L'élixir de vie: Conte magique
Chapter 4
--Je vous défends de faire un pas en avant! lui dis-je violemment, en le saisissant par le bras.
--Qui êtes-vous? Que me voulez-vous? dit-il.
Et se tournant vers les infirmiers qui s'étaient arrêtés interdits:
--Je veux parler à votre maître...
--Et moi, je vous répète que vous ne passerez pas. J'agis d'après les ordres du docteur F... lui-même, qui ordonne que vous soyez réintégré à l'instant dans votre pavillon.
Je me nommai aux infirmiers, qui ne jugèrent pas à propos de me désobéir; d'ailleurs, j'avais passé solidement mon bras sous celui du vieillard et je l'entraînais rapidement, il n'était pas de force à me résister.
--Vous, dis-je à l'un des deux hommes, allez auprès de votre maître et dites-lui que je serai de retour dans une demi-heure; ajoutez que je tente un suprême effort pour sauver son enfant.
Nous étions arrivés au pavillon. Je fis entrer M. Vincent et nous nous trouvâmes seuls, tous deux, dans le petit jardin sur lequel les arbres étendaient la voûte de leurs feuilles automnales.
Enfin je me trouvais donc en face de cet homme!... Je le regardai.
Il était très pâle et, dans sa face blanche et bouffie, ses yeux semblaient deux trous noirs et brillants.
Nous restâmes ainsi quelques instants, l'un devant l'autre, comme deux ennemis qui s'examinent avant le combat. J'étais en proie à une colère qui me faisait trembler, mais qui devait communiquer à mon regard un éclat excessif. Car ses yeux, à lui, semblaient fuir les miens.
Tout à coup, j'étendis le bras vers lui, et, lui touchant l'épaule:
--Monsieur Vincent de Bossaye de Thévenin, lui dis-je, vous êtes un assassin!
Il ne répondit pas; mais cette fois il me regarda à son tour, bien à plein.
--Oh! n'essayez pas de me fasciner, repris-je en ricanant. Je ne suis pas un enfant... moi, et vous ne me tuerez pas...
Il releva la tête d'un air de défi.
--Que me voulez-vous? dit-il; je ne vous connais pas...
--Mais je vous connais, moi! monsieur Vincent. Vous souvenez-vous d'une pauvre mère (je lui citai la rue et la date) qui, il y a dix ans, vint chercher un médecin pour un enfant, une jeune fille qui se mourait?... Vous souvenez-vous que ce médecin vous rencontra dans la première pièce... et cela...
J'accentuai chaque mot distinctement, lentement:
--... Alors qu'une minute auparavant, en entendant le bruit de vos pas, la malheureuse avait tenté un dernier effort pour aller à vous et était retombée morte dans mes bras...
--Ah! c'était vous! fit M. Vincent.
--Oui, c'était moi qui vis aussi ce phénomène étrange: la métamorphose presque instantanée d'un homme vigoureux, au teint frais, aux allures relativement vigoureuses, en un vieillard brisé, pâli, écrasé.
--Continuez.
--Vous souvenez-vous encore que ce soir-là vous avez tenté d'amener une brave femme, la concierge de la maison que vous habitiez, à vous confier son enfant...
--Elle refusa. C'est exact...
--Il y a dix ans de cela... et je vous retrouve ici, encore vivant, vous que la mort guette et menace... Vivant... tandis que là haut un enfant se meurt, sans lésion intérieure, sans maladie scientifiquement appréciable... Or, comprenez-vous maintenant, monsieur Vincent, pourquoi je vous ai empêché d'entrer dans cette maison où vous vous introduisiez pour voler sur les lèvres de l'agonisant le dernier souffle de vie auquel la vôtre est attachée?...
--Entrons! dit M. Vincent en me désignant la porte du pavillon.
Il parlait avec une parfaite simplicité, sans irritation. Je lui obéis, et nous nous trouvâmes dans un cabinet dont les murs disparaissaient sous des rayons de livres.
Il me désigna un siège, s'assit à son tour et me dit:
--Que supposez-vous?...
J'avais recouvré mon calme: je constatai que je n'obtiendrais rien de cet homme par intimidation. Aussi repris-je avec plus de sang-froid:
--Je ne suppose pas... je sais...
--Quoi?...
