L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 8
[PLANCHE 24: DER-EL-BAHRI]
Mon ami Currelly était occupé; je fus reçu par un Américain charmant qui me présenta trois jeunes Arabes: le cuisinier, le maître d'hôtel et le valet; ils me baisèrent respectueusement la main, puis me dévisagèrent avec curiosité. M. Dennis, s'instituant mon hôte, envoya Albrikman, le chef, préparer le thé, et Bulbul, le maître d'hôtel, couvrit d'une nappe la caisse qui servait de table. Comme nous avions laissé le _commissarel camuel_ sensiblement en arrière, je fus informé que mes bagages n'arriveraient pas avant une heure; je me rendis donc dans la tente contiguë à la hutte, pour réparer tant bien que mal le désordre de ma toilette. Un long sifflement et l'exclamation de ce qui me parut être une armée de travailleurs, m'avertirent que le labeur du jour avait pris fin. Un chien ayant aboyé, le son fut répercuté encore et encore, et l'on eût dit que tous les roquets de la contrée donnaient de la voix. Passant ma tête par l'ouverture de la tente pour demander une serviette, le mot _serviette, serviette, serviette_ me revint en échos successifs. Tout s'accordait pour rendre ma nouvelle demeure bien étrange.
Le soleil s'était couché au fond de la vallée; le creux qui, en plein jour, était enlaidi de monceaux de débris, était à présent noyé d'une ombre douce et bienfaisante. Le thé, la beauté croissante du paysage, me mirent en excellente humeur. Nous fûmes rejoints par un second membre de la famille, un major Griffith, et bientôt Currelly vint en personne partager notre repas. J'appris que, des difficultés étant survenues dans l'organisation des fouilles, je ne pouvais commencer mon travail. Nous discutâmes la question jusqu'à l'obscurité complète, éclairés simplement par quelques bougies posées sur notre table improvisée.
[PLANCHE 25: STATUE DE RHAMSÈS II, AU TEMPLE DE LUXOR]
Le chameau étant enfin arrivé, je commençai mes préparatifs pour la nuit. La hutte possédait deux pièces vides ouvrant sur la salle commune, et un large cabinet de débarras réservé aux _trouvailles_, et qui sentait vaguement la momie et la souris. Les deux pièces étant destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain, je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de _trouvailles_. Achmet suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami semblait étonné de mon peu d'habileté à me diriger dans l'obscurité, parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l'assurai que beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et il me conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je ne vis celui de mon ami que lorsque je l'eus heurté dans l'ombre) devait nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut, par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table: je m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de _pickles_. Mais non, Achmet apparut avec de délicieux hors-d'oeuvre d'anchois à l'huile, puis Bulbul le suivit, porteur d'une soupe acceptable. Les bouchons sautèrent bientôt joyeusement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des sauces: la gaieté et le bon appétit.
Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la guerre des Boërs; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie, à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud, avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une vie sérieuse et réglée au campement; la lune ayant éclairé notre chambre à coucher, je gagnai mon lit sans encombre.
[PLANCHE 26: LES COLOSSES DE THÈBES]
On s'habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche. Tout d'abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je considérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus majestueux encore. A un certain moment, les chiens se taisant, j'eus la sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement d'un chacal réveilla les chiens: ombres de Thèbes, quel vacarme! Enfin, je parvins à m'endormir.
Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de ses efforts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée, m'arracha à mon sommeil, et j'observai qu'une lourde couverture tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m'aida à la reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l'assujettissant au moyen de lourds morceaux d'une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels désespérés retentirent l'instant d'après: le Major, empêtré dans les toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait à l'aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d'être enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On éveilla Currelly à grand'peine!... Griffith et Dennis s'arrangèrent pour passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la tête enveloppée dans de vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au sommeil.
Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le vent était complètement tombé.
Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la brume lumineuse du levant. A sept heures, trois cents hommes et jeunes garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant mes désirs, il m'apporta une tasse de thé. Ce nom de _Bulbul_ ne m'étant point connu, j'interrogeai le jeune garçon. Il m'avoua que ce nom était celui d'un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je le compris plus tard), et qu'on l'avait surnommé de la sorte en raison de son talent de chanteur.
