L'élixir de vie: Conte magique

Chapter 3

Chapter 33,773 wordsPublic domain

Me trouvant alors surchargé de besogne, je tardai de quelques jours à me rendre à son invitation. Mais sur une nouvelle lettre plus pressante, je me hâtai d'aller chez lui. Le cas dont il désirait m'entretenir était des plus intéressants et rentrait exactement dans la spécialité des études auxquelles je m'étais voué. Il s'agissait du très curieux phénomène du dédoublement de la personnalité et, pendant plusieurs heures, nous nous livrâmes à des expériences d'un intérêt toujours grandissant. Mais, craignant de fatiguer la malade outre mesure, nous prîmes rendez-vous pour le lendemain.

Nous descendîmes dans le jardin qui précède le magnifique établissement que toute l'Europe connaît et admire, et lentement mon confrère me reconduisait, me communiquant le résultat de ses observations personnelles sur le sujet que nous venions d'examiner.

Au moment où nous allions franchir la grille d'entrée et échanger la poignée de main d'adieu, un petit garçon déboucha d'une allée de lauriers et de troènes et, courant vers le docteur, se jeta dans ses bras.

Celui-ci le souleva, et me dit:

--Monsieur mon fils... huit ans... et une bonne nature.

C'était un très joli enfant, aux traits délicats, mais qui me parut un peu pâle. Je le caressai en songeant à ma petite fille, si rose et si fraîche, et je dis:

--Pourquoi donc courais-tu si vite? On dirait que tu te sauvais?

Question banale et à laquelle je n'attachais aucune importance.

--Oh! c'est pour rire! fit le gamin. C'est pour taquiner M. Vincent...

--M. Vincent! m'écriai-je; quel M. Vincent?

Ce nom avait vibré en ma mémoire comme un coup de clairon.

L'enfant répondit avec une certaine irritation:

--Pardi! il n'y a qu'un M. Vincent... c'est papa Gâteau!

Papa Gâteau! On appelait ainsi un M. Vincent, il y avait dix ans.

--C'est un bien singulier personnage, ajouta mon confrère.

--Serait-ce Vincent... Thévenin?

--Lui-même. Vous le connaissez?...

--Il n'est donc pas mort!

--Ah! vous aussi, fit le docteur en riant, vous le croyiez disparu. Point. Cent dix à cent quinze ans, mon cher. Qu'on dise après cela que la folie n'est pas un brevet de longévité!

--Et depuis quand est-il dans votre maison?

--Depuis quatre mois environ. Et il y est entré en des circonstances bien curieuses que je vous raconterai demain; car, pour aujourd'hui, ma journée quotidienne me réclame. Il est six heures...

--Six heures! moi aussi je suis en retard. A demain, nous causerons de M. Vincent.

--A vos ordres, cher confrère.

Je me jetai dans ma voiture, dont la portière se referma sur moi. J'étais dans un singulier état d'agitation, mordu d'une indicible curiosité. En une seconde, j'avais revu tout le passé, le petit appartement dans lequel j'attendais patiemment un client trop retardataire, puis la pauvre mère accourant et m'appelant à l'aide, puis ce lit funèbre où gisait la jeune fille. Je me demandais si aujourd'hui, en face du même problème de mort, je serais plus habile qu'alors. Et, en vérité, je frissonnais, me disant qu'aujourd'hui comme alors je ne comprenais rien à cette catastrophe. J'essayais de sauver mon orgueil, en supposant que certains symptômes avaient échappé à mon diagnostic qui maintenant me frapperaient au premier coup d'oeil. Et je sentais que je me mentais à moi-même. Non, je n'avais rien deviné et, fussé-je appelé demain dans des conditions identiques, je ne devinerais rien!

A cette souffrance d'amour-propre, à ce regret sincère du travailleur, se juxtaposait alors le souvenir de M. Vincent, de cet être falot, presque fantastique qui vivait, vivait encore, vivait toujours, en dépit de la sénilité abominable qui nous avait si fort troublés, Gaston et moi, alors que nous le suivions par les rues.

Par quel miracle avait-il résisté au poids écrasant d'un siècle, auquel venaient encore s'ajouter dix années! Je me rappelais les paroles inexplicables que m'avait rapportées Gaston:

«Ma science criminelle centuple l'inégalité terrible qui, dans la lutte pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.»

