L'enfance et l'adolescence Édition spéciale pour la jeunesse revue par l'auteur

Part 13

Chapter 133,905 wordsPublic domain

Quand je revins en classe, il était déjà trois heures moins cinq minutes. Le professeur, comme s'il n'avait remarqué ni mon absence ni mon retour, continua sa leçon pour Volodia. Quant il eut fini ses commentaires, il commença à plier ses cahiers. Mon frère passa dans la pièce voisine pour prendre le cachet. J'eus la satisfaction de me dire que mon maître m'avait oublié et que j'avais échappé à ses questions.

Mais tout à coup il me dit avec un demi-sourire perfide:

«J'espère que vous avez bien préparé votre leçon? Et il se frotta les mains.

--Oui, je l'ai préparée, répondis-je.

--Dans ce cas, veuillez me parler un peu de la croisade de Saint-Louis, continua-t-il en se balançant sur sa chaise et en regardant ses bottes d'un air absorbé. Vous me direz d'abord quelles causes ont obligé le roi de France à prendre la croix? reprit-il en relevant les sourcils et en montrant du doigt l'encrier; ensuite vous m'indiquerez les traits généraux et caractéristiques de cette croisade, ajouta-t-il en faisant un geste de toute la main, comme s'il voulait saisir quelque chose; enfin, il frappa la table à gauche avec son cahier. Vous me direz quelle a été d'une manière générale l'influence de cette croisade sur les différents états en Europe; puis, quelle a été l'influence de cette croisade sur la France,» dit-il pour finir, en frappant à droite sur la table avec son cahier et en inclinant la tête du même côté.

J'avalai plusieurs fois ma salive, je me raclai le gosier, je penchai la tête sur l'épaule et je me tus. Puis je pris une plume d'oie qui se trouvait sur la table, et je me mis à la déchiqueter, toujours sans rien dire.

«Passez-moi cette plume! me dit le professeur en tendant la main. Elle peut encore servir. Eh bien?»

Je commençai:

--Lou ... roi ... Saint-Louis était un ... était ... était un bon et sage _tzar_.

--Comment?

--Un tzar.... Il conçut l'idée d'aller à Jérusalem, et laissa les _rênes du gouvernement_ à sa mère....

--Comment s'appelait-elle....

--Bou ... B ... lanche....

--Comment? Boulanche?»

Je souris de travers et gauchement.

«Eh bien! qu'est-ce que vous savez encore?» dit mon maître ironiquement.

Je ne pouvais pas empirer l'état des choses, je me mis à tousser de nouveau et à dire tout ce qui me passait par la tête.

Le professeur restait silencieux, époussetait la table avec la barbe de la plume, me regardait fixement de côté et répétait:

«Bien! très bien!...»

Je sentais que je ne savais rien, que je parlais Dieu sait comment! et je souffrais horriblement de ce que le professeur ne m'interrompait ni ne me reprenait.

«Pourquoi Saint-Louis a-t-il conçu l'idée d'aller à Jérusalem? demanda-t-il en répétant mes paroles.

--Parce que ... car ... pour....»

Je m'embrouillais de plus en plus; cette fois je restai court, et je sentais que, lors même que le professeur continuerait à se taire pendant une année, je n'aurais pas le pouvoir d'articuler un son.

Mon maître me considéra ainsi pendant trois minutes environ; puis, tout à coup, son visage exprima une profonde tristesse, et il dit d'une voix pénétrée à Volodia qui venait d'entrer dans la salle:

«Passez-moi le carnet; je veux marquer les notes.»

Volodia lui passa le carnet et posa délicatement le cachet à côté.

Le professeur ouvrit le carnet, trempa soigneusement sa plume; puis, de sa plus belle main, il mit à Volodia 5 pour la conduite et 5 pour l'étude; c'était le maximum.

Ensuite, posant sa plume sur ma colonne de notes, il me regarda, secoua la plume pour jeter le trop plein d'encre et resta pensif.

Tout à coup sa main fit un mouvement imperceptible ... et j'aperçus dans ma colonne le joli chiffre 1, puis un point; ensuite il répéta le même mouvement sur la colonne de la conduite, qui présenta comme l'autre le chiffre 1, suivi d'un point.

Le professeur referma le carnet avec soin, se leva, se dirigea vers la porte, sans avoir l'air de remarquer le regard plein de désespoir, de supplication et de reproche que je lui lançai.

