ça!»

Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!

Je n'ose la regarder ni boire.

«Tu es là comme un empoté, voyons!»

Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne sur une robe d'à côté.

«Nigaud!» dit l'inondée...

Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.

Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.

Je vais me coucher gonflé et piteux.

«Par ici, votre chambre», dit le garçon.

Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés, ma mère m'appelle:

«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»

Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec l'imprudence de son âge, ne songe pas.

Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.

Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends, comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»

Le lendemain matin nous reprenons le bateau.

La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.

Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!

Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les prêtres, l'air jésuite aussi.

«C'est lui! c'est lui!»

Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.

«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»

Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!