--Vous vous livrez depuis votre jeunesse, depuis près d'un siècle, aux pratiques du magnétisme. Quels sont vos moyens d'action, je l'ignore. La science actuelle découvre en ce moment les lois de l'hypnotisme et de la suggestion; mais elle n'a encore obtenu aucun des résultats que vous recherchez et que vous avez atteints. Je m'empare de vos propres paroles. Votre science, à vous, est criminelle: «elle centuple la terrible inégalité qui fait, dans la lutte pour la vie, les vainqueurs et les vaincus». Je pars de votre aveu, je m'en empare et je vous dis que vous êtes un assassin! Osez me dire que je ne suis pas sur la voie de la vérité...
M. Vincent laissa tomber sa tête dans sa main, parut réfléchir pendant quelques instants, puis, se redressant, il reprit:
--Pourquoi ne vous ai-je pas rencontré plus tôt?
--Regretteriez-vous d'aventure de ne m'avoir point appris votre abominable science?...
--Nulle science n'est abominable, reprit-il gravement. Le scalpel aux mains du chirurgien peut être un outil de meurtre; l'hypnotisme et la suggestion dont vous me parlez peuvent être des instruments de crime...
--Votre science, à vous, n'est que criminelle...
--Ne dites pas cela. Entre elle et l'usage que j'en ai fait, il y a toute la distance qui sépare le bien du mal, le remède du poison...
--Vous avouez donc!
--J'avoue. Aussi bien je me fais horreur à moi-même moins en raison des crimes commis, que de la lâcheté qui m'a poussé à les commettre...
--La lâcheté de vous être attaqué à des enfants!
--Non, ce n'est pas cela. La lâcheté de n'avoir pas voulu mourir.
--Expliquez-vous, car il me semble que je suis emporté dans un cauchemar.
--Oui, je veux parler. Seulement j'exige de vous un serment...
--Lequel?
--Vous êtes homme de science. Je vais vous révéler le secret suprême, mais vous prenez l'engagement solennel de ne jamais en user vous-même...
--Ai-je besoin de jurer de n'être point criminel?
--Et de ne jamais le révéler à personne...
--Je vous le jure.
--Eh bien, écoutez-moi. Il y a en l'homme trois périodes distinctes: l'une de rayonnement, c'est l'enfance jusqu'aux extrêmes limites de l'adolescence; la seconde, de consommation, qui va jusqu'à la fin de l'âge mûr; puis la troisième, de réduction, qui est la vieillesse et se termine par la mort.
«De l'organisme vivant, de l'homme surtout, qui est jusqu'ici la plus complète expression de la vie, s'exhale pendant la première période le trop-plein de la vitalité. L'enfant absorbe plus de fluide vital qu'il n'en consomme, et de tout son être rayonne une force en excès. Dans la seconde période l'être consomme autant qu'il absorbe. C'est l'équilibre des forts. Dans la vieillesse, cet équilibre est rompu; la résorption est inférieure à la consommation, la dépense vitale est supérieure à l'acquisition, d'où la faiblesse, d'où la mort.
«Maintenant, en l'état actuel de la science, il vous paraît impossible, n'est-il pas vrai? qu'un homme, un vieillard, puisse rompre ces lois de la nature et, par des pratiques spéciales, voler à l'enfant, par exemple, ces effluves vitaux qui sont en excès, et même, par une sorte d'endosmose, attirer à lui tout le fluide dont une partie seule, celle extérieure, serait à sa disposition immédiate. Là est pourtant la vérité. Oui, je suis un criminel, oui, je suis un assassin, car depuis quarante ans je procède, nouvel Eson, à un rajeunissement perpétuel de moi-même. Oui, j'ai tué des enfants, mais non pas, comme les ignorants le pourraient croire ou comme l'avait follement inventé Jean-Henri Cohausen dans son _Hermippus redivivus_, en absorbant l'air qui s'échappe des poumons de l'enfant, ou bien encore à la façon des Vudoklacks légendaires en suçant leur sang... non pas, mais en attirant à moi le fluide vital qui s'échappe en excès de tout leur organisme...
«Ah! si j'avais eu le courage de m'en tenir là! Mais, je vous l'avoue, il n'est pas d'ivresse plus profonde, plus attrayante, plus follement heureuse que celle-là! Quand dans les membres refroidis pénètre ce fluide chaud et vivifiant; quand l'imbibition s'accomplit, pénétrant les pores, se glissant à tous les organes, c'est la jouissance inouïe, entière, absolue... c'est la sensation de la résurrection, si un cadavre pouvait se sentir renaître!...
