L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 6
Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète même dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de l'assemblée. Éparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent de sièges, à moins que des gamins ne s'exercent sur elles au saute-mouton. Parmi ces tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom de Cheik Ibrahim.
En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où il tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à notre gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les tombes des Califes. Cette cité des morts offre un tableau impressionnant, que ce soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir, quand les lueurs rosées du couchant se jouent sur les dômes et les minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans l'ombre violacée que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque tombe-mosquée entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le voisinage.
On retrouve également dans cette cité morte des ruines de Khâns, qui rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains prouvent également qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une population considérable. Ces tombes furent bâties pendant le XIIIe siècle et les deux suivants, ainsi que les mausolées des Mamelouks bohrites et circassiens qui régnaient alors sur l'Égypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan Khalîl se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure que, lorsqu'il fut érigé, les ossements des Califes furent emportés et ajoutés aux monceaux de détritus!
L'une des premières tombes dont nous approchons--_El Seb'a Benat_,--les sept soeurs--est une preuve que d'autres que les Mamelouks reposent là. Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey. La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et, en les examinant de plus près, on est surpris de la richesse et de la variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée congréganiste; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée, qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour centrale, ouverte, le _Hirâu_, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre du Sultan.
Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers le quartier connu comme le Vieux Caire ou Masr-el-Atika; il suit le boulevard Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil; et, de l'endroit où le pont Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels conviendrait mieux le nom de Vieux Caire.
Nous longeons le bazar à gauche de la grand'route, traversons les voies du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers; peut-être est-ce la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples _Sawarhine_, et alléchés par la perspective d'un _bakschish_, quelques êtres se montrent et nous suivent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou Mâri Girgis.
Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de la _mellah_ maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.
Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs Égyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec _Aiguptios_ et devenu en arabe _Kupt_, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil, ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine liberté sous le protectorat britannique.
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_CHAPITRE IX_
DANS LE QUARTIER COPTE
UN PEU D'HISTOIRE. || L'ÉGLISE CHRÉTIENNE SAINT-GEORGES. || UN COUVENT COPTE. || LA LÉGENDE DE LA TOURTERELLE. || LA PREMIÈRE MOSQUÉE D'ÉGYPTE. || LA COLONNE MERVEILLEUSE.
Avant de pénétrer dans l'église copte de Saint-Georges, il serait intéressant de se reporter au temps où les Coptes, reniant le culte d'Osiris, furent reçus au sein de l'Église chrétienne. En l'an 62, Armianus fut nommé évêque d'Alexandrie, et pendant le patriarcat de Démétrius, un siècle plus tard, de nombreuses congrégations, associées aux noms de Clément, Origen, Pantænus, se formèrent dans diverses parties du Delta. Le IIIe siècle donna naissance au système monastique, et les ruines des premiers monastères, disséminées depuis le Delta jusqu'aux confins de la Nubie, démontrent quels rapides progrès fit la religion nouvelle. En plus de ces couvents, chaque temple est un monument du zèle religieux des nouveaux chrétiens. Éloignés de Rome, ceux-ci eurent sans nul doute moins de persécutions à souffrir que leurs frères soumis au joug de l'Empire; mais à cette époque, des luttes intérieures firent plus pour arrêter les progrès de la religion, que les persécutions d'aucun autocrate romain. Les enseignements d'Arius, d'Alexandrie, influencèrent la majorité, malgré les exhortations de l'évêque Alexandre et l'éloquence de son diacre Athanasius. Au concile de Nice, en 325, auquel ce dernier assista, Arius fut condamné et les chrétiens d'Égypte divisés en deux camps hostiles. Nous ignorons à quel point cette controverse intéressa Constantin, mais son fils Constantius, qui lui succéda, se déclara pour les Ariens. Athanasius fut exilé, et ses disciples persécutés par les Ariens, jusqu'en l'an 379; l'Édit de Théodosius ayant alors déclaré la religion orthodoxe, religion d'État, ce fut au tour des Ariens de souffrir la persécution. Une Église nationale s'érigea à côté de l'Église d'État, et en 451, après le concile de Chalcedon, elles se séparèrent définitivement l'une de l'autre. Les nationalistes, dont le parti était le plus fort, étaient connus sous le nom de Jacobites ou Coptes, les orthodoxes s'appelaient en Égypte les Mélékites. Au moment de l'invasion de l'Égypte par Anir, le grand général du Calife Omar, les Coptes étaient prêts à suivre celui qui les libérerait de la tyrannie de leurs gouverneurs byzantins. Nous aurons plus à dire par la suite au sujet d'Anir.