* * *
_CHAPITRE XIII_
LE TEMPLE D'AMMON
COMMENT ON OBTIENT UNE EMPREINTE D'UN BAS-RELIEF. || UNE PYRAMIDE SUR UN TEMPLE. || LA MYSTÉRIEUSE VACHE DE HATHOR. || QUELQUES DÉTAILS HISTORIQUES AUTOUR DU TEMPLE DE LA REINE HATSHEPSU. || «L'EXPÉDITION EN PONT».
Après le déjeuner, j'allai avec Currelly au temple de Hatshepsu, pour me rendre compte de la manière dont on pourrait relever le contour des bas-reliefs sans endommager les murailles. Nous nous fîmes accompagner de quelques ouvriers que mon ami savait être experts dans la fabrication des fausses antiquités, et nous nous munîmes de cire à modeler et de feuilles de papier d'étain. Choisissant pour notre expérience un bas-relief des plus simples, nous le couvrîmes d'une feuille de papier d'étain, et, avec une légère pression, nous obtînmes le dessin des contours. Les contours les plus accentués furent obtenus à l'aide d'une brosse de crin avec laquelle nous fîmes pénétrer partout la feuille de métal souple. La cire, après avoir été chauffée au soleil, fut placée sur la feuille d'étain, puis nous attendîmes que le froid de la pierre l'eût à nouveau durcie.
Il fallut ensuite retirer le moule avec son revêtement de cire et le poser sur une surface unie. Ceci fait, nous obtînmes un bas-relief argenté qui nous parut très satisfaisant et le _Quies keteer_ des fabricants d'antiquités nous fit grand plaisir. Le moule fut emporté à la hutte, et, après l'avoir enduit de graisse, j'en pris une empreinte au plâtre. Nous laissâmes le plâtre se durcir à son tour et nous allâmes voir ce qui se passait dans le nuage de poussière qui flottait au-dessus des fouilles, à gauche du temple de Hatshepsu.
La Société d'Exploration Égyptienne a obtenu la concession des fouilles du temple de Hatshepsu en 1903, après que les travaux commencés dans le temple voisin, moins ancien, eussent été remis au Service des Antiquités. Le Professeur Naville offrit ses services pour cette entreprise, et, avec le concours de M. Henry Hall, du Bristish Museum, et plus récemment, de C. F. Currelly, il termina les travaux en trois ans. Tout en gravissant les trois terrasses, nous remarquons la similitude de ce plan avec celui du sanctuaire de Hatshepsu, érigé quelque sept siècles plus tard. Il y a cependant un détail qui distingue le temple de Mentuhotep II; c'est la ruine d'une pyramide sur la troisième terrasse. C'est le seul exemple que l'on rencontre d'une pyramide faisant partie d'un temple, et la singularité de cette construction a été l'occasion d'études intéressantes. Un papyrus conservé au Musée de Turin relate que le Pharaon (un des derniers Ramsès) avait nommé une commission pour visiter les tombes de ses prédécesseurs et dresser un rapport sur l'état de ces tombes. Le rapport mentionne que la tombe de Mentuhotep II était intacte, mais il n'indique pas son emplacement; toutefois, le dessin d'une pyramide faisait suite au passage qui avait trait à cette construction. Ceci décida le Professeur Naville à rechercher la tombe sous cette pyramide. Il ne la trouva pas, mais il fut récompensé de ses travaux par la découverte de six statues de Usertesen III, dont trois sont actuellement au British Museum, et les trois autres au Caire. Comme ce monarque appartient à une dynastie plus récente, la douzième, il y a là un problème de plus ajouté à tous ceux que nous offre ce temple.
Une tombe de femme a été mise à jour à quelques mètres de la pyramide; quelques fresques, bien conservées, datant de la onzième dynastie, qui couvraient l'extérieur de ce sépulcre, sont très intéressantes, quoique grossières. Quant à l'emplacement de la dernière demeure de Mentuhotep, il reste toujours un mystère.
Les fouilles ont été continuées dans la base des rochers qui se trouvent derrière le temple; des débris de pierre calcaire ont été enlevés, et une couche inférieure avait à peine été entamée, que, à la grande surprise de M. Dalison qui dirigeait les travaux à cette époque, une masse de roc glissa, laissant à découvert une cavité, et la tête et les épaules d'une vache de Hathor. L'hiver de 1906 à Thèbes fut fertile en surprises; mais celle-ci fut une des plus intéressantes, en raison de la beauté de la sculpture et de son parfait état de conservation. Currelly qui accourut avant même que la trouvaille ne fût débarrassée de sa poussière, me donna tous les détails.
