Chapter 11
Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le genou sur le carreau.
C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire à lui, pâle, échevelée.
Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
Je veux crier.
«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a autant de colère que de terreur dans sa voix.
Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes. C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa aller doucement sa main et son coeur.
Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient eu raison de moi dans la vie.
«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres ouvertes pour que la malade eût de l'air!
Qu'est-il donc arrivé?
Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées, réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée blanche monte à l'horizon.
J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle pas!»
J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.-- Mais par qui commencer?
Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on craint de les irriter par les explosions de sa tendresse; instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait, noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une colère.
Aussi on hésite, on recule!
Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant, puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir avec le dernier cri, le premier soleil!
Et je ne savais que faire!
Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit heures. Je me levais aussi.
Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
--Je n'irai pas en classe?
--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et rajustait son pantalon.
Que s'était-il passé?
Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent, je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du jardin, dans ce dimanche de malheur!
Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit, jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu d'essayer de le savoir!
Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune, l'enfant!
Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à assister à quelques conférences que faisait le professeur de rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste, le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
Il a le coeur ulcéré, je le vois.
Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on parle à voix basse.
Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père m'empoigne.
Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent, je le jure, sans que je le mérite.
J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu l'idée de me tuer une fois!
Voici à quelle occasion.
Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il faillit casser:
«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur le carreau!»
J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était bien plus grand que mon mal!
Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même! mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade, l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;-- et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la fois! Les raccommodements durent peu.
Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de ma paresse!
Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des singeries, tout ça.»
Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête et je suis le premier de la classe.
Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité, et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en bourre, je l'avale comme de la boue.
Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant, et j'entends qu'on dit par derrière:
«C'est parce que son père lui donne des danses.»
On dit aussi:
«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air sainte-nitouche?»
J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les compositions au proviseur; mais il est en conversation particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
On parlait de nous.
«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec une femme comme celle qu'il a...
--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis que madame Brignolin, eh! eh!
--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte, l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu leur voix. Ils reprirent:
«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai pris le prétexte de son fils.
--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte. "Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de l'observation.»
Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte, comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
Quelle honte? quelle paresse?
Mon père m'avait menti.
17 Souvenirs
M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il s'est démené pour que mon père l'obtînt.
La nomination arrive.
Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions latines par-là; il y en a des tas.
Mes parents vont faire leurs adieux.
Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame Brignolin demeure...
J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.
Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent et ne tiennent pas toujours.
À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter un homme et qu'elle vient de casser.
Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin de prison?
Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.
Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
Pauvre cousine Marianne!
On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,-- moins les coups.
Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_-- un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes, c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond: c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà pourquoi je faisais le_ gros_.
On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la regardait avec curiosité.
Ma mère de dire:
«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait presque s'en fâcher.»
Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on l'ennuie aussi.
M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à la ville; ma mère a répondu:
«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous me connaissez mal, M. Laurier.»
Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine; elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa elle-même une robe.
«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où on les essaya.
--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être aussi que je les laisse mourir de faim!»
Une pause.
Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et ressusciter la mère:
«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans de la colle.
«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de ce retard en levant les mains au ciel.
Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne enfonça un clou!
Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le clou m'a fait une mâchure.
Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup d'embrasser leur petit!
Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on n'y a pas touché, je parie!
--Ce matin, maman!
--Ce matin! tu oses!...
--Je t'assure.
--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
--Non! m'man.
--Viens que je te gifle!»
Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner tout de suite au village.
Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne! Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un mois encore.
Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus heureux!
Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche, tendre et fine comme du lait caillé.
Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à travers une grille: elle s'était faite religieuse.
«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue ici.
--Le regrettez-vous?»
Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla reconnaître un geste de regret et de tendresse...
Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ d'ivoire taché de sang.
Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche et mes beaux habits!
Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le bois.
C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna pour me punir.
Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin. Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du pain pour sa femme et son enfant.
Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile, grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier en bas comme un cercueil!
J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un camarade m'avait promis un coin de son jardin.
Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai en criant:
«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant, qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
18 Le départ
Quelle joie de partir, d'aller loin!
Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler des tempêtes!
J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les désespoirs des naufrages.
J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été un des héros, et je crois même que les phrases que je viens d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon _tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est dans l'Océan.
Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe, je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de ma disparition, je suis en pleine mer.
Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà plein de poésie.
Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous entrons dans une gare!
Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de sifflet qui fendent l'âme!
ORLÉANS
Nous arrivons à Orléans la nuit.
Les malles sont laissées à la gare.
«Mais il y a des choses qu'il faut garder avec soi», dit ma mère. Et elle a gardé beaucoup de choses; on les entasse sur moi, j'ai l'air d'une boutique de marchand de paniers, et je marche avec difficulté.