L'élixir de vie: Conte magique

Chapter 2

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L'état de cette enfant ne répondait à aucune des observations connues. J'ouvrais mes livres un à un, et nulle part je ne trouvais rien qui me satisfît. La malade ne présentait aucun des symptômes classés, et c'était là justement ce qui me troublait le plus: l'absence de symptômes s'affirmait à chaque instant davantage. Fallait-il croire, selon l'insinuation du concierge, aux mauvais traitements, à l'inanition? Mais, outre que les allures de la mère, l'affection profonde et non jouée qu'elle portait à sa fille donnaient un absolu démenti à ces suppositions, l'état physique de la malade donnait, à ce point de vue, des contre-indications formelles.

Pendant le peu de temps que j'avais pu l'examiner et l'ausculter, j'avais été surtout étonné de l'état sain des organes importants. Il y avait eu évidemment déperdition de vitalité, lente ou rapide; mais elle ne s'était opérée par aucun de ces accidents qui laissent en l'organisme des lésions ordinairement faciles à constater.

Mais pourquoi les deux commères avaient-elles paru si bien comprendre ce qui, pour moi, restait inexpliquable? Pourquoi le concierge avait-il semblé dans ses interjections rapides, accuser l'étrange personnage que je connaissais sous le nom de M. Vincent, dont l'abord, il est vrai, m'avait frappé d'une impression pénible, mais que nul indice ne me permettait de soupçonner... Et sur quoi auraient porté mes soupçons? Si horribles que pussent être certaines hypothèses, je m'y arrêtais et, là encore, groupant mes observations, j'acquérais la conviction qu'elles n'auraient reposé sur aucune base possible.

Puis, je le répète, il est des physionomies qui ne trompent pas, et celle de cette mère respirait la plus parfaite honnêteté. Elle aimait sa fille, ne l'avait jamais quittée... Non, non, il était inutile de se lancer sur une piste que tout démontrait fausse et calomniatrice.

A la fin, cet examen de raison et de conscience m'énerva à ce point qu'il me fut impossible de rester seul plus longtemps. J'avais besoin d'entendre des voix humaines, d'échanger mes pensées, de me rafraîchir le cerveau dans le flot des banalités courantes.

Je sortis. Quand j'entrai dans le cercle de lumière projeté par le gaz de la brasserie, et d'où émergeait la silhouette remuante des jeunes gens, ce fut une clameur de bienvenue. Depuis ma thèse, on ne m'avait pas vu trois fois. Et les quolibets amicaux de pleuvoir sur moi, et les mains de m'attirer, pour me contraindre à m'asseoir devant une pile de soucoupes, obélisque obituaire des chopes disparues. Je ne me fis pas prier, d'ailleurs. Ce bruit, cette exubérance me rassérénaient.

Il me fallut rendre raison de ma perpétuelle réclusion, me défendre d'ingratitude envers les anciennes amitiés, confesser mes ambitions et mes espérances, mais surtout trinquer et retrinquer encore, en absorbant l'horrible dilution alcoolisée qu'en notre beau pays on décore du nom de bière, et dont le principal mérite--apprécié surtout du vendeur--est de condamner le moins altéré à une soif dévorante, mère du renouvellement.

Sous cette influence excitante pour le cerveau, jusqu'au moment où elle torture l'estomac, mes idées se faisaient plus nettes: je reprenais la perception active des faits et en même temps, je sentais un invincible désir de raconter l'étrange aventure à laquelle j'avais été mêlé tout à l'heure. Naturellement je ne tardai pas à y succomber et, d'une seule haleine, je narrai l'incident.

Comme il s'agissait d'un enfant--l'éternel problème qui émeut les plus sceptiques--on m'écouta attentivement, et nul ne me railla lorsque j'affirmai l'émotion douloureuse que m'avait causée mon ignorance.

