L'Émigré

Part 2

Chapter 23,442 wordsPublic domain

Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici aussitôt que je le désire. Comment quitter votre mère, tant que le marquis de St. ALBAN sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre oncle qui n'a rien à faire chez lui, et qui prend plaisir à la société du Marquis, ne vous quittera pas de sitôt. Je vous regrette bien ma chère Victorine, et dans ces bois où nous aimions à nous égarer, et sur les bords du Rhin, où quelquefois nous restions des heures entières à jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi dans les momens où l'on est le plus frappé des beautés de la nature, la mélancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous jettent hors de nous-mêmes, et le mot _divertir_ est d'une grande justesse, à laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir, effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, et c'est ce que signifie _divertir_. Les plaisirs qui tiennent de plus près à la nature nous y ramènent, concentrent nos sentimens et nos pensées, et l'ame alors a plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent plus près de pleurer que de rire; mais qui a jamais été aussi heureux en riant de tout son coeur qu'en répandant des larmes arrachées par le sentiment! Dans quelle douce rêverie nous étions souvent plongées toutes deux, en entendant le bruit de la chûte du Rhin, près de Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec transport, au sortir de cette rêverie, comme l'on fait après une conversation où l'on s'est donné des témoignages de tendresse. Au reste, ma chère amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour vous communiquer mes réflexions, et m'éclairer de votre jugement; quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des prétentions. Votre Emigré d'après ce que vous m'en dites, me paraît fort intéressant, et vous m'inspirez la curiosité de le voir. Il n'y a point develles de l'armée. Je tremble à chaque gazette qui arrive; je me dis quelquefois: pourquoi donc aller à l'armée quand on a de la fortune, quand on peut être un bon mari, un bon père, élever ses enfans, soigner son bien; ne peut-on donc être heureux chez soi que lorsqu'on a quelque chose à raconter, un titre sur son adresse, et un morceau de ruban à sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois considéré notre fermière, quand son mari fait de loin, en rentrant chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagné quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une querelle, qu'il a menacé ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge, et d'un air tout à la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir être fiers d'un tel père. N'en ferait-il pas de même des femmes d'un état plus relevé, qui ont besoin, pour considérer leur mari, qu'il fasse un peu de bruit dans le monde? Ah! _mon ami_, ce n'est pas de vos grades que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos récits de guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intérêt; la vanité n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame à la fois douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui ne naît point du besoin qu'on a de celle des autres, voilà vos dignités; les divers mouvemens de votre coeur sensible, voilà l'histoire qui m'intéressera bien plus que celle des sièges et des batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut détourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans frémir. Ma mère s'occupe toujours de mille soins relatifs à mon mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel changement d'état, un tel bonheur contemplé dans une prochaine perspective ne paraît pas possible. Quand on met à la loterie on est rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais à mesure que le moment du tirage approche, la crainte succède à l'espérance. J'éprouve depuis plusieurs jours une mélancolie que je ne puis vaincre; mille craintes m'environnent; plus je suis près du bonheur, plus je redoute les obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chère amie.

LETTRE VI.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'être pas auprès de vous pour bannir votre mélancolie; elle tient plus à votre corps qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre _physique_ mais vous savez combien je suis ennuyée d'entendre des gens, qui croient avoir de l'esprit parce qu'ils disent le _physique_ et le _moral_; et à ce mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens donc tout bonnement à l'ame et au corps comme mes pères. Vous avez encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je connais cet état où notre ame n'est ouverte qu'à la crainte, et la santé est le principe de cette disposition. Rien n'a changé pour vous, et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il fut question de mon mariage, j'étais comme vous incrédule, et la crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En considérant monsieur de LOEWENSTEIN, je ne pouvais concevoir qu'il allait acquérir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne serait plus de mon père, de ma mère, dont la domination est si douce, que je dépendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il n'y aurait qu'un mot à prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma vie. Je n'avais ni goût ni répugnance, il me semblait que j'allais changer de père: voilà ce que je voyais dans mon mariage, et je croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait rompre les engagemens pris, tant il me semblait étrange de changer de nom et de situation. L'âge de monsieur de LOEWENSTEIN n'était point un sujet d'éloignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison désavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de GLEKEN était venu dîner chez ma mère; on fit des parties après le dîner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite, à la promenade, il me défia à la course, en me donnant une grande avance: la journée se passa à folâtrer ensemble de mille manières, et le soir ma mère me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis émue. Monsieur de LOEWENSTEIN arriva pendant le souper, et je lui trouvai des rides que je n'avais pas encore apperçues. Pendant plusieurs jours je songeai, non pas précisément au jeune baron, mais à son âge rapproché du mien, mais à cette conformité de goûts, de plaisirs qui se trouvent entre gens du même âge; mon coeur ne fut pas effleuré, mais mon esprit faisait des parallèles désavantageux à monsieur de LOEWENSTEIN. Si la surface de mon coeur eût été entamée, vous en auriez été instruite du moins au moment où je m'en serais rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.