Et aussi ce mot échappé à mon ami, comme l'expression d'une idée réflexe: «Un vampire savant.»

Ces mots accouplés ne présentaient en réalité aucun sens à mon intelligence: mais je les répétais mentalement avec une sorte d'horreur, comme les termes d'un problème insoluble, expression d'une algèbre inconnue.

Jusqu'à mon retour en mon cabinet, il me fut impossible de me soustraire à cette obsession. Par bonheur, le travail, puis les occupations de la soirée, puis le sommeil eurent enfin raison de cet état anormal. Au matin, la hantise s'était évanouie et, de toute cette émotion, je n'avais conservé qu'un prurit de curiosité qui n'avait plus rien de maladif.

A l'heure convenue, je me présentai de nouveau chez le docteur F..., qui me parut soucieux. L'interrogeant avec un intérêt dicté par la sincère sympathie qu'il m'inspirait, j'appris que depuis quelque temps la santé de son fils lui donnait de vagues inquiétudes. Il coupa court d'ailleurs à ces confidences, repris par la passion du chercheur, et nous nous rendîmes à l'infirmerie auprès du sujet que nous avions déjà examiné la veille. Nous restâmes plusieurs heures absorbés dans l'étude des stupéfiantes manifestations de la catalepsie et de l'hypnotisme. Puis nous revînmes dans le cabinet du docteur afin de coordonner nos observations.

--Maintenant, lui dis-je, permettez-moi de vous rappeler que vous m'avez promis hier de me parler plus longuement de votre pensionnaire, M. Vincent.

--Je ne vous ai pas oublié, et je ferai mieux que de vous exposer mes souvenirs. J'ai l'habitude, à l'entrée de mes clients, de relater par écrit les circonstances intéressantes de notre première entrevue.

Le docteur se leva, ouvrit un carton et en tira quelques feuilles de papier qu'il me remit, en ajoutant:

--Lisez, pendant que je vaquerai à quelques occupations nécessaires. Je reviendrai tout à l'heure.

Resté seul, voici ce que je lus:

«Aujourd'hui 15 avril 188., à six heures du soir, on me présenta la carte d'un visiteur qui réclamait un entretien immédiat. Elle portait ce nom: _Vincent de Bossaye de Thévenin, de la faculté de médecine de Paris_. J'eus un mouvement de surprise. Comme aliéniste, j'ai dû m'occuper spécialement de l'histoire du magnétisme animal, et je me rappelai avoir été frappé de ce nom, à une époque déjà lointaine. Il me semblait qu'il devait être porté par un contemporain de mon grand-père ou tout au moins de mon père. Je donnai ordre d'introduire immédiatement la personne qui avait remis cette carte, et un instant après je vis entrer un vieillard portant dans tout son être la trace non équivoque de la décrépitude, quoique sur le visage parcheminé subsistassent des vestiges singuliers d'une fraîcheur inaccoutumée. La marche témoignait encore d'une certaine vigueur.

«M. Thévenin s'inclina, je lui rendis son salut en lui désignant un siège, puis je le priai de me faire connaître le motif de sa visite.

«--Je viens, me dit-il d'une voix qui n'avait point de tremblotement sénile, je viens vous prier de me prendre comme pensionnaire... Oh! payant, bien entendu, ajouta-t-il vivement, comme pour répondre d'avance à une objection possible.

«--Pardon, lui dis-je, mais vous êtes bien le docteur Thévenin?...

«--L'ancien élève de Mesmer, l'ami de Puységur. C'est bien moi.

«--Vous devez être très âgé?...

«--J'ai cent neuf ans...

«--Ne prenez point pour une défaite l'objection que je dois vous faire. Ignorez-vous que ma maison est spécialement destinée aux aliénés!

«--Je le sais, me dit-il. Ma demande n'en est que mieux justifiée. Je suis fou.

«Bien que je sois accoutumée à bien des excentricités, celle-ci me parut dépasser quelque peu les bornes.

«--Vous me permettrez d'en douter, lui dis-je. Vous me paraissez en possession de toute votre raison.

«--Vous vous trompez, ajouta-t-il avec le même calme, je suis fou et, j'appuierai sur ce point, un des fous les plus dangereux qui existent.