--Ecoute, me dit Gaston Dussault, un jeune docteur dont nous reconnaissions tous la haute valeur, je n'ai pas la prétention de te donner le mot du logogriphe que tu nous proposes. Mon observation sera d'un caractère plus général et en même temps de nature, hélas! peu encourageante. Il y a deux périodes dans la vie du médecin. La première--temps de jeunesse--comporte la curiosité ardente, la volonté de vaincre le mal, le dévouement que rien ne rebute. C'est aussi le temps du travail acharné, avec quinze et vingt heures de lecture ou de griffonnage, avec la brûlure des yeux à des mèches de chandelles fumeuses et mal odorantes. Or pendant que nous potassons avec cette furie, la vie marche, s'agite, se rue autour et en dehors de nous. Nous nous bouchons les oreilles pour n'entendre pas le bruit que fait l'humanité, la grande malade souffrant par les poumons, par le coeur, par le cerveau. Nous demandons à autrui la science toute faite, celle que le passé a entassée dans les in-8° formidables de lourdeur et de prix et le temps nous manque pour apprendre le secret de la vie et de la mort dans le seul livre toujours ouvert, illustré de _schémas_ toujours nouveaux, sincères et probants, et ce livre, le voici...

D'un geste circulaire, il montrait le boulevard; le gaz jetait ses bandes blanchâtres dans lesquelles roulait le flot incessant des promeneurs.

--Voilà le grand manuel de pathologie interne et externe, continua-t-il; voilà la physiologie en action. Que voyons-nous de cela nous, les jeunes, rivés à l'hôpital ou au cabinet de travail? Et ceci est un volume, un chapitre, un alinéa de la vaste encyclopédie médicale qui est la société tout entière. Ah! s'écria-t-il d'un accent dont la sincérité nous frappa, avoir le temps--c'est-à-dire l'argent de la vie quotidienne--et se consacrer tout entier à la lecture de la bibliothèque humaine, de ce dictionnaire universel dont chaque homme est une page, l'épeler, la transcrire, l'annoter... et après cela faire de la médecine! Que dis-je? Après cela, la médecine serait faite... car alors on aurait autopsié, non des cadavres, mais des êtres vivants, des cerveaux, des poitrines et des coeurs... Dix ans d'observations accomplies avec le superbe courage que nous mettons à remuer des cendres d'érudition, et la vraie flamme jaillirait!...

--Mais après le travail forcené auquel nous devons nous condamner, m'écriai-je, il nous reste plus de la moitié de notre vie...

--Pour devenir le second homme qui est en tout médecin, interrompit-il, le découragé, le sceptique, l'ignorant, le praticien banal et routinier qui vise la croix d'honneur et l'Académie. Quand nous nous évadons des livres, nous sommes aveugles et ne voyons plus l'homme...

A ce moment, je poussai une exclamation et, posant ma main sur son bras:

--Regarde, lui-dis-je.

Il suivit l'indication que lui donnait mon doigt.

--Quel est cet homme? demanda-t-il.

--C'est le vieillard dont je te parlais tout à l'heure... M. Vincent!...

En effet, sous le reflet cru des cristaux dépolis, le vieillard s'avançait, lentement, péniblement, et je frissonnais en constatant l'incroyable changement qui s'était produit en lui depuis une heure à peine que je l'avais quitté.

Il me paraissait blafard, maigre, voûté, brisé. A chaque pas traîné sur l'asphalte, il regardait autour de lui, tournant son cou branlant dont je croyais entendre craquer les vertèbres.

--Hé! mais, s'écria un de nos voisins, c'est le vieux Thévenin! Il n'est donc pas mort?

--En effet, reprit Gaston, qui l'avait regardé plus attentivement; je ne l'avais pas reconnu tout d'abord...

--Mais qui est M. Thévenin? demandai-je impatiemment.

Sans me répondre directement, Gaston continua, comme se parlant à lui-même:

--Je l'ai rencontré il y a quelques mois à peine, il était alerte et rajeuni...

--Puisque moi-même, il y a une heure, j'ai cru, en le voyant, me trouver en face d'un homme encore jeune... Il se peut, après tout, que le chagrin ait produit cette métamorphose...

--Viens, me dit Gaston, en me touchant légèrement l'épaule; je te dirai ce que je sais de lui...

M. Vincent--je continuerai à lui donner ce nom, qui lui appartenait réellement: il s'appelait Vincent Thévenin--avait franchi la zone de lumière dont nous occupions le centre.

Je me levai avec empressement et suivis mon camarade.

En un instant, nous eûmes retrouvé la piste du vieillard, qui remontait le boulevard, se perdant à travers la foule rieuse et gaie qui jouissait de cette soirée d'été plantureuse et vivifiante.