Monsieur de LOEWENSTEIN arrive ces jours-ci de Vienne avec mon père, et reviendra bien mécontent; il est menacé de perdre un procès d'où dépend une partie de sa fortune. J'en suis plus fâchée pour lui que pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traîner à Mayence, la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le bulletin du marquis de St. ALBAN: le chirurgien qui l'a pensé est un ignorant, et il en a envoyé chercher un à Francfort. Son séjour sera prolongé d'après les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore à ce qu'il dit plus à plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un peu. Nous lui sommes devenus si nécessaires qu'il regarde sans cesse à sa montre dès quatre heures, et il nous reproche d'une manière touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus tard. Hier nous avons parlé romans: il préfère ceux des Anglais; j'en ai été surprise; car il me semble que les Français ont beaucoup de réputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse de Clêves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intéressées par l'élévation et la délicatesse des sentimens. Le marquis de St. ALBAN à qui j'en ai parlé m'a répondu que les romans devaient être comme les comédies, la représentation des moeurs d'une nation. Nos auteurs de romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scène que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de qualité dans le monde, et les moeurs des gens de cet ordre, ils ne les connaissent point; leurs peintures sont outrées, et les avantures qu'ils décrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de même des Anglais; ils cherchent la moralité de l'homme dans toutes les classes de la société; rien n'est ignoble ou noble à leurs yeux; les caractères sont variés et soutenus; chacun parle le langage de la passion qui l'anime, ou de son état. Je me souviens que dans un roman de Fielding on élève des doutes devant un aubergiste sur l'état d'une femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste répond: c'est certainement _une femme de condition, car elle n'a demandé qu'un verre d'eau en entrant chez moi_. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait caractéristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands génies sont NEWTON, et RICHARDSON: l'un a deviné les lois des corps célestes, l'autre a pénétré dans les plus profonds abymes du coeur humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus animée des sentimens et des caractères. L'amour, la haine, l'envie, l'amour propre n'ont aucun replis que n'ait développé RICHARDSON. Le roman de _Clarisse_ renferme vingt caractères dont aucun ne se dément, dont chacun contribue à l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que vous dirai-je? Il prétend que c'est le plus beau livre de morale, l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui témoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru représenter le beau idéal, et qui ensuite rencontrerait la figure qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait en particulier peut avoir de beauté, aurait composé un ensemble parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature? Eh bien! _Clarisse_, je crois qu'elle existe, j'en suis sûr! Il me sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-être me suis-je trompée. Il s'empressa ensuite de justifier RICHARDSON d'avoir fait quitter, à une fille aussi vertueuse que _Clarisse_, la maison paternelle, pour suivre _Lovelace_; c'est en cela, dit-il que RICHARDSON montre son génie. La fatalité était la base des tragédies des anciens, c'était le moyen d'intéresser vivement en faveur de leurs personnages; ils étaient vertueux, ils détestaient le vice, mais l'ascendant invincible du destin les précipitait dans le crime. _Médée_ en est une preuve, lorsqu'elle dit: _Le destin de Médée est d'être criminelle, mais son coeur était fait pour aimer la vertu._ RICHARDSON a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques; _Clarisse_ est un modèle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui l'engage à écrire à _Lovelace_, pour éviter un grand malheur qui menaçait un fils chéri; elle avait un secret penchant pour ce _Lovelace_, comblé de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle lui a écrit, qu'elle est entrée en relation avec lui, toutes ses démarches semblent précipitées par une main invisible, elle ne peut plus s'arrêter, quelques efforts qu'elle fasse, et résister à un homme qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et de la séduction. Voilà en quelque sorte la fatalité des anciens, et le plus grand exemple à donner à la jeunesse, puisque de la plus légère imprudence résulte le malheur de la vie. Mais _Julie_, lui dis-je? _Julie_ a succombé dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire un crime; mais _Clarisse_ aussi sensible qu'il soit donné d'être, en aimant à l'excès, _Clarisse_, qui a eu à combattre son amour comme _Julie_, et de plus que _Julie_, les artifices auxquels il semble miraculeux d'échapper a su conserver toute la pureté de l'innocence. La _Julie_ de ROUSSEAU a des beautés; mais sans _Clarisse_ elle n'aurait pas existée; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage sublime. ROUSSEAU a besoin d'étayer son roman de détails étrangers; la description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; RICHARDSON, fort de son sujet trouve dans la fécondité de son génie de quoi soutenir l'attention et toucher le coeur sans traiter aucune question étrangère à ses personnages; par tout dans _Julie_ on voit l'auteur, il écrit les lettres et les réponses, et amène un duel pour avoir occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de _Clarisse_; s'il est chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le moi je vous prie, si non j'espère le trouver à Francfort. Mais que dites-vous de l'application que le Marquis m'a faite du caractère de _Clarisse_? je regarderais cela d'un autre comme une galanterie Française; mais de lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous, exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache à ce qui nous environne, et le défaut de comparaison tourne à l'avantage de ceux que l'on voit. J'ai été si frappée de tout ce que le Marquis a dit sur _Clarisse_, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforcée de m'en rappeler jusqu'à la plus petite circonstance, et suivant ma coutume, lorsque j'entends des choses intéressantes, je l'ai écrit aussitôt. Je ne me flatte pas d'avoir conservé ses expressions, et ce que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et ses gestes prêtaient à son discours. Il m'a transporté pour _Clarisse_, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce précieux livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions vives, peut avoir exagéré; mais il faut que l'ouvrage soit intéressant et renferme de grandes beautés. Voilà une bien longue lettre et j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire; mais l'heure de la poste met un terme à mon bavardage.

