L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Part 7

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La dépense d'activité humaine que nécessitèrent ces constructions est inouïe. Le Professeur Flinders Petrie nous explique que les ouvriers n'y travaillaient que durant la crue du Nil, alors que la terre ne réclamait point leurs soins; mais, le moment de la crue étant justement le plus pénible pour l'agriculteur en Égypte, ceci me paraît inexact. De plus, il ne faut pas s'imaginer que l'indigène ne souffre pas de la chaleur. Le _fellah_ a peu changé depuis soixante siècles, et quoique très brave travailleur, il mollit sensiblement pendant les périodes de chaleur. Hérodote raconte que la construction de cette Pyramide nécessita le travail de cent mille hommes pendant vingt années consécutives, et Flinders Petrie estime que cette évaluation est exacte. Nourrir et discipliner cette armée de travailleurs dut exiger un merveilleux talent d'organisation. L'extraction de ces pierres à 10 kilomètres plus loin, aux collines de Mokattam, et la façon dont elles furent taillées et ajustées, font preuve d'une civilisation raffinée.

Je me suis laissé dire qu'un entrepreneur séjournant à Mena House, s'est amusé à faire un devis de ce que coûterait aujourd'hui la Grande Pyramide, élevée avec l'aide de nos machines, et il arriva au chiffre de six millions. Il serait curieux de savoir combien cette construction a coûté en son temps.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que d'une seule pyramide; celle de Képhren est aussi importante, et il en existe encore une grande et six plus petites. Ce groupe de pyramides constitue la plus ancienne et la plus belle des _sept merveilles du monde_, la seule du reste qu'il nous soit encore permis d'admirer.

A quelque distance de là nous nous trouvons face à face avec le Sphinx, dont la tête gigantesque se détache rudement sur le bleu magnifique du ciel.

Le nez et la lèvre supérieure manquent, ainsi que la barbe. Le contour général des épaules est visible, mais on a peine à discerner d'autres détails dans le bloc de rocher où ce buste colossal fut taillé. Pourtant, en reculant sur l'étroite plate-forme qui contourne cette masse, on distingue vaguement le dessin d'un avant-bras et de quelques doigts. Le dessin des yeux et des lèvres est encore assez net pour qu'on puisse y voir cet air d'impassibilité que les grands artistes égyptiens ont donné à leurs dieux et à leurs Pharaons. Quel est le Pharaon que représente ou qui fit construire le Sphinx? C'est un point sur lequel les égyptologues ne sont pas d'accord. Il est certain en tout cas que le sculpteur qui tailla ce buste chercha moins à lui donner une ressemblance qu'à en faire en quelque sorte le symbole de la royauté absolue.

[PLANCHE 21: LE SPHINX ET LES PYRAMIDES DE GIZEH]

Une excursion des Pyramides de Gîseh au Sakkâra est délicieuse. Longeant le désert pendant une heure ou deux, nous dépassons les Pyramides de Zâniyer, et, continuant notre course pendant le même espace de temps, nous rencontrons encore tout un groupe de pyramides: mais, tout pleins de celles de Chéops et de Képhren, nous jetons un coup d'oeil à peine indulgent sur ces monuments trop ruinés. Le paysage, à droite, est en contraste frappant avec celui de gauche: d'un côté, la réverbération crue du grand désert; de l'autre, une végétation fraîche et reposante. La large bande de couleur est coupée çà et là par des villages et par le ruban gris des routes. Les collines du désert arabe, beaucoup plus imposantes que celles qui nous cachent le grand Sahara, constituent un fond très pittoresque. L'Égypte est en vérité «le Don de la Rivière».

Une race à part peuple cette contrée. Le Bedari est très différent du _fellah_. Les Bédouins établis autour des Pyramides depuis des siècles sont méprisés par leurs frères nomades; ils ont d'ailleurs perdu les qualités et les traits génériques qui rendent ces derniers si intéressants.

Nous arrivons bientôt en vue du village de Mit Rahîneh, qui s'élève sur le site de Memphis.