«--Soit. Mais puisque vous êtes médecin, et des plus savants, je le sais, vous avez sans doute analysé votre état et pouvez aisément me donner les raisons de votre affirmation si péremptoire.

«Il fixait sur moi ses yeux d'une pénétration étrange. Je compris comment, dans la force de l'âge, cet homme avait dû être un des plus fervents et des plus convaincus adeptes du magnétisme. Il garda le silence pendant quelques minutes, se livrant complaisamment en quelque sorte à mon observation.

«Je repris alors:

«--En ce moment, sans doute, vous sentez que vous vous trouvez en ce que, acceptant votre hypothèse, j'appellerai un moment lucide?

«--C'est une erreur.

«--Cependant je crois avoir quelque expérience, et je ne découvre en vous, en votre physionomie, en votre regard, aucun signe caractéristique de l'aliénation mentale.

«--Les folies les plus dangereuses, dit-il, sont celles que nul oeil humain ne peut deviner.

«Et il ajouta, d'une voix basse à peine perceptible:

«--Il y a cinquante ans que je suis fou et personne, parmi les plus savants, n'a soupçonné mon état.

«--Mais enfin, cette folie, m'écriai-je, en quoi consiste-t-elle? Avez-vous des visions? Évoquez-vous les morts? Croyez-vous être Mahomet ou Jésus-Christ? Êtes-vous de verre? N'êtes-vous pas vous-même?...

«--Je suis, reprit-il nettement, l'homme qui peut ne pas mourir et qui, jusqu'à ce jour, ne l'a pas voulu.

«--Ainsi, selon vous, c'est grâce à votre seule volonté que vous êtes parvenu à vivre cent dix ans?

«--C'est cela.

«--Vous possédez des moyens infaillibles pour prolonger la vie humaine?

«--Non pas la vie d'autrui, mais la mienne.

«--Le grand oeuvre! m'écriai-je, la pierre philosophale...

«--Point d'alchimie, dans le sens où vous l'entendez.

«--Et ce moyen, êtes-vous disposé à me le faire connaître?

«Je constatais maintenant que j'avais affaire à un genre spécial de monomanie raisonnante, et je m'efforçais de pousser le sujet plus avant sur son propre terrain.

«--Je ne puis rien vous dire, reprit-il sans s'émouvoir, pour deux motifs...

«--Lesquels?

«--Le premier, c'est qu'en vous dévoilant mon secret je courrais grand risque, en l'état actuel de la société, d'être traité comme un des pires criminels...

«--Mais, vous-mêmes, vous reconnaissez-vous coupable?

«--Non, en raison des lois supérieures de la lutte pour la vie. Oui, en face des préjugés régnants...

«--Avez-vous tué?

«--Oui, me répondit-il sans hésiter.

«--Vos crimes ont-ils été découverts...?

«--Non.

«--Ont-ils donné lieu à des poursuites contre des innocents?

«--Non.

«--Cependant, vos victimes... que sont-elles devenues? Les avez-vous fait disparaître?

«--Non.

«--Et nul ne s'est aperçu qu'elles étaient mortes de mort violente?

«--Personne.

«La folie se caractérisait de plus en plus.

«--Vous m'avez parlé de deux motifs qui vous imposaient le silence. Quel est le second?

«--Je me tais, reprit-il d'un accent solennel, parce que, de deux choses l'une: ou, connaissant mon secret, vous seriez impuissant à vous en servir, ou, étant parvenu à en user, vous commettriez les crimes que j'ai commis...

«--Sans doute, fis-je en souriant, quelque préparation vénéneuse qui ne laisse aucune trace?

«--Ne cherchez pas. Vous ne pourriez trouver. D'ailleurs coupons au court. Je viens chez vous, aliéniste, et je vous dis: «Je suis fou, fou dangereux. Voulez-vous m'interner?»

«--Une entrée volontaire vous donnerait droit à une sortie volontaire. Je ne puis vous admettre chez moi qu'à la condition d'avoir toute autorité sur vous. Pour cela il vous faudra vous soumettre à l'examen de deux médecins dont le certificat sera ma garantie. Acceptez-vous cette condition?

«--Oui. Mais, à mon tour, je pose mes conditions.

«--Je vous écoute.

