L'Émigré

Part 3

Chapter 32,457 wordsPublic domain

J'ai reçu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre datée de ***, et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes que j'éprouvais. Vous existez, vous avez sauvé quelques débris de votre fortune, c'est le comble du bonheur dans ces temps de calamités. La plupart de ceux qui ont été assez heureux pour dérober leur vie à la fureur des monstres qui gouvernent la France ne trouvent que la misère dans les pays étrangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontré des Emigrés dans plusieurs endroits. Là, je les ai vu accueillir d'abord avec mépris et défiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidité mettre à profit leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on les forçait en entrant dans une ville de faire connaître leurs ressources, et quelques uns après avoir ainsi exposé leur misère à tous les yeux, étaient reconduits aux portes de la ville, comme de malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis quelques mois être sur un champ de bataille, où l'on ne porte que des regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retirée, la conduite la plus circonspecte ne peuvent faire échapper à la barbarie de la jurisprudence révolutionnaire. Hélas! ces biens qui faisaient n'aguères l'orgueil et les délices des riches font aujourd'hui, en quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'élèvent contre eux; il en est de même du mérite, des dignités et de l'esprit; jugez d'après cela, Monsieur, si j'ai dû trembler pour vous! Quelle affreuse époque, pour l'humanité que celle où les avantages qui distinguent les hommes, sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la réprobation ceux qui les possèdent. Je me plaisais autrefois à croire des vertus et de la sensibilité au général des hommes, et à regarder le crime et la cruauté comme d'affreuses exceptions; mais une révolution est une fatale lumière qui découvre l'hideuse nudité de la majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le récit que vous m'avez promis des événemens de votre émigration, et je vais vous obéir en vous faisant part de mes dernières aventures. J'ai fait la campagne de 1792, et lorsque l'armée Française a été dispersée, je me suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualité d'aide de camp de mon parent le comte de FOURS, lieutenant général au service de Prusse. Je n'entrerai pas dans le détail des opérations militaires, et je me bornerai à vous dire que trois jours avant la reddition de Mayence, ayant été blessé assez considérablement, je fus obligé de passer le Rhin pour ne pas être fait prisonnier. On essaya de me transporter à un gros bourg à peu de distance pour m'y faire panser; la douleur que me causait ma plaie me fit évanouir au pied d'un arbre; et là, en reprenant connaissance, je me suis trouvé au milieu d'une famille Allemande composée d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de sa belle-soeur et d'une nièce, et de plusieurs valets. Les uns et les autres étaient également empressés de me secourir, et je n'ai pu me défendre des instances qui m'ont été faites pour accepter un asile dans le château de la belle-soeur du Commandeur. Tout ce que l'humanité peut prodiguer de secours, je l'éprouve, et la sensibilité la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette quelquefois de me trouver si bien soigné, si heureux lorsque je songe à mes infortunés compatriotes, à de vieux et braves militaires expirans de misère; ils méritent mieux que moi les faveurs du sort, et ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversité a de plus cruel. Vous aimez les détails quand il s'agit de choses qui vous intéressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des circonstances qui peuvent vous donner une juste idée des personnes qui m'ont si généreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une situation charmante, est en ce moment habitée par un vieux commandeur de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa belle-soeur. C'est un homme qui retrace les seigneurs châtelains du quinzième siècle: la noblesse est à ses yeux le premier des mérites; la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le premier des devoir. Des manières franches jusqu'à la brusquerie, une certaine écorce de rudesse sous laquelle on découvre promptement un excellent coeur, un bon sens naturel sans culture, une gaieté qu'il entretient et réveille deux fois par jour par deux longs repas, où le vin du Rhin n'est pas épargné, voilà jusqu'à ce moment le principal personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procuré une fortune bien plus considérable que celle de son frère, et il en use noblement; mais abuse peut-être un peu de l'ascendant de la richesse envers la famille de ce frère, que ses bienfaits, et la perspective de son héritage tiennent dans une grande dépendance. La belle-soeur, qui est la maîtresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a été belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prétendre aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prétentions. L'esprit de la mère est plus juste que brillant, son caractère paraît froid; toutes ses manières ont une certaine réserve qui présente l'image de l'indifférence; mais dès qu'il est question de quelque chose qui tient à la générosité du coeur, à la sensibilité de l'ame, on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractère du sentiment. Il faut à présent vous parler de la fille. Figurez-vous une femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrême régularité que pour avoir quelque chose de plus frappant. De légères marques de petite vérole paraissent aussi jetées çà et là pour donner plus de piquant et de variété au plus beau teint qu'on puisse voir. Je sais combien les descriptions de la beauté d'une femme sont insipides; j'abrège donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais surprendre ne laisse rien à désirer; ce qu'elle dit attache, et satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en réfléchissant un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari est en ce moment à Vienne pour un grand procès, dont la famille redoute l'issue; elle est menacée de perdre la moitié de sa fortune. Voilà les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs bontés par la longueur de mon séjour. Elles s'opposent à tout projet de départ, jusqu'à ce que je sois entièrement guéri, et il n'est pas si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulières. Vers les cinq heures, il revient avec sa soeur et sa nièce, et puis toute la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mère de temps en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus animée parle d'une manière qui intéresse et séduit, et elle écoute avec la plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne. L'amitié profite de toutes les facultés aimantes d'une femme bien propre à inspirer et à éprouver même un sentiment plus vif. Elles ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une Françoise fort intéressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy. J'ignorois qu'il y eût en France une femme de ce nom; il faut que le chevalier de Vassy se soit marié et ait pris le titre de Vicomte. Les deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles parlent avec un singulier intérêt; elle a habité quelque temps à Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend avec une vive impatience. Cette jeune personne paraît avoir beaucoup d'esprit, et il est particulièrement disposé à l'observation. C'est pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les sentimens, et il ne paraît pas que son ame en ait moins de chaleur. Voila le jugement que m'ont mis à même de porter plusieurs lettres que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est très-soutenue, très-animée, et forme la plus agréable occupation de la Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la littérature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le Français au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le mauvais choix des mots, qu'elle soit étrangère. ROUSSEAU est l'auteur qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir à lire les tragédies de VOLTAIRE. Parmi nos moralistes, MONTAIGNE est celui dont elle fait le plus de cas, et elle déteste LA ROCHEFOUCAULT. Elle m'a fait une réponse à son sujet qui m'a laissé sans réplique. Je pourrais, dit-elle, être de votre avis, s'il n'avait fait que décrire ce qu'il a découvert dans les replis du coeur humain; mais lorsqu'il rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre à ne pouvoir être distinctement aperçues, je suis fondée à dire que c'est dans son propre coeur seulement qu'il a pu les découvrir. Telle est cette maxime: _il y a dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas._ Quelqu'un lui a-t-il fait cette affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu démêler avec certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore cité quelques maximes de ce genre, et j'ai été obligé d'abandonner LA ROCHEFOUCAULT. Adieu, mon cher Président, mon père, mon tendre ami. Admiration, respect, reconnaissance, voilà les sentimens que je vous ai consacrés depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.

LETTRE X.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures, et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison, et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans l'histoire Romaine, c'est MARC ANTOINE abandonnant l'empire de l'univers pour suivre CLÉOPATRE: aussi dans les tragédies et les comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis, si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution, ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie; mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur. J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais, a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu, n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps retardée.... Il semblerait d'après cela que le coeur doit éprouver tôt ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive. Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, _on ne recule que pour mieux sauter_? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le coeur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent suffire à la tendresse du coeur le plus aimant. Le Marquis prétend s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et son coeur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu, ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.

HISTOIRE

DU MARQUIS DE ST. ALBAN.