Des ornières dans le sable nous obligent à choisir avec précaution notre chemin, et les sombres ouvertures des tombes creusées dans les falaises basses, nous montrent que nous sommes dans un vaste cimetière. Des débris de tombes violées jonchent le sol, mais la brillante lumière et le scintillement du terrain sablonneux et sec font diversion au sentiment d'horreur que nous ne manquerions pas d'éprouver à la vue d'un cimetière européen ainsi profané. La _Pyramide à marches_, entourée d'autres pyramides plus petites, domine la scène.

Après le déjeuner, on nous conduit au Sérapenen. Je n'ai point l'intention de m'étendre sur l'intérêt archéologique que présentent les monuments célèbres groupés sous ce nom. La façon dont Mariette découvrit les tombes d'Apis, en lisant un passage de Strabon, est racontée par Amélia H. Edwards dans son livre _Mille lieues sur le Nil_. Les impressions de cet auteur sur sa visite au Sakkâra me dispensent de rien ajouter sur ce sujet. Je n'ai d'ailleurs pas de souvenir notoire de ma promenade sous les voûtes basses, pauvrement éclairées, qui contiennent les sarcophages des taureaux sacrés.

La tombe de Tyi, qui fait époque dans l'histoire de l'art, m'a intéressé davantage. Les bas-reliefs qui ornent les murailles de ce sépulcre de la cinquième dynastie, peuvent se comparer aux travaux d'art plus solides de la dix-huitième dynastie. Le développement de l'Égypte ne fut point continu. Parvenu à son apogée au cinquième siècle, il déclina, puis cessa presque d'être pendant les siècles suivants; il reprit à nouveau au onzième siècle, pour s'arrêter complètement pendant les âges sombres de Hyksos. Mais l'Art, en cette race privilégiée, semble être immortel, car à peine les Thothiens eurent-ils débarrassé leur pays des tyrans étrangers, qu'il reconquit rapidement sa gloire passée et la surpassa, avant que Ramsès II ne le pliât au joug de sa glorification personnelle.

Ici, de même que dans les oeuvres vues à Debr-el-Bahri, la qualité de la pierre a permis le travail le plus délicat, et les silhouettes, dans les deux cas, sont fermement et purement dessinées, bien que le relief en soit très léger. Comme elles sont très colorées, un relief plus accentué était inutile. Malgré le grand laps de temps qui sépare les deux oeuvres, beaucoup de caractéristiques semblables se retrouvent dans le temple de Hatshepsu, à Dîr-el-Bahri, et il est évident que l'art de ce temple n'est que le développement de celui de ces peintures murales.

Nous reviendrons plus longuement sur l'oeuvre de la dix-huitième dynastie qui, quoique plus subtile et plus fine, nous étonne moins que ces admirables reliefs de Tyi, qui sont les premières manifestations d'un art vivant, survenant après une période de décadence. L'étude des tombes de Sakkâra nous apprend à apprécier la collection unique du musée du Caire que la nécropole a enrichi de plus d'une oeuvre rare.

En allant à Bedrashîu, où nous prenons le train pour le Caire, nous remarquons des monceaux de ruines qui marquent l'emplacement de Memphis, et les deux colossales statues de Ramsès II. Les villages que nous rencontrons, avec leurs _combumbarius_ en forme de gigantesques pylônes et leur épais rideau de palmiers, sont un peu élevés au-dessus du niveau de la plaine, et, de loin, paraissent autant d'îles sur une mer d'émeraude. Pendant la crue du Nil, ils deviennent vraiment des îles au sol merveilleusement fertile. Des troupeaux qu'on ramène du pâturage, et bien d'autres pittoresques scènes champêtres, rappellent les peintures murales du temple de Tyi, auxquelles elles servirent de modèles, peut-être, il y a quelque mille ans. Ces étendues de champs verts se prêtent pourtant encore mieux à être peints lorsque le soleil a doré les épis, et que la moisson est en train. Les instruments aratoires perfectionnés sont peu connus ici, et le travail du _fellah_ se fait à peu près de la même manière qu'il se faisait au temps des Pharaons.

[PLANCHE 22: AAHMES, MÈRE DE HASTHEPSU, TEMPLE DE DER-EL-BAHRI]

Les femmes, revenant de la rivière, des cruches pleines sur la tête, sont vêtues comme leurs soeurs des villes, mais non voilées. Le _yashmak_ rendrait leur dur labeur intolérable. Mais elles détournent les yeux en rencontrant des _Firangi_, ou ramènent sur leur visage le voile qui coiffe leur tête, preuve que l'antique loi vit toujours en elles.

