Chapter 10
Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.
Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleuré!
Si je parlais aussi à Vidaljan?
C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées à tout casser.
Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il fût: il voudrait être escamoteur.
Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré, questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit prochaine...
Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l'escamotage!
C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin d'un mouchoir.
Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de fausses clefs dans les boîtes des copains.
Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la merci des moutards pendant huit jours.
Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa place.
Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à _pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de Virgile à la fois.
Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie blanche.
Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des coquilles d'oeufs vides.
Il fabriquait de la poudre.
C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de défiance que m'inspiraient ses habitudes.
Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises de cuivre mêlées aux punaises de famille.
Je lui offris d'être mon lieutenant.
Il accepta.--Ricard aussi.
Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là. Que s'est-il passé?
Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec.
«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou, Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on le fichera en prison.
--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où j'essayais de filer.
On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
Ma mère m'en donna une volée!
Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m'échapper.
Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
C'est toujours ça.
16 Un drame
Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire, tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit, perd la voix et renverse les chaises.
Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre, plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez l'étrenne de votre barbe.»
Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main, le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa ceinture à presser.
«Valsons», dit-elle.
Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon père qui ne dit rien.
Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre, disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de ses rejetons.
Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras en passant.
M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait quand on disait ce mot-là.
Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire, et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher: «C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte qu'elle meurt d'un amour perdu.
Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
«Grand bête!»
Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand bête!» si tendre et ce geste si doux.
Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau; il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail, rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le silence.
Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est coiffée de rouge et chaussée de vert.
Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un _soleil_.
Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais mises.
À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui luit comme une étoile.
Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les yeux.
Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions. Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe, et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous, quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise (en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout, nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au vin blanc mousseux.
On trinque, on retrinque.
C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin, d'ailleurs, l'en empêche.
«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade ou au jardin.
C'est mon père qui paraît heureux!
Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui des chansons du Midi.
Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et elle entonne en auvergnat:
_Digue d'Janette,_ _Te vole marigua_ _Laya!_ _Vole prendre un homme!_ _Que sabe trabailla,_ _Laya!_
«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de hanche!
Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
_La Madona et la fouchtra,_ _Laya!_
«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif, qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le savant et gâtent le dîner.
On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
Il_ l'_est toujours.
«C'est lui qui_ l'est!»_
Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?-- Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir, cela me fait du bien, amusez-vous.»
Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
«Amusez-vous!»
CHÔMAGE
La vie change tout d'un coup.
J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des _rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré, tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le dos--après tant de gigots pourtant!
À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa surveillance.
On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle disait_ bouffre_ pour _bougre_.
Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans exaspérer son amour.
Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?
Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais fait,--même cela me flattait un peu.
Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en petite blouse et en petit pantalon.
Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.
Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes, gonfle devant le feu.
Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma mère; je puis rester assis tout le temps!
Ce chômage m'inquiète.
Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du cuir battu!
Que se passe-t-il donc?
Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans cette colère blanche de ma mère.
Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève le rideau, elle a l'air de guetter une proie.
«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une voisine.
--Si, si!
--Il y a un peu de froid?
--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche prochain.»
En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»
On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on combine tout pour le dimanche.
J'avais justement gobé une _retenue!_
J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui avaient une veine luisante, un point jaune.
Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue-- dans l'étude des internes, au lycée même.
Adieu la maison de campagne!
Je les vis partir avec les paniers de provisions.
Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait bon--mais bon!
Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait brouillard autour de madame Brignolin.
On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et j'acceptai mon sort de bon coeur.
Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
«Te voilà, gamin?
--Oui, m'sieu.
--Toujours en retenue, donc!
--Non, m'sieu!
--Tu as faim?
--Oui, m'sieu!
--Tu veux manger?
--Non, m'sieu!»
Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné quelquefois chez des parents d'élèves.
«Voulez-vous de la soupe, madame?
--Non, si, comme cela, très peu...
--Vous n'aimez pas le potage?
--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
--Diable! pas faim, déjà!»
«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une recommandation qu'elle m'avait faite.
En laisser un peu dans le fond.
C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me fais prier.
L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un paysan.
«Tu veux de la carpe?
--Non, M'sieu!
--Tu ne l'aimes pas?
--Si, M'sieu!»
Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait pas ce qu'ils vous servaient.
«Tu l'aimes? eh bien!»
L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
Je mange ma carpe--difficilement.
Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table; il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.» Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
J'ai fini mon pain!
Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants doivent attendre qu'on les serve.
J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a lâché, et il mange, la tête dans un journal.
Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet, le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous _Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
Du pain, du pain!
J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait que penser!
«Ça te démange?
--Non, m'sieu!
--Pourquoi te grattes-tu?
--Je ne sais pas.»
Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable répulsion.
«Tu as fini ton poisson?
--Oui, m'sieu!»
M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris de veau et de la sauce aux champignons.
«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me jette sur le ris de veau.
Pas de pain! pas de pain!
Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer de sauce et se livrent un combat acharné.
Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot de pommade à six sous la livre!
Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
_7 heures et demie_.
Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les vitres; pas un bruit!
J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le crâne d'un côté.
Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui nageait, du veau qui tétait...
Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain; j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
_9 heures_.
Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
_10 heures_.
J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils rentreront.
Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
_Minuit_.
Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma mère...