«--Mon but, en entrant chez vous, est de mourir. Tant que je serai libre, je suis sûr de vivre, n'ayant pas le courage de ne point user de mon secret. Ici, je ne pourrai le faire, et alors la nature agira seule. J'exige d'être traité comme vos autres pensionnaires à cette seule différence près que personne du dehors ne sera admis auprès de moi.

«--Avez-vous des parents, des amis?

«--Je suis seul, tout seul. Nul n'a autorité sur moi.

«--Je puis vous assurer que votre désir sera respecté, à moins que l'administration supérieure n'exige votre comparution...

«--Oh! cela m'importe peu. Donc, que personne, en dehors de vous et de vos infirmiers, ne parvienne jusqu'à moi. D'autre part, je puis vous affirmer que nul ne s'apercevra de ma folie, que je n'aurai ni accès de fureur, ni fantaisies excentriques. D'ailleurs, si vous observez fidèlement le traité que nous signons ici, dans trois mois... je serai mort.

«--Vous savez que la surveillance exercée par les gardiens écarte toute possibilité de suicide.

«--Oh! ils ne pourront rien contre moi.

«--Vous savez encore qu'avant d'être interné dans le local que vous aurez choisi vous serez fouillé, visité si exactement qu'il vous sera impossible de conserver n'importe quelle substance vous permettant de vous donner la mort.

«--On ne me dépouillera pas de mes cent dix ans, fit-il en souriant pour la première fois depuis le début de notre entretien. Je connais la provision de vie qui reste en moi... douze semaines environ.

«Toute discussion étant inutile, je n'avais plus qu'à accepter mon étrange client, qui fixa lui-même des prix très élevés, en échange desquels il réclamait un grand confortable...»

Ici se terminait le manuscrit du docteur. En marge était inscrite cette note: «Pavillon 2, nº 17.»

J'avais lu ces lignes avec un intérêt profond, et, quand j'eus terminé, j'éprouvai un sentiment de désappointement. M. Vincent restait pour moi non moins énigmatique que par le passé.

Mon confrère rentra.

--Eh bien! me demanda-t-il. Que pensez-vous de l'ancien mesmérien...?

--Je ne sais trop que vous répondre. Il y a là une folie peu ordinaire. Mais j'y songe, M. Thévenin est entré ici le 15 avril, et nous voici au 10 septembre. Or, il est encore vivant: son diagnostic infaillible l'a donc trompé.

--Absolument.

--Comment s'est-il comporté depuis qu'il est votre hôte?

--Comme interné, je n'en ai jamais rencontré de plus docile ni d'un commerce plus agréable. Il s'est prêté d'abord de la meilleure grâce à l'examen de deux de mes confrères, qui n'ont pas hésité à confirmer mon diagnostic de monomanie. C'était en fait un exemple assez banal de rectitude raisonnante sur tous les points, sauf un seul. Donc, sa situation étant régularisée, je n'eus plus d'autre but que de lui rendre ses dernières années--ou ses derniers mois--aussi agréables que possible. Je l'ai installé dans un pavillon isolé, avec un jardin assez spacieux. Deux infirmiers sont attachés spécialement à son service. Il s'est composé une bibliothèque scientifique des plus curieuses et paraît travailler. Un seul détail prouve le dérangement d'esprit. Pendant quinze jours de suite, il a passé plusieurs heures étendu nu sur la terre. Il m'avait d'ailleurs prévenu, ajoutant qu'il tentait une expérience. Comme c'était en juin, pendant une période réellement caniculaire, je ne crus pas devoir m'y opposer. Il y renonça bientôt de lui-même.