Les travaux durent être très prudemment menés. Les ouvriers indigènes s'intéressent vivement à la découverte d'objets de valeur et perdent facilement leur sang-froid. Si l'on n'observe pas les plus grandes précautions, les fouilles dans ces rochers peuvent amener des éboulements funestes. La cavité où apparaissait cette étonnante tête de vache, demandait une étude spéciale. On s'aperçut d'abord qu'elle avait un toit en forme de voûte; les peintures murales, fort bien conservées, ne laissaient aucun doute sur l'époque de la construction. Il est regrettable que cette construction n'ait point été laissée intacte. Les autorités du Musée du Caire, naturellement désireuses d'ajouter à leurs collections un si beau spécimen de la sculpture de la dix-huitième dynastie, firent valoir les risques que courrait la sculpture si on la laissait en cet endroit. De son côté, l'Inspecteur local des Antiquités, M. Weigall, demandait qu'on laissât la caverne intacte, en se déclarant prêt à assumer toute responsabilité. Les grilles de fer qui auraient été nécessaires pour protéger la vache de Hathor contre les actes de vandalisme ou contre les chercheurs de reliques, auraient certainement nui à l'aspect du monument, mais, située dans cette niche, près du sanctuaire de Hatshepsu, combien mieux dans son cadre elle aurait été qu'au Musée du Caire!
La gravure ci-contre représente la terrasse supérieure du temple de Mentuhotep, avec la base en ruines de la pyramide, à droite. La partie sud du temple, plus récente, est au milieu, et les collines qui entourent la vallée forment le fond. La seconde cavité, à gauche, est celle où la vache de Hathor fut trouvée, mais, bien qu'elle soit à proximité du temple de Mentuhotep, elle n'a rien de commun avec ce sanctuaire. Le sanctuaire de Hathor fut élevé sur les ordres de la reine Hatshepsu après que l'autre, dont nous retrouvons les traces, fût tombé en ruines. Tous deux furent restaurés plus tard, sous Ramsès II.
[PLANCHE 27: RUINES DU TEMPLE DE MENTUHOTEP, A THÈBES]
L'excavation, à l'extrême gauche de la gravure, concentra tout l'intérêt des fouilles de cet hiver. On avait trouvé l'entrée d'une tombe très intéressante, et, pensant qu'il s'agissait de la tombe recherchée par le Professeur Naville, on attendit l'arrivée de ce dernier pour l'ouvrir.
De retour à la hutte, nous procédâmes à l'ouverture du moule de cire. Une impression se trouvait bien reproduite, mais le papier de plomb qui servait à empêcher la cire de détériorer le coloris de la muraille, avait arrondi les bords des incisions qui donnent tant de vie au travail original. La cire n'avait pas pénétré assez profondément, et il nous fallut corriger minutieusement les angles trop arrondis. Une autre difficulté se présentait: la cire qui s'était bien durcie sur la surface froide de la muraille, s'était ramollie avant d'avoir été recouverte de plâtre, et certains reliefs s'étaient empâtés.
Avant de commencer le moulage de la seconde pierre, nous étendîmes notre cire sur une table de fer, chauffée par une lampe à alcool. A l'aide de baguettes de bois, nous pressâmes le papier d'étain dans les creux de la sculpture, et, la cire étant plus malléable, elle fut plus facile à appliquer dans ces mêmes creux. En employant du plâtre de Paris, nous n'aurions eu à craindre aucun affaissement, mais nous avions promis au Professeur Maspero de ne pas nous en servir dans le temple, de crainte qu'un ouvrier maladroit n'en éclaboussât les murs. Une seconde couche de cire plus épaisse donna quelque résultat, mais comme les pierres du mur n'étaient pas toutes égales de surface, nous ne pouvions éviter certains creux. Cet inconvénient n'aurait pas été si grave s'il ne s'était agi que d'une seule pierre, mais cette partie de la muraille était formée de deux cents pierres environ, et il fallait des raccords exacts.