[PLANCHE 19: UNE ÉGLISE COPTE PRÈS D'ABYDOS]
L'extérieur de l'église Saint-Georges ne fait en rien prévoir l'extrême richesse de sa décoration intérieure, et cette remarque s'applique également aux six autres églises cachées dans la forteresse. Le but de cette simplicité extérieure était probablement d'échapper à la cupidité que le luxe eût sans nul doute éveillée chez les ennemis; mais les mosquées de cette époque étant également d'apparence fort simple, ce détail n'offre que peu d'intérêt. Sauf la crypte qui date d'avant la conquête musulmane, toute l'église fut bâtie presque à la même époque que la grande mosquée d'Ibn-Tulûn, et rien ne peut être imaginé de plus modeste que l'extérieur de cette dernière. Nous pénétrons dans un petit vestibule et de là dans une belle petite basilique à deux rangs d'arcades séparant les ailes de la nef; celle-ci nous paraît courte, parce qu'une belle barrière de bois ouvragé divise l'église en deux, à quelque distance du sanctuaire. La lumière tamisée qui tombe des étroites fenêtres en triptyques, illumine les saints rangés au sommet de la barrière, se joue sur les icônes en leur faisant un halo doré, et caresse les boiseries sculptées. Pendant le service, les femmes occupent un côté de la boiserie, l'autre étant réservé aux hommes.
Sortant de la nef et traversant ce qui correspond au choeur, nous nous trouvons devant trois autels, chacun d'eux renfermé dans un espace circulaire et surmonté d'un dôme. Des boiseries encore, cachent ces autels; celui du milieu, surélevé, est dissimulé derrière un paravent ouvragé, d'une richesse extrême, formé de minuscules croix d'ivoire et d'ébène entremêlées et exquisement fouillées. Durant la messe, ces boiseries s'ouvrent, les rideaux sont relevés, et l'on voit une grande image du Christ au-dessus de l'autel. Les guirlandes d'oeufs d'autruches teints de couleurs voyantes, qui pendent de la voûte, forment une décoration bizarre. On rencontre ce genre d'ornementation dans quelques mosquées, dans la chapelle de Sainte-Hélène et dans le Saint-Sépulcre, à Jérusalem.
Quelques marches descendent du choeur à la crypte, où l'on nous montre un banc sur lequel la Sainte Famille prit quelques instants de repos, lors de son voyage en Égypte. Il est difficile d'obtenir l'autorisation de peindre dans les églises coptes, et ce n'est que pendant mon séjour à Abydos que je pus tenter quelques esquisses.
Une petite colonie chrétienne habite un vieux fort dynastique, à l'est du temple de Seti; on nomme cet endroit le Couvent copte. En comparaison de l'église où nous nous trouvons en ce moment, ce couvent me semble une vieille chapelle de campagne. Je le trouve pourtant digne d'une visite prolongée, même par cette chaleur étouffante. L'intérieur de la vieille forteresse me rappelle quelque peu l'intérieur de la forteresse de Babylone. Quelques oiseaux domestiques picorant des graines, quelques hangars destinés à abriter le bétail, lui donnent un air champêtre; le même calme, les mêmes maisons presque entièrement dépourvues de fenêtres, se retrouvent ici et là. Le bon vieux prêtre qui me fit visiter l'édifice, semblait si bien en faire partie, que j'avais peine à me rendre compte que je parlais à un contemporain. Ses vêtements et son entourage sentaient tellement le moyen âge, qu'il me semblait m'être endormi, puis réveillé six cents ans plus tôt. Le fort, dont cette église et le groupe de maisons occupent le centre, date des premiers temps de l'Empire. Il fut donc érigé environ trois mille ans avant le monastère. Le vieux prêtre m'intéressa tout autant que son habitacle; le petit monde où il vit semble lui suffire. De temps en temps, une visite à Balliana, situé à 10 kilomètres, sur une rive du Nil, ne lui fait qu'apprécier davantage la paix de sa retraite.