--Pendant le premier mois, je ne remarquai en lui aucun changement. Mais, à partir du milieu de mai, les symptômes de décrépitude commencèrent à se manifester et quand, en juin, il fit sa très singulière expérience, je crus véritablement qu'il avait bien prévu la date de sa mort en la fixant à trois mois. Quand l'accès de nudité--passez-moi l'expression--fut passé, nous reprîmes nos relations ordinaires. J'avoue que j'ai rarement rencontré chez un de mes confrères autant d'érudition et de hardiesse dans les aperçus. Si cet homme n'avait pas la double monomanie du magnétisme et de ce que j'appellerai sa prétendue volonté vitale, je le proclamerais un des plus grands savants d'aujourd'hui. Vers les premiers jours de juillet, je m'aperçus que ses forces déclinaient de plus en plus, sans d'ailleurs que la lucidité de son esprit diminuât. Seulement j'avais pitié, je l'avoue, de ce centenaire, seul, abandonné de tous, et qui passait ses dernières journées assis sur un fauteuil, cherchant le soleil revivifiant. Je m'aperçus un jour qu'il adorait les enfants, et j'amenai mon petit garçon auprès de lui. Je ne saurais vous décrire l'expression de joie qui éclaira son visage. Si je ne l'eusse aussi bien connu, j'aurais été presque effrayé de la lueur qui tout à coup passa dans ses yeux. Quant à mon petit Georges, sa sympathie n'hésita pas. Il courut à lui, comme s'il l'eût connu depuis de longues années. Ce fut une amitié subite, comme en conçoivent souvent les enfants. Et depuis lors il n'est pas de jour où Georges ne passe plusieurs heures auprès de lui. L'effet de cette distraction a été tel sur le centenaire qu'en vérité depuis lors il semble avoir retrouvé une nouvelle jeunesse... Oui, c'est comme un sang restauré qui coule dans ses veines. Sa maigreur a disparu, et je ne m'étonnerais pas qu'il eût un bail prolongé avec la vie. C'est une organisation étonnante.

--Mais ne me disiez-vous pas, lorsque je suis arrivé, que votre fils vous causait de son côté quelque inquiétude?

--Oh! un peu de faiblesse, la fatigue de l'été... et puis la croissance. Je suis tranquille. Il y a deux mois, il avait trop de fraîcheur. Cela reviendra.

Depuis quelques instants, j'étais saisi du désir de revoir ce singulier personnage que j'avais aperçu seulement dans des circonstances assez bizarres. J'en fis part à mon confrère. Mais il me fit observer que l'engagement pris par lui s'opposait à ce qu'il y satisfît. Ne s'était-il pas formellement interdit d'introduire auprès de M. Vincent toute personne qui ne ferait pas partie du personnel de l'établissement?

Je n'avais qu'à m'incliner. Je n'insistai pas, et je pris congé de mon confrère, bien résolu d'ailleurs à écarter définitivement de mon esprit les idées incohérentes, presque folles, qui me hantaient douloureusement.

Oui, j'avais en moi je ne sais quelle épouvante inexpliquée qui tenait du vertige. Comme Pascal, je voyais un gouffre ouvert devant moi et, au fond, tout au fond, j'apercevais une face ricanante qui avait les traits de l'élève de Mesmer!

III

J'avais repris mes occupations et encore une fois perdu le souvenir agaçant de ce personnage quand, au matin d'un des premiers jours de novembre, je reçus une dépêche qui me causa une indicible émotion.

Elle était signée du docteur F..., et ainsi conçue:

«Mon enfant se meurt. Je fais appel à tous mes amis. Venez.»

Je bondis hors de mon fauteuil et, quelques instants après, je sautais dans une voiture dont le cocher, alléché par la promesse d'un fort pourboire, fouettait vigoureusement son cheval.

Je ne puis dire que cette dépêche me surprenait. Cachée sous les préoccupations de chaque jour, dont je me faisais un rempart contre les visions du ressouvenir, il était une pensée latente dont il me semblait que cette nouvelle fût l'explosion.

La silhouette de M. Vincent, gravée dans les lobes de mon cerveau, se liait invinciblement à celle d'un enfant, de cette pauvre fille que j'avais vue là-bas, morte avant d'être mourante, et qui m'avait laissé cette impression--absolument nulle au point de vue de la science vraie--d'un arrachement de la vie, de la force animique.

Et voici que, cette fois encore, l'apparition de ce centenaire, entêté à vivre, se confondait avec celle d'un enfant, si vigoureux, paraît-il, six mois auparavant, et mourant aujourd'hui!

Si long que fût le trajet, je n'en eus pas conscience, tant j'étais absorbé dans mes méditations, et, quand la voiture s'arrêta, quand le cocher, étant descendu, ouvrit la portière en me criant: «Bourgeois, nous y sommes!» je descendis en chancelant comme un homme ivre, ne sachant ni où j'étais, ni où j'allais.

Ce fut instinctivement, et rien qu'instinctivement, que, salué par le concierge, je m'engageai dans la longue allée d'ormes qui conduisait au bâtiment principal.