«Monsieur le professeur! balbutiai-je....

--Non, répondit-il, devinant ce que j'allais dire:--Non, ce n'est pas ainsi qu'on étudie. Je ne veux pas recevoir de l'argent que je n'ai pas gagné.»

Il mit ses galoches, son manteau de camelot, et s'emmitoufla dans son cache-nez de manière à défier le vent.

Et je me demandais comment, après ce qui venait de m'arriver, on pouvait encore penser à s'emmitoufler. Pour lui ce n'était donc qu'un trait de plume, et pour moi ce trait de plume était un grand malheur.

«Est-ce que la leçon est finie? demanda Saint-Jérôme qui entrait dans la salle.

--Oui, monsieur.

--Le professeur a-t-il été content?

--Oui, répondit Volodia.

--Combien avez-vous reçu?

--Cinq.

--Et Nicolas?»

Je gardai le silence.

«Il me semble, quatre,» dit Volodia.

Mon frère avait compris qu'il fallait à tout prix me sauver du châtiment le jour où nous avions du monde.

«Voyons, messieurs, (Saint-Jérôme avait l'habitude de dire: voyons, à chaque mot) faites votre toilette et descendons.»

Aussitôt après notre entrée au salon, à peine les saluts d'usage échangés, nous passâmes dans la salle à manger.

Mon père était très en train. Il avait fait cadeau à Lioubotchka d'un riche service en argent. Au dessert, il se souvint tout à coup qu'il avait oublié chez lui une bonbonnière préparée pour l'héroïne de la fête.

«Va me la chercher, Colas, me dit-il, pour ne pas envoyer un domestique. Tu trouveras les clés sur la grande table, dans la coquille; tu sais ce que je veux dire?... Prends les clés, choisis la plus grande et ouvre le second tiroir à droite. Dans ce tiroir tu trouveras une boîte et les bonbons dans un sac. Apporte-moi tout cela.

--Et des cigares? veux-tu que je t'en apporte aussi? demandai-je, sachant qu'il avait l'habitude de les envoyer chercher après le dîner.

--Apporte-les si tu veux; mais prends garde de rien toucher dans mon cabinet,» cria-t-il comme je sortais de la salle.

Je trouvai les clés à la place indiquée; j'allais déjà ouvrir le tiroir, lorsque je fus saisi d'une envie folle d'essayer une toute petite clé qui faisait partie du trousseau.

Contre la galerie de la table, au milieu d'une foule d'objets de toutes sortes, était appuyé un portefeuille muni d'un cadenas; c'est là que je résolus d'essayer la petite clé. Ma tentative réussit à souhait, et tout un tas de papiers divers m'apparut.

La curiosité me poussait à lire ces papiers. Ce sentiment lutta en moi contre celui du respect que je portais à mon père. A mes yeux, mon père vivait dans une sphère à part, qui lui appartenait en propre et qui était trop haute pour être accessible à un enfant comme moi. Pris tout à coup de terreurs à l'idée de l'indiscrétion que j'allais commettre, et qui me semblait maintenant un sacrilège, je refermai le portefeuille le plus vite possible; mais il paraît que j'étais destiné à subir en ce jour néfaste tous les malheurs imaginables.

Après avoir introduit la petite clé dans la serrure, je la tournai dans le mauvais sens; croyant le cadenas fermé, je retirai la clé.... Oh! horreur! je n'avais plus dans la main que la tête de la petite clé. C'est en vain que je m'efforçai de la faire tenir sur la moitié qui était restée dans la serrure, espérant sans doute qu'elle en sortirait par un enchantement. Mais non, il fallait m'habituer à l'horrible idée que j'allais passer pour avoir commis un nouveau crime, qui serait découvert le jour même, lorsque mon père rentrerait dans son cabinet.

Ainsi, dans cette terrible journée, Mimi aurait porté plainte contre moi à grand'mère! J'avais reçu une mauvaise note, et cassé cette petite clé! Que pouvait-il m'arriver de plus?

Pas plus tard que ce même soir, j'aurais à répondre à grand'mère à cause du rapport de Mimi, à Saint-Jérôme, à cause de la mauvaise note, et à mon père pour l'affaire de la clé.

Et tout cela en un seul jour!