Son dos étroit semblait appartenir à une personnage macabre.

--Parle, dis-je à mon camarade; hâte-toi de me dire ce que tu sais de ce personnage qui m'intéresse, m'inquiète et m'irrite tout à la fois.

--Suivons-le d'abord, reprit Gaston; je connais son passé, il me plairait de connaître quelque chose du présent.

Je dus commander à mon impatience et, réglant notre pas sur celui de M. Thévenin, nous nous arrangeâmes de façon à ne le pas perdre de vue.

Je remarquai alors que devant chaque café il s'arrêtait, restant sur le seuil et fouillant du regard, cherchant sans doute quelqu'un... ou peut-être quelqu'une, ajouta Gaston en riant. En effet, il se portait de préférence devant les établissements fréquentés par les jeunes femmes du quartier.

--C'est une simple plaisanterie, du reste, ajouta Gaston; car, outre que Thévenin a toujours été fort chaste, il doit être plus que centenaire...

--Centenaire!

--J'ai trente-cinq ans, reprit mon interlocuteur, et, quand j'en avais quinze, celui qui me raconta l'histoire de Thévenin m'affirma qu'il vivait déjà en 1789.

Cependant le vieillard avait repris--non sa course--mais son glissement silencieux qui lui donnait un caractère quasi-fantastique.

A mesure qu'il marchait, il semblait qu'il se courbât davantage sous un poids devenu plus lourd: son apparence falote s'accentuait. En vérité, nous en venions à craindre qu'il ne s'affinât au point de s'évanouir dans l'air et de disparaître tout à fait.

Arrivé à l'extrémité du boulevard, il s'arrêta, comme hésitant sur la direction qu'il devait suivre: mais l'heure passait, les promeneurs devenaient rares. Étant tout près de lui, presque à le toucher, nous le vîmes esquisser un geste qui tenait à la fois de la colère et du découragement; et il s'engagea dans une rue transversale.

Nous ne perdîmes pas sa trace et bientôt nous le vîmes traverser la rue et marcher droit à une porte cochère, devant laquelle une grosse femme--évidemment une concierge--humait les fraîcheurs de la soirée, tenant sur les genoux un garçon de six à sept ans, solide et gras.

A peine le gars eût-il aperçu Thévenin qu'il sauta en bas du giron de sa mère et courut à lui à grandes enjambées. Il heurta même si fort le vieillard que nous craignîmes un instant qu'il ne le renversât. Mais au contraire, avec une force qui nous étonna, Thévenin le saisit dans ses bras, l'enleva de terre et l'embrassa longuement:

--Pauvre homme, murmurai-je attendri, il pense à la petite morte.

Cependant la grosse femme rappelait son garçon, l'objurgant en criant:

--Veux-tu bien laisser monsieur... petit gredin!... Je vous demande pardon, monsieur Vincent...

Il répondait doucement, tapotant les joues du petit qui était revenu se coller contre lui.

--Ah! je sais bien que vous êtes le papa Gâteau de tous les enfants! continuait la femme, et, du plus loin qu'ils vous aperçoivent, ils courent à vous...

Cependant M. Vincent n'entrait pas, quoique la concierge se fût écartée pour lui livrer passage.

Il paraissait hésiter; puis il lui dit timidement:

--Vous ne voulez pas me le confier..., je lui apprendrais tant de belles choses!

--Oh! ce serait avec plaisir, monsieur Vincent. Mais vous savez bien qu'il reste à la campagne, chez sa grand'mère. Pour qu'on me l'ait prêté huit jours, il a fallu la croix et la bannière... Et puis l'air est si bon là-bas!...

M. Vincent n'insista pas. Il embrassa encore une fois l'enfant et disparut dans le long corridor. Il semblait rajeuni, en vérité.

Gaston s'approcha:

--C'est bien le savant M. Vincent Thévenin qui vient de rentrer?...

--Oui, monsieur. Ah! oui, un savant, et puis un si brave homme! Le père aux enfants, quoi! Et ils le savent bien, les petits gueux; ils lui soutirent des sous toute la journée.

--Il demeure ici?...

--Depuis dix ans...

--Je l'ai un peu connu autrefois. Il me paraît bien vieilli...