Il ne m'était pas facile, avec ma connaissance très imparfaite de la langue arabe, d'instruire dans un art que je devais apprendre moi-même les paysans qui m'aidaient. Currelly me seconda de son mieux, mais après l'arrivée du Professeur Naville, l'ouverture de la tombe dans le temple de Mentuhotep absorba tout son temps et tous ses efforts. Je trouvai heureusement les six Arabes qui m'aidaient fort intelligents et prenant beaucoup d'intérêt à leur travail. Au fur et à mesure que les résultats se perfectionnaient, nous augmentions leurs gages, et lorsque je fus certain que les moulages ne pouvaient être meilleurs, leur salaire était le triple de celui qu'ils recevaient aux fouilles. Il faut dire en passant que _el Kompania_, comme ils nomment la Société Égyptienne d'Exploration, rétribue fort mal ses ouvriers, et je suis sûr que seule la perspective de pouvoir subtiliser quelques scarabées ou morceaux d'antiquités, les décide à travailler à vil prix.
A propos de ces reproductions, quelques détails sur leurs originaux et sur le temple où ils se trouvent ne seront point déplacés ici.
[PLANCHE 28: SENSENEB, DANS LE TEMPLE DE HATSHEPSU, A DER-EL-BAHRI]
Makere-Hatshepsu est la première souveraine d'une grande contrée dont nous parle l'Histoire. Fille de Thothmès I, elle avait également droit au trône par sa mère, Ahmès, qui descendait d'une longue lignée de princes thébains. Ses deux demi-frères, Thothmès II et Thothmès III, contestaient ces droits. Bien que leurs prétentions ne fussent point aussi justifiées que celles de leur demi-soeur, leur sexe les désignait au choix de leurs sujets. Des deux frères, Thothmès II avait plus de droits par sa naissance, sa mère étant princesse, alors que la mère de Thothmès III n'avait été qu'une obscure concubine. Mais Thothmès III apporta une heureuse solution au problème en épousant sa demi-soeur. Pendant un certain temps, les deux époux régnèrent conjointement, et pendant que Thothmès agrandissait le temple de Karnâk, Hatshepsu élevait ce sanctuaire qu'elle consacra à Ammon. Mais le pays eut à souffrir de la discorde qui régnait entre les deux époux, et Thothmès II ne manqua pas d'exploiter à son profit le mécontentement de la population. Tout d'abord, la reine fut dépossédée par son mari et l'on donna ordre d'effacer son image des murailles encore inachevées du temple. Le parti de Thothmès II plaça celui-ci sur le trône. Mais son règne fut de courte durée, et, à sa mort, les partisans de Hatshepsu furent assez puissants pour la rétablir sur le trône. Elle régna jusqu'à la fin de sa vie, et l'embellissement du temple d'Ammon fut son oeuvre principale.
Les prêtres d'Ammon, qui étaient ses partisans fervents, firent tout au monde pour affermir son prestige aux yeux du peuple. Dans la colonnade nord, l'histoire de sa naissance divine est dépeinte: son père terrestre, Thothmès I, est entièrement ignoré, et une belle série de bas-reliefs représentent Ahmès devant Ammon Ra; les hiéroglyphes rapportent les paroles du dieu: «Hatshepsu sera le nom de ma fille... Elle régnera sur toute cette contrée». Plus loin, l'enfant nouveau-né est représenté comme un garçon, et, plus loin encore, la reine couronnée par les dieux porte une barbe et est vêtue de la courte jupe d'un roi. Thothmès n'apparaît que dans la scène finale où, devant la cour assemblée, il reconnaît la reine comme souveraine du pays. Le parti de la reine avait eu soin de faire graver certaines inscriptions pour renforcer son autorité. Son prédécesseur est représenté, disant: «Vous proclamerez sa parole; vous serez unis sous son commandement. Celui qui lui rendra hommage vivra; celui qui parlera de sa majesté en blasphémant mourra».
Bien que tardivement racontée, cette légende trouva créance dans le peuple qui de tout temps avait regardé les Pharaons comme les descendants terrestres du dieu-soleil, et, malgré son sexe, Hatshepsu continua de régner jusqu'à la fin de sa vie.