«Que vais-je devenir? Que vais-je devenir? Oh! oh, oh, oh!.... qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? me répétais-je tout haut en marchant à grands pas sur le tapis moelleux qui recouvrait la pièce. Hélas! m'écriai-je, en prenant les bonbons et les cigares: «_On n'échappe pas à sa destinée!_» Et je courus à la salle à manger.

Cette sentence fataliste, que j'ai entendu prononcer dans mon enfance à notre menin Nicolas, m'a toujours fait du bien et n'a jamais manqué de me calmer au moment décisif, dans les circonstances les plus pénibles de ma vie.

Quand je me retrouvai au salon, j'étais très excité, et d'une gaieté qui n'était pas naturelle.

Après le dîner, les jeux commencèrent, et j'y pris une part active.

Pendant que nous jouions «au chat et à la souris», je courus par maladresse contre l'institutrice des Kornakoff, qui s'amusait avec nous, et, sans le vouloir, je déchirai sa robe. Je remarquai que les jeunes filles, et Sonitchka en particulier, furent enchantées de voir l'institutrice sortir du salon d'un air contrarié pour aller faire recoudre sa jupe dans la chambre des couturières. Je résolus aussitôt de procurer une seconde fois ce plaisir à mes jeunes amies.

Pour exécuter cet aimable dessein, dès que l'institutrice fut rentrée au salon, je me mis à gambader autour d'elle et me livrai à ces évolutions, jusqu'à ce que j'eusse réussi à mettre le pied sur sa robe et à la déchirer de nouveau. Sonitchka et les princesses eurent toutes les peines du monde à s'empêcher de rire, ce qui flatta énormément mon amour-propre. Mais Saint-Jérôme, qui avait, à ce qu'il paraît, deviné mon espièglerie, s'approcha de moi en fronçant les sourcils, menace que je ne pouvais pas souffrir, me déclara que ma gaieté bruyante n'annonçait rien de bon, et que, si je ne parvenais pas à la modérer, il saurait m'en faire repentir, bien que ce fût un jour de fête.

Je me trouvais dans cet état d'exaspération dans lequel tombe un joueur qui a mis sur le tapis plus qu'il n'avait dans sa poche et qui, de crainte de compter ses pertes, continue à mettre des cartes sans avoir la moindre espérance de regagner ce qu'il a perdu, mais jouant simplement pour ne pas se donner le temps de réfléchir.

C'est pourquoi je répondis à mon gouverneur par un sourire insolent, et je m'éloignai de lui.

Après «le chat et la souris,» ce fut le tour d'un autre jeu que nous avions surnommé «le pied de nez». Nous placions deux rangs de chaises en face l'un de l'autre, et les dames et les cavaliers se partageaient en deux camps, chaque dame choisissant le cavalier qui lui plaisait.

La plus jeune des princesses prenait toujours le plus jeune des frères Ivine; Katienka donnait alternativement la préférence à Volodia ou à Ilinka Grapp; quant à Sonitchka, elle choisissait à tous les tours Serge Ivine, et, à ma vive surprise, ne témoignait aucune confusion lorsque Serge venait d'emblée s'asseoir vis-à-vis d'elle, avant qu'elle l'en eût prié.

Elle riait, de sa voix sonore et harmonieuse, et l'approuvait d'un signe de tête pour montrer qu'il avait deviné son intention. Moi, personne ne me choisissait; je comprenais que j'étais de trop, celui qui restait, dont personne ne voulait et dont on devait dire chaque fois: «Quel est celui qui reste? Ah! Nicolinka.... Eh bien! prends-le, toi!» Et mon amour-propre était cruellement mortifié.

Aussi, quand c'était à moi de me présenter devant une dame, j'allais tout droit à ma sœur ou à la plus laide des petites princesses, et, pour mon malheur, je ne me trompais jamais.

Sonitchka avait l'air de s'occuper de Serge au point d'en oublier jusqu'à mon existence.

Je ne sais de quel droit je l'appelais dans ma pensée «une traîtresse,» car elle ne m'avait jamais promis de me choisir de préférence à Serge; mais j'étais tout à fait convaincu qu'elle se conduisait envers moi de la façon la plus coupable.

Le jeu terminé, je remarquai que cette traîtresse, que je vouais au mépris sans pouvoir détacher mes yeux de sur elle, s'était mise à l'écart avec Katienka et Serge, dans un coin, et qu'ils discutaient quelque chose d'un air de mystère.