--Ne vous y fiez pas! Tenez, il y a six mois, il était si cassé qu'il n'avait plus que le souffle. Tout à coup, patatras! ç'a été comme un coup de baguette. Je ne sais pas ce qu'il avait inventé pour se soigner, mais en moins de six semaines il était retapé... là... à neuf! au point que, si j'avais été veuve...

Elle rit franchement, en femme qui peut se permettre un peu de gauloiserie sans que personne y trouve à critiquer.

--Mais quel âge lui donnez-vous? ajoutai-je.

--Oh! un zeste! dans les quatre-vingt-quinze... au moins.

--Voilà l'homme, reprit Gaston quand, nous étant éloignés, nous eûmes repris notre promenade. Très estimé, très respecté, aimant les enfants. Qu'en dis-tu?

--Rien. J'attends son histoire.

--Elle est fort simple, en somme, j'entends pour nous qui, en fait de science, n'admettons guère l'impossible. M. Vincent de Bossaye de Thévenin est le dernier descendant d'une grande famille qui a émigré pendant la Révolution française. Son père était un des cent actionnaires à 2,400 livres du fameux Mesmer, qu'il suivit en Suisse où, comme tu le sais, le célèbre thaumaturge résida jusqu'à sa mort, survenue en 1815. M. de Bossaye père rentra en France avec les Bourbons et mourut bientôt après, laissant un fils, celui qui nous occupe. Vincent suivit les leçons de Carra et de Saussure, conquit ses grades dans la médecine et s'attacha au fameux Deleuze, qu'on surnommait, sous la Restauration, l'Hippocrate du magnétisme animal.

«Dès lors, il rompit en visière avec la routine académique, fut pendant quelques années secrétaire de la Société magnétique fondée par le marquis de Puységur et devint enfin l'ami, le secrétaire, l'_alter ego_ du marquis de Mirville, directeur de la Société d'Avignon et auteur d'un très étrange ouvrage sur _les esprits et leurs manifestations fluidiques_.

J'interrompis vivement Gaston, m'écriant:

--En somme, ce grand savant est un spirite... un fou!

--Pourquoi t'emporter ainsi? reprit Gaston en souriant. L'homme qui, il y a cent cinquante ans, aurait prévu l'éclairage électrique des gares de chemins de fer eût paru digne d'être enfermé aux Petites-Maisons. La science part d'un fait minime et grandit par les hypothèses. Un fou! continua-t-il en s'animant; crois-tu que Crookes, qui a découvert un métal nouveau, le thallium; qui a posé l'irritante énigme du radiomètre, dont le fonctionnement visible reste encore inexpliqué, soit un fou? Eh bien! étudie ses dernières recherches et dis-moi si tu ne sens pas ébranlé en toi _quelque chose_ que tu jugeais bien solide. Mais revenons à M. Vincent. Depuis 1825, environ, cet homme--en qui se combine l'étonnante patience du fakir avec l'active persévérance du chercheur--a été le chef universel, reconnu et respecté, de cette bizarre population de magnétiseurs et de magnétisés, beaucoup plus nombreuse qu'on ne le croit, dont la bonne foi ne peut être suspectée et qui a les passions, les vaillances de l'apostolat. Alexandre Bertrand, Georget, furent ses élèves, et cependant jamais Thévenin n'a permis que son nom fût prononcé. Il n'intervint pas directement dans la fameuse querelle avec l'Académie qui, en dépit du rapport d'Husson, se termina par un refus absolu de la docte compagnie de prendre le magnétisme au sérieux. Tu n'ignores pas que cette décision date de 1837, sur l'initiative du docteur Dubois d'Amiens.