Le paysage, pendant les 15 kilomètres de voyage en chemin de fer, est magnifique; les lueurs du couchant donnent un vif relief au Gebel Turra, et au delà de Helouan, sur la rive du Nil, de délicates ombres violettes estompent les masses rocheuses sur le fond de ciel noyé d'or. Les villages se silhouettent finement contre la pénombre du désert Lybien, et les groupes de palmiers se dressent dans l'air calme. Avant d'arriver au Caire, les rails suivent la rive; la lumière, rosée à présent, idéalise les voiles des _gyassas_ et se répète, en ton plus doux, sur les lointaines collines du Mokattam. Près de Zîreh, le clair-obscur prête son mystère à quelques personnages sur le bord du Nil, et la petite ville elle-même, peu intéressante à la lumière crue du jour, s'enveloppe à cette heure d'un charme délicat. Peu après, nous arrivons au Caire, fatigués, mais heureux de cette belle soirée qui couronne une passionnante journée.

* * *

_CHAPITRE XI_

D'ALEXANDRIE AU CAIRE

LA ROUTE DU CAIRE, _viâ_ ALEXANDRIE. || LES ANTIQUES PAYSAGES DU DELTA. || LE SÉPULCRE DU SAINT SEYID-EL-BEDAWI. || UNE MISSION DÉLICATE. || VOYAGE EN «DAHABIYEH».

Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil; frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me permit enfin de reprendre la route du Caire, _viâ_ Alexandrie cette fois.

La route du Caire, _viâ_ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée que le voyage de Port-Saïd.

J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte supérieure.

Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les dérobent aux regards.

Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de villas; l'oriental _tarboush_ fait place au turban du _fellah_; l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël, employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles.

Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.

Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un _sakiyah_ nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau, actionné par un buffle, passe devant nos yeux.

Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh Canal, la grande oeuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil, Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.

Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire. Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de _Molid_, jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en août, au gros des chaleurs.

Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh; enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au commencement de ce livre.

Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la _dahabiyeh_, les carrières, sont plus de mon goût.

La vie sur une _dahabiyeh_ est pittoresque et charmante. On peut circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!

Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un _ushabti_ bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère. Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments. Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et aimables.

Le _Metropolitan Museum_ de New-York avait demandé l'autorisation de relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M. Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer sur sa _dahabiyeh_, alors à Boulâk, la _Mavis_ fut la base de mes opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste, partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des vernis et le désordre qui régnait à bord.

Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la parenté imaginée du _Hawaga_ ou d'un _Moufetish_ quelconque m'auraient assuré la paix. Le retour à la _dahabiyeh_ est vraiment une joie, après une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.

Le voyage en _dahabiyeh_, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu la rivière à bord de la _Mavis_, le printemps passé, et je fus désolé de refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk, lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une excursion en _dahabiyeh_, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait fait perdre trois semaines.

* * *

_CHAPITRE XII_

THÈBES

EN ROUTE POUR LE CAMPEMENT, DANS LA CITÉ DES RUINES. || LE VILLAGE DE KURNAH. || LES TOMBES VIVANTES. || LA HUTTE DE PIERRE, PRÈS DU TEMPLE DE HATSHEPSU. || MON INSTALLATION. || UNE PREMIÈRE NUIT A LA BELLE ÉTOILE.

J'arrivai à Luxor le 1er décembre. Le train avait quelques heures de retard, mais cela n'était pas pour me surprendre. Quelques personnes m'attendaient. On mit à dos de chameau mon bagage; mes ustensiles de peintre voisinèrent dans un panier avec une énorme provision de boîtes de sardines. Dans un autre panier on plaça un sac de _plâtre de Paris_ qui pesait plus que ma valise, ainsi que des bougies et encore des boîtes de sardines. Que de sardines!...