Je me glissai derrière le piano à queue pour surprendre leur secret; et voici le tableau qui frappa mes yeux:

Katienka tenait un mouchoir de batiste par les deux bouts au-dessus de la tête de Serge et de Sonitchka:

«Non, vous avez perdu, il faut s'exécuter,» disait Serge.

Sonitchka, les bras retombants, restait debout devant lui comme une coupable, et rougissait en disant:

«Non, je n'ai pas perdu, n'est-ce pas, Katienka?

--Par amour de la vérité, je dois te dire, ma chère, que tu as perdu ton pari.»

Katienka avait à peine prononcé ces paroles, que Serge se pencha vers Sonitchka et l'embrassa!...

Et Sonitchka se mit à rire, comme si ce n'était rien, comme si c'était une plaisanterie!

N'est-ce pas horrible!!! Oh! l'astucieuse traîtresse!

Alors je ressentis un mépris profond pour toutes les jeunes filles en général et pour Sonitchka en particulier; je découvris tout à coup qu'il n'y avait rien de divertissant dans ces jeux, et qu'ils étaient bons pour amuser de vilaines gamines. Je fus pris aussitôt d'un désir irrésistible de me conduire mal et de commettre une espièglerie si forte qu'elle ébahirait tout le monde.

L'occasion de me signaler ne se fit pas attendre.

Je vis Saint-Jérôme tenir un conciliabule avec Mimi, puis sortir du salon; j'entendis ses pas d'abord sur l'escalier, puis au-dessus de nos têtes, s'acheminer dans la direction de la salle d'étude.

Je supposai que Mimi avait raconté à mon gouverneur qu'elle m'avait rencontré dans le corridor pendant ma leçon, et qu'il était allé regarder le carnet de notes.

Dans ce moment, je me figurais que l'unique but de Saint-Jérôme dans cette vie était de trouver un prétexte pour me punir.

Sous l'influence de ces mauvaises pensées, je perdis la faculté de réfléchir, et, lorsque Saint-Jérôme revint et, s'approchant de moi, me dit que je n'avais pas le droit de me trouver au salon, que je devais monter immédiatement, à cause de ma conduite pendant la leçon d'histoire et de la mauvaise note que j'avais reçue, je lui tirai la langue en déclarant que je ne sortirais pas du salon.

Au premier moment, mon gouverneur ne trouva pas un mot, saisi de stupéfaction et de colère.

«C'est bien!» dit-il enfin, et il me prit le bras.

«Je vous ai déjà menacé plus d'une fois du châtiment dont votre grand'mère a voulu vous sauver; mais je vois qu'il n'y a que la verge qui puisse vous faire obéir; aujourd'hui vous l'avez richement méritée....»

Il prononça cette sentence si haut que tout le monde l'entendit.

Le sang afflua vers mon cœur avec une force extraordinaire; je sentais ses battements, je sentais que mes joues pâlissaient et qu'un tremblement convulsif agitait mes lèvres.

Je devais être terrible à voir; Saint-Jérôme, évitant mon regard, s'approcha vivement de moi et s'empara de ma main; mais, à peine eus-je senti le contact de ses doigts, que je fus pris d'une telle irritation que ma fureur ne connut plus de bornes; j'arrachai ma main de son étreinte et je lui appliquai un coup, de toute ma force d'enfant.

«Mais qu'est-ce qui te prend? me dit à l'oreille Volodia, saisi d'effroi et de stupeur devant cet acte de rébellion.

--Laisse-moi, lui criai-je à travers mes larmes; personne de vous ne m'aime ... vous ne comprenez pas combien je suis malheureux! Vous êtes tous vilains!» ajoutai-je, dans une sorte de délire, en m'adressant à toute la compagnie.

A ce moment, mon gouverneur, pâle, mais résolu, s'approcha de nouveau de moi. Avant que j'eusse le temps de me mettre sur la défensive, mes deux mains furent prises comme dans un étau, et il m'entraîna hors du salon.

La tête me tournait d'émotion; je me souviens seulement de m'être débattu en désespéré de la tête et des genoux, tant que j'en eus la force. Je me rappelle que plus d'une fois mon nez frotta contre son pantalon; je mordis sa redingote; il me semblait que de tous côtés je rencontrais ses pieds, tandis qu'à l'odeur de la poussière se mêlait celle de la violette dont Saint-Jérôme se parfumait.

