L'Émigré

Part 8

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Le courrier ne part qu'après-demain, et je ne puis attendre si long-temps pour apprendre à ma chère Emilie, que le hasard m'a fait voir ce matin à Francfort, un officier qui est dépêché de l'armée à Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure santé, et n'avait pas été blessé comme quelques gazettes l'ont annoncé; mais un de ses parens du même nom, et c'est ce qui a donné lieu à l'erreur. Je n'ai pas lû ces gazettes; mais comme elles pourraient vous parvenir, je ne perds pas un instant pour prévenir l'inquiétude qu'elles auraient causée à mon Emilie. Il faudrait en vérité que la génération actuelle eût reçu des ames plus fortes ou insensibles pour résister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse époque où nous vivons. Je viens de lire les _confessions_ de ROUSSEAU, qui a l'art d'intéresser en racontant des faits minutieux, et qu'un autre ne serait pas tenté de relever; et je songeais après cette lecture aux circonstances présentes; je me disais: quelle énergique peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'événemens qui demanderaient toute la pénétration de son esprit observateur, pour en démêler les causes, et toute la vigueur et la clarté de son style pour les bien expliquer; mais en y réfléchissant plus attentivement, j'ai pensé que son ame sensible aurait été flétrie par des spectacles pleins d'horreur, et affaissée sous le poids de tant de maux. C'est dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son coeur pour y chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables et proportionnées. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux, mille et mille fois répétés, employés à chaque instant deviennent insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un _crescendo_ de crimes et d'infortunes qui va à l'infini. Le plus simple récit fait alors plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. Ma sensibilité a été singulièrement affectée par un exposé simple et naturel des malheurs des Emigrés. Un officier qui a su que le marquis de ST. ALBAN est ici, est venu le voir; nous avons parlé des Emigrés. Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits à vivre, du métier de garçon charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent à danser, qui montrent la géographie ou le Français, ceux-là sont des _Milords_; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air content. Le Français commence par être abattu, il reprend courage, et à la moindre ressource il passe à la gaieté. Le Marquis lui a demandé en baissant la voix s'il pourrait lui être utile; l'officier a tout de suite dit, en prenant un ton animé et sensible, comme pour rendre toute la compagnie témoin de la générosité du Marquis, je vous remercie infiniment, et il lui a serré fortement la main, je suis très-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand succès; je gagne à ce métier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de très-jolies demoiselles et de les entendre chanter. Il ne m'en coûte rien pour ma nourriture, parce que je suis invité tous les jours chez l'une ou l'autre de mes écolières, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons aussi de très-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point à plaindre. Un instant après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir: puisque monsieur le Marquis est disposé à obliger ses compatriotes, je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa générosité envers un homme malheureux et très-respectable. Quel est-il? Si ce n'est point un mistère, a dit le Marquis, qui s'attendait à entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon confesseur a répondu le jeune homme. Nous nous sommes regardés en souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donnés autrefois, et de l'intérêt qu'il me témoignait lorsque ma mère me faisait aller à confesse, et il fallait bien y aller, car mon précepteur m'accompagnait. C'est un vieux prêtre infirme, et qui est menacé d'être aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche de le secourir dans son malheureux état. Nous étions disposés à rire au début de cette histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis à l'officier, une petite offrande, déterminée par le plus touchant intérêt. L'officier sautait de joie à mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons promis de continuer à donner des secours à son malheureux confesseur, et il est sorti enchanté d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.

Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras. Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter; mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout lorsque vous étiez en tiers: mon coeur et mon esprit alors n'avaient plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien tendrement.

LETTRE XX.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie, rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas politique, peut-être les intérêts de mon coeur font-ils illusion à mon esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit, qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en citant un ancien, _l'attiser avec l'épée_. On dit que c'était le sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de ST. ALBAN. Les Emigrés veulent que les Puissances fassent les plus grands efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux, menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler. Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères, des soeurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous, ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui fimes l'application de ces vers sublimes de CORNEILLE.

«A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent, L'état est florissant, mais les peuples gémissent, Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits Et la gloire du trône accable les sujets.»

Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang froid à la guerre. Je déteste tous les conquérans et je voudrais que l'univers ne fut habité que par ces bons Quakers, qui ont en horreur l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine, j'espère la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute à une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le coeur le plus aimant a donc toujours quelque vide que découvrent de nouvelles et vives émotions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage, et c'est cependant ce que je crois éprouver depuis votre lettre.

LETTRE XXI.

LE MARQUIS DE ST. ALBAN

AU

PRÉSIDENT DE LONGUEIL.