Montés sur des ânes, Mohammed Effendi, qui représentait la Société d'Exploration Égyptienne, et moi, nous nous mîmes en route, suivis du _commissarel camuel_. Un demi-kilomètre de boue sèche et de sable sépare la rivière des terrains cultivés: nous le franchîmes au galop, laissant le chameau et son guide loin derrière nous. Après avoir dépassé des jardins enclos de murs, et traversé le pont d'un canal, nous descendîmes dans la large plaine verdoyante qui s'étend de la nécropole de Thèbes à la rivière. Les colosses d'Amenhotep III s'élèvent à la limite des terres cultivées, et, à leur gauche, au bord même du désert, on aperçoit les pylônes du grand temple de Medinet Habu. Les ruines du Ramesseum sont en partie cachées par des arbres, et l'amphithéâtre que forment les rochers derrière le temple de Dêr-el-Bahri est à peine visible au loin. Après une marche de deux kilomètres, nous laissons les colosses à notre gauche, mais nous voyons encore leurs bases assombries par les inondations annuelles du Nil. Nous passons auprès du pylône brisé du Ramesseum qui s'élève juste au-dessus de la plaine fertile que nous allons quitter. Ici, nous devons choisir notre chemin entre des monceaux de débris, des tombes et des ornières, et cela continue ainsi jusqu'au village de Kurnah, qui se trouve sur un plateau légèrement surélevé.

[PLANCHE 23: LE RAMESSEUM, A THÈBES]

Nous montons entre les huttes du village. Des gamins à demi nus qui poursuivent des volatiles sont pour nous, dans ce vaste cimetière, un signe de vie réjouissant. Une femme apparaît à l'entrée d'une large excavation et crie aux enfants de laisser les poules tranquilles. En regardant d'en haut, nous voyons que cette ouverture n'est qu'une tombe de plus, et que ces gens en ont fait leur demeure. Une ou deux bâtisses de briques, basses et carrées, forment l'habitation des riches; tous les autres habitants de ce grand village occupent les tombes. Une muraille enclôt une cour, dans laquelle nous remarquons de bizarres objets, comme de gigantesques champignons aux bords retournés et qui seraient en boue desséchée. Plusieurs d'entre eux contiennent en ce moment de la paille ou des céréales; ce sont les demeures d'été des pauvres gens que les scorpions ont chassés des tombes. Dans le creux où le dormeur se blottit pour la nuit, nous remarquons deux espèces de coquetiers, assez grands pour contenir une _kulla_ ou cruche à eau, taillée dans une pierre poreuse. Quelques habitants fortunés du village possèdent plusieurs tombes rangées en cercle autour de la cour centrale. Alors, l'une sert de dortoir, l'autre de cuisine, une troisième d'étable. Les habitations diffèrent selon la nature des tombes. Parfois, une hutte en constitue la première partie, et la tombe, à laquelle mènent quelques marches, représente le fond. Nous remarquons plus bas quelques sépulcres fermés de lourdes portes de fer, et munis de numéros officiels. Ils sont moins pittoresques que ceux que nous avons vus tout d'abord, mais ils sont apparemment de plus d'importance. De fait, ce sont les tombes du Cheik Abd-el-Kurnah, dont nous parlerons plus tard. Quelques ruines évoquent en moi l'image d'un antique monastère copte; j'apprends que ce sont les décombres d'une maison datant du siècle dernier, où demeura Wilkinson. Il y recueillit des notes pour son livre _Moeurs et coutumes des Anciens Égyptiens_, livre considéré comme surranné par beaucoup de gens, mais fort intéressant cependant, et savamment illustré par l'auteur. Wilkinson mourut d'un accident d'arme à feu dans cette maison où il avait travaillé si longtemps. Sur le point de mourir, il eut peur que ses gens ne fussent soupçonnés, et, faisant mander l'_omdeh_ (chef du village), il l'assura que sa mort n'était causée que par sa propre maladresse.

Le grand amphithéâtre que forment les falaises encerclant à demi le côté ouest de la vallée de Dêr-el-Bahri, s'ouvre devant nous. Le temple de Hatshepsu, avec ses terrasses et ses colonnades, en occupe la base, et fait face au temple de Luxor, à 4 kilomètres de là, sur la rive opposée du Nil. Une hutte de pierre, tout à côté du temple, m'intéresse vivement: pendant cinq mois, cette hutte me servira de demeure. Un nuage de poussière qui s'élevait à gauche du temple et les voix des ouvriers nous apprirent que les travaux d'excavation étaient en train.