La contrée de Pont est regardée comme le berceau des dieux; les égyptologues la placent à l'extrême-est de l'Afrique, connu à présent sous le nom de Somaliland; de temps immémorial on y récoltait la myrrhe dont on offrait l'encens sur les autels. Planter de myrrhe les terrasses de son temple, devint l'ambition de la reine. Cinq navires furent équipés et envoyés sur le Nil, à un endroit où un canal relie le fleuve à la mer Rouge. Ils sont représentés dans la colonnade portant la désignation de _l'Expédition en Pont_ et une large raie bleue qui se déroule au-dessous figure l'eau où se jouent de nombreux poissons du Nil. Lorsque ces mêmes vaisseaux sont représentés sur les côtes de Pont, les poissons particuliers à la mer Rouge figurent à leur tour. Des hommes chargés d'arbres à myrrhe gravissent les échelles des navires; un lourd chargement se trouve déjà embarqué, et quelques singes se promènent çà et là. La structure et la mâture de ces vaisseaux sont rendues avec une étonnante fidélité.
Des hiéroglyphes relatant cette expédition couvrent les espaces vides de l'arrière-plan.
Le sujet de la muraille sud nous transporte dans la contrée de Pont. Les envoyés de la Reine sont reçus par le souverain de la contrée; la pierre où est représentée l'énorme épouse du souverain, ne se trouve malheureusement plus ici; elle est au Musée du Caire. Des bestiaux à cornes courtes sont offerts au roi; un village de Pont bâti sur pilotis, sert de fond. Ailleurs, des indigènes transportent les arbres sur les navires; leur type, très différent de celui des Égyptiens, a sans doute été minutieusement observé d'après les quelques habitants de Pont qui accompagnèrent l'expédition à son retour à Thèbes. Beaucoup de pierres manquent, elles se trouvent dans les différents musées européens.
La couleur a disparu des portions de la muraille qui furent exposées aux intempéries. Les ocres rouges et jaunes ont résisté à la lumière, mais sont parfois éraflés par les tourbillons de sable. Les parties noires qui ont été exposées au soleil sont entièrement effacées, ainsi que les bleus et les verts que l'on ne retrouve que dans les creux profonds.
Là où les peintures ont été protégées du soleil, de la pluie et du vent, elles ont gardé toute la fraîcheur de coloris qu'elles avaient il y a trois mille cinq cents ans, lorsqu'elles furent exécutées par les artistes à la solde d'Hatshepsu.
Il semble n'y avoir eu que peu de mélange de couleurs. Les artistes employaient une nuance conventionnelle pour chaque objet représenté par le relief, sans faire aucun effort pour employer la teinte exacte; mais il y a dans l'ensemble beaucoup de richesse et de pittoresque. Çà et là, la pluie et la lumière, en atténuant les tons, ont mis sur ces bas-reliefs une patine admirable.
M. Somers Clarke, architecte honoraire de la Société d'Exploration Égyptienne, a reconstitué les fragments absents de la colonnade sur laquelle se trouvent ces bas-reliefs uniques, et M. Howard Carter a passé deux années à surveiller les travaux. Il reste davantage à faire pour protéger des intempéries les bas-reliefs de la troisième terrasse, mais on me dit que ce travail sera bientôt entrepris.
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_CHAPITRE XIV_
PARMI LES TEMPLES
LES TEMPLES ONT SUCCESSIVEMENT SERVI A DES CULTES DIVERS. || L'INSCRIPTION D'UN PRÊTRE CHRÉTIEN. || LE PETIT TEMPLE DE DER-EL-MEDINEH. || DÉTAILS ARCHÉOLOGIQUES. || «CE MONDE N'EST PAS UNE VILLE DURABLE.»
Dans l'espace couvert par les deux temples dont nous venons de parler, à Dêr-el-Bahri, on peut étudier l'art et la vie de ce peuple intéressant tels qu'ils se développèrent pendant une période de trois mille ans.
Senmut, l'architecte du temple de Hatshepsu, ne put terminer son oeuvre avant la mort de la Reine, et comme il était un de ses partisans, il dut probablement prendre la fuite lorsque Thothmès III saisit à nouveau les rênes du Gouvernement. Des restaurations furent faites par la dynastie suivante, sous Ramsès II, mais elles font preuve d'un déclin marqué dans le sens artistique. Un sanctuaire fut ajouté sur la troisième terrasse sous les Ptolémées, et nous pouvons comparer cet ouvrage avec ceux de la dix-huitième dynastie. La nature de la pierre sablonneuse qui servit à la construction de ce sanctuaire explique probablement le manque de finesse de certains bas-reliefs. Les personnages sont traités à la manière grecque, plutôt qu'égyptienne, en tout cas la décadence de l'art est évidente. L'influence grecque est visible dans tous les monuments de l'époque des Ptolémées.