J'ai lû, mon respectable ami, avec le plus vif intérêt le récit de vos aventures. Les Français dispersés sur toute la terre présentent une variété infinie de scènes touchantes, trop souvent tragiques, et dont plusieurs sont romanesques. Ils ont tout éprouvé: humiliations, refus inhumains, intérêt touchant, secours imprévus, persécutions impolitiques, compassion stérile. Mes généreux hôtes m'ont trouvé les larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre était sur la table, on a craint que je n'eusse reçu de fâcheuses nouvelles, et essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire la lecture. Tous les visages étaient attentifs, et il n'y a pas eu un trait intéressant de votre récit qui n'ait produit la plus vive impression; des larmes d'attendrissement ont coulées à plusieurs reprises, à la description de la généreuse réception des habitans des rives du Pô. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trépignoit de joie, comme s'il eût été sur le rivage à vous attendre; on le voyait prêt à courir pour vous précéder le lendemain et vous retrouver. La Comtesse, les yeux inondés de pleurs au récit des procédés de ce bon négociant de Cremone, était d'une beauté ravissante. Je n'avais jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement; quelle différence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en déformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beauté de chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'épanouir pour recevoir la céleste rosée qui les inondait. Le brave homme, disait le Commandeur, je lui donnerais la moitié de mon château, s'il était dans le besoin; la mère disait, l'excellent homme, heureusement il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour y recevoir cet honnête Cremonois, et je crois que s'il eût été là, elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.

Après cette intéressante lecture, vous jugez qu'il a été fort question des Emigrés; on a raconté quelques histoires dont plusieurs étaient d'un genre bien opposé à celle de votre voyage. Une carte géographique était sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays où nos compatriotes sont accueillis ou tolérés; il est venue à ce sujet une assez singulière idée à la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrés dans les différens états de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs; et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les pays où ils auraient été mal accueillis seront en couleur noire et des montagnes arides, des torrens dévastateurs désigneront l'âpreté du climat; dans ceux où ils auront été bien reçus, on verra des prairies émaillés de fleurs et des verts bocages; mais il faut une légende au bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi à cette idée, et la Comtesse a été prendre ses crayons.

Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les légendes, j'ai senti la difficulté de leur donner le style court et serré qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le temps d'être court, faire un récit historique.

Voici celui de la Russie.

Louis XIV a prodigué des secours à un roi qu'on avait précipité du trône; la générosité de son ame et le noble orgueil de son rang ont déterminé les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est empressée d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, CATHERINE, femme sensible et généreuse, a tendu une main bienfaisante à l'humanité souffrante; son trésor a été la caisse des malheureux; ils ont trouvé une nouvelle patrie dans ses états, et ont reçu d'elle des terres et des fonds pour les faire cultiver.

* * * * *

La légende de l'Angleterre.

Les malheureux Français fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le fer des brigands et la hâche des bourreaux, sont venus chercher un asile chez leurs anciens rivaux.

La politique, l'intérêt ont cédé aussitôt aux cris de l'humanité désolée; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prêtres, d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces bienfaits durables et en assurer l'équitable distribution, ils ont établi les plus sages précautions, avec cette méthode précise du génie calculateur qui les caractérise; ils ont su distinguer, naissance, services, âge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont été pour tous les Français des lettres de naturalisation.

La Prusse est à remarquer pour les secours que le Roi a prodigués aux Emigrés Français; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont été placés dans ses troupes, et un grand nombre dans des maisons d'éducation, aux frais de sa Majesté.[A]

[A] Cette lettre a été écrite en 1793, et depuis cette époque, le roi de Prusse a donné des terres à plusieurs Emigrés Français dans l'intérieur de ses états, et dans le nouvelle partie de la Pologne, acquise par le dernier partage. Une congrégation de religieuses a demandé un asile, et le Roi leur a accordé une maison où elles vivent facilement du travail de leurs mains, et selon leur institut. Enfin les Emigrés, que distingue leur mérite littéraire, ont obtenu dans l'académie de Berlin des places auxquelles sont attachés des appointemens.

La retraite modeste et simple d'un héros, _Rhinsberg_ est aussi distinguée sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elyséens, quelques ombres heureuses échappées à la fureur d'un gouvernement barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse patrie, célébrant les vertus et les talens de leur auguste bienfaiteur; ils sont auprès d'une pyramide, et j'y lis le nom de l'éloquent et généreux MALESHERBES. C'est à toi qu'elle est consacrée, ministre du plus vertueux des rois, défenseur du meilleur des hommes.

_Brunswick_ doit être désigné sur cette carte, comme un des pays où l'hospitalité envers les Français est la plus noblement exercée; on croit souvent se trouver à la cour de France quand on voit l'illustre souverain de _Brunswick_ entouré de généraux, de ministres, de magistrats et de prélats Français. Ses bienfaits préviennent les besoins, et à la noble simplicité de ses manières il semblerait que ce sont les dons de l'amitié.

Je n'aurais malheureusement pas à m'étendre beaucoup, mon respectable ami, sur cette idée de la Comtesse, que j'ai saisie avec empressement. Ce court tableau est tracé par la vérité, et joint à celui de votre voyage, il forme un agréable contraste avec tant de scènes d'horreur. Je vous écris cette lettre en quelque sorte en commun; vous êtes connu dans le château de _Loewenstein_ comme si vous y aviez long-temps habité, et la Comtesse et le Commandeur ont pour vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amitié, et ce dernier sentiment, passez-moi cette vanité, est dû à celle dont vous m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bontés.

LETTRE XXII.

LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL.

AU

MARQUIS DE ST. ALBAN

à _Dusseldorff_.