«Et toujours je me criais: «Arrête-toi, mais arrête-toi donc!» et toujours mon être tout entier continuait à boire ces effluves... Et je tuais! et j'assassinais!... ne conservant pour tout remords qu'une soif inassouvie!...
«Par les doigts, par le regard--oh! par le regard surtout--s'exerce cette attraction qui donne à la victime une sensation d'abandon de soi-même, non douloureuse, mais délicieusement enivrante!...»
Il parlait! il parlait toujours, le misérable vieillard, ayant dans la voix, dans les yeux la volupté d'un spasme... et je ne l'interrompais pas, par épouvante peut-être... que sais-je?...
Et lui, sentant que j'étais dominé par son horrible et sublime infamie, il me disait tout: quelles passes devaient exécuter les mains, quelle direction il fallait donner aux regards; et je l'écoutais, enfouissant au plus profond de mon âme ces enseignements hideux qui m'enivraient comme une liqueur vénéneuse!...
--Et maintenant que j'ai tout dit, s'écria-t-il enfin, il faut que je meure... Conduisez-moi auprès de l'enfant!
--Horrible vieillard! m'écriai-je. Veux-tu donc que je te serve de complice!
Il se pencha à mon oreille et, en vérité, il me sembla que sa voix était comme une liqueur subtile qui coulait en moi...
--Toi que j'ai initié, me dit-il, ne comprends-tu pas que _notre_ science nous donne également le pouvoir de la restitution? Je ne vis que de ce que j'ai volé à cet enfant, et je t'ai dit que je voulais mourir.
Et je lui obéis. Je n'aurais pas pu ne pas lui obéir.
Tous deux nous remontâmes le perron; tous deux nous pénétrâmes dans la maison; tous deux nous entrâmes dans le salon où les quatre médecins causaient encore à voix basse, et de là dans la chambre où agonisait l'enfant...
L'enfant, qui avait reconnu le pas de M. Vincent et qui s'était soulevé, les yeux tournés, les bras tendus vers lui...
C'était l'instant suprême, l'instant atroce dont je me souvenais, et qui avait précédé, comme le coup précède la souffrance, la mort de la jeune fille.
Les médecins étaient entrés derrière nous; le père s'était dressé, ne comprenant pas, mais ayant, comme les désespérés, l'espoir du miracle.
Je vis le corps de l'enfant osciller, hésiter entre deux mouvements, l'élan ou le recul.
M. Vincent le regardait de ses pupilles agrandies, et il s'avançait lentement, les mains inertes en apparence, mais actives... pour moi, pour moi qui savais tout.
L'enfant se recoucha doucement. M. Vincent s'approchait toujours. Enfin, il posa sa main sur le front du petit malade. Et soudain je vis--oh! je n'en peux douter--une poussée de rose s'étendre sur son visage, éclairer ses lèvres, en même temps qu'une lueur s'allumait au fond de ses yeux éteints. Et je comprenais bien, moi... moi seul! Cet homme _réinjectait_ en l'enfant la vie qu'il lui avait volée...
--Votre enfant est sauvé, dit le vieillard d'une voix qui n'était plus qu'un souffle.
Puis, se tournant vers les médecins et se redressant légèrement:
--Messieurs, dit-il, vous porterez témoignage que le docteur de Bossaye de Thévenin, le dernier élève de Mesmer, a ressuscité un mort...
Disant cela, il chancela et il serait tombé à terre si je ne l'avais soutenu.
--Emportez-moi, me dit-il tout bas, là-bas au pavillon.
Je le soulevai dans mes bras. Ce corps n'avait plus de poids, et je le déposai sur son lit.
Là, obéissant à son ultime désir, je restai auprès de lui, et il me parla longtemps, longtemps, d'une voix qui allait toujours s'affaiblissant, et il me confia des choses que jamais oreille mortelle n'avait entendues et qui me faisaient frissonner.
Ces choses, je les sais et je ne puis les oublier: et j'ai peur de la vieillesse qui vient et qui peut rendre criminel!
L'enfant vécut.
M. Vincent mourut le lendemain.
Un de mes confrères me rencontra quelques jours après et me dit:
--Avez-vous vu ce vieux charlatan! comme il a su se faire honneur d'une réaction naturelle!
Et moi, je sais... et j'ai peur de ma science!
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