L'Émigré

Part 5

Chapter 52,772 wordsPublic domain

Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition, affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval, des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite le Roi et sa famille escortés de la FAYETTE et du comte DESTAING l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon coeur était navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?--Non j'ai été à la comédie.--MOLÉ a-t-il joué?--Pour moi j'ai été obligé de rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf heures.--Vous avez donc vu passer le Roi.--Je n'ai pas bien distingué, il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques circonstances. Ensuite.--«Jouez-vous au _Wisch_?--Je jouerai après souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer aux pieds du Roi.

Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de MONTAIGNE, qu'il me cita à l'appui de son opinion. _La majesté royale s'avale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à fonds._ Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres, j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais, elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée, elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine, avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on? rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée, d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée, il quitta une cour où quelques _agrémens_ dans l'esprit et des connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de _Coriolan_, d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de STAEL alla au devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_ à la main, et tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever.... l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.

Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans défense à tous les artifices; NECKER était le maître du conseil, et le comte de MONTMORIN, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce, s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires, d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous avez entendu parler d'un marquis de FAVRAS qui avait cherché à signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le malheureux FAVRAS fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, _qu'il fallait une victime au peuple_. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune; plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir le marquis de FAVRAS; le geolier habitué au respect pour les magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste seul avec le prisonnier; FAVRAS troublé et ignorant les formes de la justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la manière la plus insidieuse. FAVRAS nie qu'il ait reçu des ordres du Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable, que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le dérober au supplice. FAVRAS troublé par l'aspect de la mort, sans rien articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils de gens qui l'approchent.» Il dicte à FAVRAS une déclaration telle qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi seul est _inviolable_, et ne met pas en doute que la Reine sera mise en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud. FAVRAS attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que pressé par le fatal cordon.

Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient, l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes, que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il ne fût mis en jugement.

DUMOURIER se vante de n'avoir pas voulu servir sous ROBESPIERRE. Ainsi cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.

Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un événement qui affecte mon coeur d'un douloureux souvenir, et qui vous fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple, dont on vantait la douceur et l'humanité.

Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de GRANVILLE, c'était son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit, mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression qui saisit le coeur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès de madame de GRANVILLE, et le président de LONGUEIL ne s'y trompait pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la chaleur de votre coeur. Madame de GRANVILLE était sans art comme sans prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença. Madame de GRANVILLE qui avait embrassé avec vivacité le parti Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa terre, elle y était tombée malade, et comme je me trouvai dans son voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de GRANVILLE, sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux, et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.