Part 6
Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme de la multitude. Les terreurs de madame de GRANVILLE n'étaient que trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté, conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de GRANVILLE expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie, dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds, plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin de madame de GRANVILLE. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les têtes sanglantes de BERTHIER et FOULON, avec lesquels elle avait eu quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris; mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et partit. Le Président de LONGUEIL, après m'avoir prodigué tous les soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire, me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre coeur, si vous portez les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et la musique, parler d'un _faire large au mesquin etc. etc._ La vérité est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard; ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre, les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, _à douze ou treize cents_, enfin les _transtévèrins_ offrent dans les traits de leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent à se nommer entre eux BRUTUS, CICERON etc. Je pourrais aussi, en parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant du Gouvernement, LOLME qui a copié BLACKSTHONE. Je bornerai le récit de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration pour FREDERIC et CATHERINE attirait dans le Nord, et l'on accourait avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles, aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de moeurs qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des PRINCES, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire. Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens, cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment, et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon coeur.
LETTRE XI.
LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL
AU
Mis St. ALBAN.
C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez ULISSE, qui, voulant s'assurer si ACHILLE n'était point caché sous le déguisement d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes. ACHILLE se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en prononçant le mot _ducat_, si elle en parle sans qu'il soit question d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant SALOMON son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers, il donne l'intelligence aux plus bornés. Le _Jokai_ de douze ans, transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du CORREGE et le mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle, votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et jeune ami de tout mon coeur.
J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à l'armée de CONDÉ. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera de faire faire au Prince une si bonne acquisition.
LETTRE XII.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir. Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans espoir. Mais ne serais-je pas comme IDOMENÉE qui jure aux dieux d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.
LETTRE XIII.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise, j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a été extrême sur ce _mais_, et il m'a fait les plus vives instances d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait. Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa mort, et en sondant avec attention son coeur; enfin il a mis une chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si le coeur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient, et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons Germains, car vous parlez comme un _Lovelace_.--Je n'ai jamais lû votre _Lovelace_ mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un vieux comte FRIZZAMBERG qui avait été l'intime du duc de RICHELIEU à Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie. Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour leurs femmes, voilà ce qu'il faut.
Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre _Idomenée_, qui a pu vous donner cette idée?
LETTRE XIV.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à vendre chez un fermier, à une lieue de LOEWENSTEIN; grâce à ce cheval bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française, et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à demain; mon coeur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous serrerai dans mes bras?
LETTRE XV.
LA CESSE DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis. N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui, et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin, il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de vérité.
«EMILIE se communique aisément, sa physionomie est expressive et animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre plein d'agrément et de solidité.»
Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère, que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts, mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout le tort du peintre.