Cinq minutes plus tard, les portes de la chambre de débarras se refermèrent sur moi.

«Vassili! cria Saint-Jérôme, d'une voix de triomphe. Apporte-moi-la verge.»

CHAPITRE XX

RÊVERIES ET DÉSESPOIRS

Aurais-je jamais pu croire, à cet instant, que je survivrais à tous ces malheurs, et qu'un jour je pourrais les évoquer tranquillement?

En me rappelant tous mes méfaits je ne pouvais m'imaginer ce que je deviendrais; cependant j'avais un vague pressentiment que j'étais perdu sans retour.

Au premier abord, un silence absolu régna autour de moi et dans toute la maison; ou, tout au moins, la violence de mes émotions m'empêchait d'entendre quoi que ce fût; peu à peu je commençai à distinguer des bruits divers.

Vassili monta, jeta sur le rebord de la fenêtre de ma prison un objet qui ressemblait à un balai, puis il s'étendit en bâillant sur un coffre.

Ensuite j'entendis en bas un murmure de voix (évidemment on parlait de moi) et ensuite des cris d'enfants, des rires, des courses ici et là; et, quelques minutes plus tard, tout rentrait dans le silence, la maison reprenait son train ordinaire, comme si personne ne savait que j'étais enfermé dans ce réduit obscur, et personne ne se souciait de moi.

Je ne pleurais pas, mais je sentais quelque chose de lourd sur mon cœur, comme une pierre.

Une foule de pensées et d'images passaient plus rapides que l'éclair dans mon imagination troublée; le souvenir de mes malheurs interrompait sans cesse leur chaîne capricieuse, et de nouveau, dans l'ignorance du sort qui m'attendait, en proie au désespoir et à la crainte, je m'égarais dans un labyrinthe sans issue.

Tantôt je me disais que l'antipathie générale, la haine que tout le monde me témoignait, devaient avoir une cause quelconque. (En ce moment j'étais persuadé que tous dans la maison, à commencer par grand'mère et à finir par le cocher Philippe, me détestaient et se délectaient de mes souffrances.) Non, me disais-je, sans doute je ne suis pas le frère de Volodia, je suis un malheureux orphelin qu'on a recueilli par pitié, et cette idée saugrenue, non seulement me procura une triste consolation, mais elle me parut tout à fait vraisemblable.

Il m'était agréable de penser que j'étais malheureux, non par ma propre faute, mais parce que c'était mon sort depuis le jour de ma naissance, comme pour le pauvre Karl Ivanovitch.

«Mais à quoi bon m'en faire un mystère, pensais-je, puisque je suis arrivé à le pénétrer moi-même?... Eh bien! demain j'irai trouver papa, et je lui dirai:

«Papa, il est inutile de vouloir me cacher le secret de ma naissance, je l'ai deviné.»

Et papa répondra:

«Que puis-je faire, mon ami? oui, tôt ou tard tu devais le découvrir,--tu n'es pas mon fils, je t'ai adopté, mais, si tu te montres digne de mon affection, je ne t'abandonnerai jamais.»

Alors je lui dirai:

«Papa, bien que je n'aie pas le droit de t'appeler de ce nom, mais je le prononce pour la dernière fois, je t'ai aimé, et je t'aimerai toujours! Je n'oublierai jamais que tu es mon bienfaiteur! mais je ne puis plus rester chez toi. Ici personne ne m'aime, et Saint-Jérôme a juré de m'exterminer. Un de nous, lui ou moi, nous quitterons ta maison parce que je ne peux plus répondre de moi; je hais cet homme profondément; je me sens capable de tout! Je l'exterminerai. (Oui, je dirai cela): papa, je l'exterminerai!»

Papa me suppliera de n'en rien faire; mais moi, je ferai un grand geste, et je répondrai:

«Non, mon ami, mon bienfaiteur, nous ne pouvons plus vivre ensemble, laissez-moi partir.»

Puis je l'embrasserai, et je lui dirai:

«Oh! mon père! mon bienfaiteur! donne-moi pour la dernière fois ta bénédiction, et que la volonté de Dieu soit faite!»