Lorsque j'arrivai au perron, un infirmier, qui semblait faire sentinelle, me reconnut: sans même me demander mon nom, il me précéda dans la maison et, ouvrant une porte, m'introduisit dans un salon où, du premier coup d'oeil, je reconnus quatre de mes confrères, sans doute appelés comme moi par dépêche, et qui me serrèrent silencieusement la main.

Après un court temps de silence que je ne cherchai pas à troubler, incapable que j'eusse été de prononcer deux mots sensés, un d'eux prit la parole.

Ils avaient examiné l'enfant. Tous avaient constaté que les organes étaient sains et qu'ils ne présentaient aucun caractère de nature à faire redouter un dénouement fatal. Cependant, en dépit de ce diagnostic qui leur était commun, ils ne se dissimulaient pas que la situation était grave: il y avait dans le pauvre petit comme une exhaustion (ce mot me frappa) des facultés vitales, et cela sans qu'une lésion appréciable expliquât cette dégénérescence.

A ce moment, le père nous rejoignit: il était dans un état de désespoir qui faisait peine à voir. Ayant perdu deux ans auparavant une femme qu'il adorait, il avait reporté toutes ses affections sur ce petit être qu'un mal inconnu lui enlevait tout à coup. Il m'aperçut, vint à moi, voulut me parler: mais, empêché par les sanglots qui emplissaient sa gorge, il me prit par la main et m'entraîna.

Un instant après, j'étais auprès du lit; et muet, glacé, je reconnaissais avec horreur ces mêmes apparences qui, il y avait dix ans de cela, avaient laissé dans mon esprit un trouble ineffaçable. L'enfant ne bougeait plus, semblait exsangue. C'était un épuisement total, comme si tout son sang eût coulé par une blessure invisible: et l'illusion était si complète que je demandai, en balbutiant, au pauvre père s'il n'y avait pas eu une hémorragie.

Il me répondit à voix basse. L'enfant n'avait subi aucun accident: cet effet de dépression s'était produit lentement; puis tout à coup, en ces derniers jours, l'accélération du mal avait pris des allures foudroyantes. Pourtant l'avant-veille encore il courait dans le jardin.

--M. Vincent vit toujours? demandai-je soudainement, obéissant à une impulsion dont je ne fus pas le maître.

J'aurais juré qu'une autre personnalité que la mienne avait parlé par ma bouche, tant ces mots avaient jailli à mon insu.

Le père ne parut pas surpris de ma question.

--Oui, et il est bien désolé! Il aimait tant mon petit Georges, qui lui rendait bien son affection, d'ailleurs, car il ne voulait pas le quitter. Il a fallu l'emporter pour l'amener ici, et, malgré sa faiblesse, il résistait encore. C'était comme une attraction à laquelle il ne voulait pas se soustraire... Mais qu'importe M. Vincent? Examinez l'enfant, et dites-moi--oh! je vous en prie!--dites-moi qu'on le sauvera...

Je n'avais pas le courage de proférer ce généreux mensonge: car, si encore mes confrères pouvaient conserver quelque espoir, moi... est-ce que je pouvais douter? Et pourtant!... une idée encore obscure, germait dans mon cerveau.

Nous restions ainsi tous deux, le père n'osant plus me questionner, dans la crainte d'entendre tomber de mes lèvres l'arrêt de désespérance; moi n'osant me laisser entraîner dans la voie mystérieuse où je me sentais invinciblement glisser.

Tout à coup des lèvres de l'enfant, une faible voix, comme un souffle, s'échappa:

--M. Vincent! soupirait-il.

--Vous voyez, il veut voir encore son ami, dit le père.

Mais je m'étais déjà élancé vers la fenêtre... et, les rideaux écartés, je vis passer dans une allée cet homme que surveillaient deux infirmiers et qui se dirigeait vers la maison.

Je poussai un cri:

--Sur votre vie, clamai-je en m'adressant au père, ne quittez pas votre enfant d'une seconde, et, quoi que je fasse, quoi qu'on vienne vous dire de moi, dites que j'agis par votre ordre.

--Mais que voulez-vous dire?

--N'oubliez pas... par votre ordre!

Et sans m'expliquer davantage, car je voyais l'enfant qui peu à peu se soulevait, je m'élançai dehors.

Sur le seuil du perron, je vis M. Vincent qui se disposait à monter.