«Le docteur Thévenin ne protesta pas: au contraire, il sembla se désintéresser de la question, et rompit avec ses adeptes. Mais je sais de source certaine qu'il n'abandonna pas ses études. L'homme de qui je tiens tous ces détails et qui a été un des derniers élèves de Thévenin m'a déclaré, quelques mois avant sa mort que la science de son maître l'épouvantait--c'est le propre terme qu'il a employé. Et il ajoutait:

«--Ne croyez à aucune jonglerie, à aucun charlatanisme, non plus qu'à une de ces _déséquilibrations_ cérébrales qui peuvent tout expliquer par un intérêt d'argent ou d'orgueil, sinon par la folie. M. Vincent est l'homme le plus froid, le plus strictement positif que j'aie rencontré de ma vie. Jamais il n'a procédé par à-coups, c'est-à-dire en laissant au hasard le soin de décider du bien ou du mal fondé de ses observations. Il va lentement d'un point à un autre, degré par degré, soumettant aux vérifications les plus minutieuses chaque progrès obtenu. C'est peut-être en raison de cette lenteur même que j'ai tant de peine à le suivre: sans cesse mon imagination m'emporte et m'entraîne en fausse route. Lui va tout droit, sans s'écarter d'une ligne de la voie tracée.

«Tu comprends, continua Gaston, combien j'étais curieux d'obtenir des détails. Science soit! mais quelle science? A toutes les questions que je lui adressai, mon ami répondit avec une discrétion qui équivalait à un refus de divulguer les secrets de son maître. Cependant, voici ce que je pus obtenir. M. Vincent ne s'est préoccupé ni de la seconde vue ni de la prévision de l'avenir. Ses études portent uniquement sur le fait physiologique, ou même physique, d'une force radiante--exactement le terme employé depuis par Crookes--émanant du corps de l'homme et dont l'action--attirante ou pénétrante--peut s'exercer à distance et sans l'aide d'un conducteur matériel.

«Tu vois que de là à l'hypnotisme et surtout à la suggestion, il n'y a qu'un pas.

«Avec l'audace de la jeunesse, je me suis rendu chez M. Vincent et j'ai tenté de le confesser. Un homme très singulier, en vérité et qui m'a produit une impression telle que jamais je n'en ai éprouvé de semblable. Pendant que je lui parlais, m'autorisant du nom de mon ami--qui alors n'existait plus--pour m'offrir en quelque sorte à prendre sa succession d'élève, M. Vincent me regardait: et, chose singulière, je ressentais un effet qui n'était ni l'engourdissement somnambulique, ni la fascination hypnotique: mais il me semblait qu'une irrésistible attraction s'exerçait sur moi. Comprends-moi bien: mon corps n'était pas entraîné vers lui, mais _quelque chose_ qui émanait de toute la périphérie de mon corps, comme si à travers mes pores une substance impalpable, éthérienne, avait été projetée de moi vers lui. L'effet ne dura d'ailleurs que quelques secondes, puis cessa tout à coup.

«--Quel âge avez-vous? me demanda-t-il brusquement.

«--Vingt-six ans, lui répondis-je.

«--Vous travaillez trop, reprit-il. Vous vous dépensez trop vite et trop tôt. Prenez garde, économisez-vous.

«Je ne comprenais guère, me sentant jeune et vigoureux, sous cette réserve qu'après l'effet singulier dont je viens de te parler je ressentais une sorte de lassitude, comme après un excès.

«J'essayai de revenir au sujet qui m'avait amené. Mais il m'interrompit.

«--N'attendez rien de moi, me dit-il avec une certaine rudesse. En l'état actuel des connaissances, ou plutôt en face de l'ignorance universelle, il m'est interdit de communiquer à qui que ce soit ce que je sais.

«--Mais pourquoi donc? m'écriai-je. Pourquoi ne pas nous aider, nous les jeunes gens, à lutter contre les stupides routines?

«--Pourquoi? acheva-t-il en se levant et en dardant sur moi ses yeux dans lesquels brillait une flamme; parce que... parce que ma science est un crime!

«Et alors, sans que j'eusse insisté, il se mit, en un discours d'une éloquence stupéfiante, à me tracer un tableau complet, encyclopédique, de la science actuelle. Il n'était pas un système, pas une théorie, pas une découverte qu'il n'eût étudiée et vérifiée. Et avec une verve sarcastique qui parfois devenait féroce, il flagellait les préjugés, les timidités, les lâchetés qui arrêtaient tous les travailleurs au seuil de la science réelle. Prophète inouï, il me prédit, il y a de cela dix ans, les quelques progrès que nous avons accomplis depuis lors; il voyait--positivement--au delà de notre horizon, et cela sans charlatanisme, par la force de déductions dont j'appréciais moi-même la justesse. Et quand il eut terminé, il ajouta, en me congédiant d'un geste:

«--Je vous refuse ma science, qui est criminelle... Oui, criminelle! car elle augmente, elle centuple l'inégalité terrible qui, dans la lutte pour la vie, fait les vainqueurs et les vaincus.