LETTRE VII.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

Lorsque j'ai écrit hier une si longue lettre à mon Emilie, je ne croyais pas l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris tout d'un coup à mon oncle un accès de tendresse pour vous: je parlais de votre santé; il m'en demanda, avec beaucoup d'intérêt, des détails, parut craindre pour votre personne, et après un éloge fait avec brusquerie et sincérité: mais pourquoi, ma nièce, ne pas aller la voir?--Quand vous êtes ici!...--Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de deux jours; mais il ne faut pas se gêner lorsque je reste ici quelque temps, et ce brave homme qui est malade m'intéresse, je ne puis le quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps à aller voir votre aimable Emilie; nous avons tremblé pour elle pendant le siège, et si je ne vous en ai pas parlé souvent, c'est que je craignais de faire connaître mes inquiétudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nièce, c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et combien nous aurons de plaisir à la revoir. A de si douces paroles, j'ai embrassé mon oncle bien tendrement; je l'ai assuré que je reviendrais après-demain au soir pour faire le thé, et que j'aurais soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de JENNY qui part à l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chère Emilie, le plaisir m'empêchera de dormir cette nuit, il est bien juste qu'il domine à son tour; le chagrin et la crainte n'ont régné que trop long-temps.

LETTRE VIII.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Un moment après votre départ, ma chère amie, j'ai reçu des nouvelles de l'armée; n'attendez pas que j'entre dans aucun détail, le Baron est loin du danger, il s'en désespère, et je m'en applaudis; il est à l'armée, voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y borne, et ne porte pas mes regards jusqu'à la gloire. Les ouvriers de l'évangile qui arrivent à la dernière heure sont payés comme les premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait été plus ou moins exposé, cela est indifférent. Il se porte bien; mais des quartiers d'hiver, il n'en faut point attendre; voilà ce qui nous désole tous deux. La certitude que d'ici à quelque temps les coups de fusils et les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame de joie. Ma mélancolie a été dissipée par ces heureuses nouvelles. Cela contredit un peu l'opinion où vous étiez que c'était mon _physique_ qui souffrait; mais comme je suis plus portée à vous donner raison qu'à moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La première disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait la changer, et c'est ce qui est arrivé. On a vu des paralitiques marcher à l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur habitation.

J'ai beaucoup entendu parler du roman de _Clarisse_, je serai bien curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagéré dans ses éloges. Je suis persuadée que c'est vous qu'il a eu en vue, ma chère amie, quand il a dit que _Clarisse_ existait. Je ne connais pas cette héroïne de RICHARDSON; mais si elle est dans la nature, elle n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous défendrait de le croire, il vous doit paraître simple qu'un jeune homme, qu'un coup du sort transporte subitement d'une scène de sang et d'horreur dans une société douce, intéressante, sensible à ses malheurs, soit exalté par la reconnaissance; et si au milieu de cette société se trouve une jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pénètre jusqu'au coeur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la plus parfaite harmonie, il doit la comparer à ce que son imagination lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoyé du ciel pour le secourir.

Je suis plus affectée que vous de la diminution de fortune de votre mari, non que je croie que la fortune soit nécessaire pour être heureux; mais le passage d'une aisance considérable à une situation étroite et gênée, dispose souvent à l'aigreur, et nécessite une attention soutenue sur les plus petits détails domestiques. Un mari attribue quelquefois au défaut d'économie de sa femme l'insuffisance de ses moyens; enfin il me semble que, dans un ménage où le contentement ne vient pas uniquement de l'étroite union des ames, l'abondance éloigne une foule de sujets d'humeur et relâche les noeuds trop étroits de la dépendance d'une femme; la médiocrité de la fortune, au contraire, les ressère, multiplie les rapports journaliers entre deux époux, et il est presque nécessaire, si vous y prenez garde, que l'un des deux devienne absolument le maître pour éviter les discussions et les querelles. Dans les dépenses d'une maison, il faut faire la part à la vanité, et elle est en raison de ce qu'on est moins heureux par le sentiment. On n'a peut-être jamais mis l'économie au nombre des avantages que procure la sensibilité, rien n'est cependant plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le coeur est rempli d'un sentiment profond, et plus il est facile de se suffire à soi-même; ce sont les coeurs vides qui ont besoin de distractions étrangères; ce sont ceux que la vanité remplit, et le cercle de leurs besoins est un horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais songé à la fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps aussi court, que celui d'être ensemble?... Que nous fait qu'on loue nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occupés de nous, à peine nous y faisons attention. Cet état de médiocrité où nous serons nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert d'en avoir quatre à ceux qui veulent être dans le même? Adieu, ma chère Victorine.

LETTRE IX.

LE MiS DE ST. ALBAN

AU

Pdt DE LONGUEIL.