Et, à cette pensée, je sanglote assis sur un coffre dans l'obscur réduit.

Puis, tout à coup, je me rappelle le honteux châtiment qui m'attend; la réalité apparaît à mes yeux sous son jour véritable, et tous mes rêves s'effacent en un clin d'œil.

Bientôt, pourtant, mes songes recommencent; je me vois déjà en liberté et hors de ma famille. Je me fais hussard et je pars pour la guerre. De tous côtés les ennemis fondent sur moi, je brandis mon sabre, et j'en tue un; encore un coup de sabre, et un second ennemi tombe raide, puis un troisième de même. Enfin, exténué de fatigue, couvert de blessures, je glisse sur la terre et je crie: «Victoire!» Un général à cheval se dirige vers moi et dit: «Où est notre libérateur?» On me désigne, alors il se jette à mon cou en versant des larmes et crie: «Victoire!»....

Me voilà remis de mes blessures, et je me promène sur le boulevard de Tver, à Moscou, le bras en écharpe soutenu par un mouchoir de couleur noire. Je suis général! Le Tzar vient au-devant de moi et demande qui est ce jeune homme couvert de blessures? On lui répond que c'est le célèbre héros Nicolas!--Le Tzar s'approche de moi et me dit: «Je te remercie, et je t'accorde tout ce que tu me demanderas!»

Je salue respectueusement le Tzar, et, m'appuyant sur mon sabre, je lui dis:

«Je suis heureux, grand Tzar, d'avoir pu verser mon sang pour ma patrie, et j'aurais voulu mourir pour elle; mais, puisque tu me fais la grâce de souffrir que je t'adresse une prière, je te supplie de permettre que j'extermine mon ennemi, l'étranger, Saint-Jérôme. Je veux exterminer mon ennemi Saint-Jérôme.»

Alors je me tourne vers Saint-Jérôme, et je lui dis d'un ton sévère: «Tu as fait mon malheur, à genoux!»

Mais, hélas! juste à cet heureux moment, je me rappelle qu'à chaque instant le véritable Saint-Jérôme peut entrer avec la verge, et je ne suis plus un général qui sauve son pays, mais l'être le plus misérable et le plus piteux de toute la terre.

Ou bien encore je me figurais que j'étais mort de chagrin, et je me représentais sous de vives couleurs le saisissement de Saint-Jérôme en trouvant à ma place un corps privé de vie.

Puis je me rappelais ce que Nathalia Savichna m'avait dit, que l'âme d'un mort hante la maison pendant quarante jours. Et je me voyais, invisible à tous, errant après ma mort dans les différentes pièces de la maison; j'entendais les larmes sincères de Lioubotchka, les regrets de grand'mère et les reproches que mon père adressait à Saint-Jérôme.

Papa disait, les larmes aux yeux:

«C'était un brave garçon!

--Oui, répondait Saint-Jérôme, mais un très grand polisson....

--Vous devriez avoir plus de respect pour les morts, interrompait papa, c'est vous qui l'avez fait mourir de peur; il n'a pas eu la force de supporter l'humiliation que vous lui réserviez.... Je vous chasse, scélérat!...»

Et Saint-Jérôme courbe le front et implore le pardon de mon père.

Après quarante jours, mon âme s'envole au ciel, et là je distingue une forme blanche, transparente et longue, et j'ai le sentiment que c'est ma mère. Cette forme blanche m'enveloppe, me caresse; cependant j'éprouve une inquiétude, je ne la reconnais pas entièrement.

«Si c'est toi, lui dis-je, découvre-moi ton visage que je puisse t'embrasser.

Et sa voix me répond: «Ici nous sommes tous ainsi, et il n'est pas en mon pouvoir de t'embrasser plus fort. Est-ce que tu ne te trouves pas bien ici?

--Oui, je suis très bien ... mais tu ne peux plus me caresser, et je ne peux pas baiser tes mains.

--Ce n'est pas nécessaire,» répond maman.

Et je sens qu'elle a raison et qu'on est très bien comme cela; puis, il me semble que nous nous envolons ensemble dans les airs, plus haut, toujours plus haut.

A ce moment, je me réveille, et je me retrouve sur le coffre, dans le cabinet noir, avec des joues humides de larmes, sans une idée quelconque, et me répétant: «Et nous nous envolons ensemble dans les airs, plus haut, toujours plus haut.»