«Sur cette parole énigmatique, je dus me retirer, emportant, je l'avoue, une impression d'admiration terrifiée. Oui, en ces quelques minutes d'entretien, cet homme m'était apparu comme un être surhumain, à la fois superbe et sinistre. Y avait-il là prédisposition nerveuse? C'est possible. Cependant, si je voulais peindre d'un mot l'étrange concept qui avait jailli de son cerveau, tout à coup, sans raisonnement, comme ces mots qui parfois obsèdent la mémoire sans cause appréciable, je te dirais--ne ris pas de moi surtout--que cet homme m'avait produit l'effet d'un vampire savant. Qu'est-ce que cela veut dire? Aujourd'hui encore, je serais bien embarrassé de l'expliquer nettement. Cherche si tu veux!

«Là-dessus, il est tard. Rentrons.

«--Encore un mot, dis-je. As-tu revu M. Vincent?

«--Oui, plusieurs fois je l'ai rencontré, tantôt vieux, brisé, comme il nous est apparu ce soir; tantôt, au contraire, rajeuni, vivace, rose, robuste.

«--Et tu le crois centenaire?

«--Rappelle-toi les dates que je t'ai citées, et conclus.»

Un instant après, nous nous séparions, et bientôt seul, chez moi, à la lueur de ma lampe, je reprenais l'étude interrompue.

On a souvent ri de la rapidité avec laquelle les enfants passent d'une idée à une autre. Au moment où toute leur attention est concentrée sur un fait, voici qu'une mouche s'envole et, soudain, le cours de leurs pensées est modifié, et ils oublient ce qui, à la minute précédente, excitait si fort leur intérêt.

Des enfants aux hommes, la différence est-elle, après tout, si grande? L'importance des faits qui détournent l'attention des uns et des autres est, en réalité, équivalente et a pour mesure commune l'intensité diverse de leurs sensations. La course d'un chat nous laisse indifférents et ne nous trouble pas: mais une jupe qui passe nous arrache à nos réflexions de l'heure et parfois nous emporte bien loin du chemin que nous suivions.

Puis-je dire quelles circonstances m'empêchèrent de donner suite au dessein bien net que j'avais formé de revoir M. Vincent et de l'étudier de plus près? J'en serais fort embarrassé. Des impressions nouvelles, les unes futiles, les autres plus graves, s'étaient superposées à celle-là: à peine si, de temps à autre, le souvenir de l'étrange personnage traversait ma mémoire, mais à la façon d'une vision vague et sans contours précis.

Des semaines, des mois, deux années passèrent et amenèrent dans ma situation d'importants changements: mon père était mort, me laissant une petite fortune amassée sou à sou, avec cette ténacité superbe du paysan qui se prive de tout pour assurer l'avenir de l'enfant. La clientèle était venue, et j'avais renoncé à mes projets de professorat. Enfin je m'étais marié et, dans les délais légaux, mais rigoureux, je fus père d'une adorable petite fille.

On devine si M. Vincent et sa science-crime étaient loin de ma pensée. Et encore, et encore les années s'écoulèrent. L'aisance était venue; mes études sur les maladies nerveuses, mes expériences sur les hystériques avaient fait quelque bruit. Ma fille grandissait de plus en plus adorable et adorée. J'étais heureux, et cependant j'avais une histoire, car les Académies accueillaient mes communications, et les _Revues_ les imprimaient. Une épidémie de choléra m'avait mis définitivement en lumière et m'avait signalé à la bienveillance rubanière du gouvernement.

Il y avait justement dix ans que j'avais passé quelques heures à deviser sur un trottoir, avec mon ami et maître Gaston, sur le personnage en question, et j'avais oublié jusqu'à son nom, quand le hasard, qui dispose toute notre vie, me le rappela en des circonstances encore plus bizarres que la première fois.

Un de mes confrères, le docteur F..., directeur d'une maison de santé, m'écrivit un billet pour me prier de passer chez lui--à loisir--dans le but d'examiner un de ses malades.