Il est intéressant de visiter les églises de Babylone. Le nom donné par les Grecs à la forteresse romaine est une énigme pour les archéologues; il se pourrait que ce fût un souvenir du nom de la partie est de la Memphis d'autrefois; mais ceci me paraît incertain. Ses tours massives et les bastions que l'on voit, semblent être les seuls vestiges de l'ancienne cité de Misr. Le vieux Caire, ou Masr-el-Abko, date de plus près que le XIIIe siècle, car jusqu'alors son emplacement et celui du Caire moderne demeurèrent sous l'eau. La plus grande partie de l'Égypte fut facilement conquise par Anir, qui, nous dit-on, l'envahit avec une armée de 4 000 hommes seulement. Les Coptes, ne se doutant pas de l'intention des Musulmans de s'établir définitivement, furent trop heureux d'avoir leur concours pour se libérer de la tyrannie byzantine. La prise de cette forteresse fut pourtant une autre affaire, car ici l'Empire était tout-puissant. Anir dut attendre des renforts et ce ne fut qu'après sept mois de siège qu'il s'en rendit maître. Cet événement eut lieu en avril 641, et depuis lors l'Égypte fait partie du monde mahométan.
[PLANCHE 20: UNE TOMBE DE CHEIK, AU CAIRE]
Mais les Coptes comprirent bientôt qu'ils n'avaient fait que changer de maîtres: le joug des Musulmans était dur, et, séparés de l'Église mère, les Coptes ne surent plus où chercher un appui lorsque des souverains moins tolérants succédèrent à Anir. Bien des croyants plus faibles sauvegardèrent leur vie et leurs biens en embrassant la religion des conquérants, tandis que d'autres périrent en défendant la foi de leurs pères. Ce qui reste de ce peuple compose à peu près un dixième de la population de l'Égypte, mais quand nous songeons à ce que les Sarrasins eurent à souffrir de la part des Croisés, nous ne pouvons qu'être étonnés de trouver encore des survivants à la vengeance de l'Islam. Beaucoup d'entre eux, grâce à leurs indiscutables aptitudes, occupent de hautes positions dans le Gouvernement.
En quittant le _Kasr-el-Shêma_, ainsi que les Arabes nomment cette forteresse, nous contournons une partie de l'enceinte et traversons des monceaux de ruines qui nous séparent de la mosquée d'Anir. Ces ruines sont tout ce qui reste de Fostât, la première ville que bâtirent les envahisseurs musulmans sur la terre d'Égypte. On retrouve encore moins de traces de l'antique Misr qui entourait Babylone et était située au bord du Nil, avant que les eaux de ce fleuve ne se fussent retirées dans leur lit actuel.
Je ne prétends ni raconter l'Égypte du moyen âge, ni rivaliser avec l'oeuvre de Stanley Lane Poole; mais ce voyage éveillant une curiosité plus archéologique encore qu'esthétique, quelques mots sur le développement progressif du Caire ne me semblent pas déplacés.
Lorsqu'Anir assiégeait la forteresse que nous venons de quitter, il planta sa tente à l'endroit même où s'élève aujourd'hui sa mosquée. Une gracieuse légende raconte comment ce lieu lui devint cher. Après la prise de Babylone, Anir se préparait à partir pour Alexandrie, dont le peuple, fidèle à l'empereur Héraclius, se défendait encore. Des soldats furent envoyés pour plier et emporter la tente. Une tourterelle y avait fait son nid et couvait. Les soldats rapportant cet incident à leur général, Anir ordonna d'abandonner la tente afin de ne point troubler l'oiseau, et, après la prise d'Alexandrie, la tente, surmontée du nid de tourterelle, fut retrouvée intacte. Depuis, cet endroit demeura sacré, et la première mosquée d'Égypte fut érigée en mémoire de ce simple incident. _El Fostât_ ou _la ville de la Tente_, fut le noyau de la cité qui grandit au nord de cette mosquée. Les terrains vagues, parsemés de ruines, qui séparent El Fostât du Caire, furent jadis un faubourg de la ville d'El-Askâr ou _les cantonnements_, qui s'éleva en 750, au moment où les Califes Abbasides succédèrent aux Califes Omayad. Le Gouverneur y bâtit son palais, et ce faubourg devint bientôt pour El Fostât ce que le West-End de Londres est pour la métropole. Plus au nord s'étendaient les bâtiments affectés aux diverses nationalités qui formaient la suite de l'Émir. Ce fut lorsqu'Ibn-Tulûn vint comme premier représentant du Calife de Turquie, gouverneur d'Égypte en 868, que l'emplacement de ces bâtiments fut choisi pour son palais. El-Askâr s'étendait jusqu'à la colline de Yeshkur, derrière laquelle s'élèvent les murailles de la capitale actuelle, comprenant la mosquée de Tulûn dont nous avons parlé plus haut. Fostât et El-Askâr perdirent de leur importance, à mesure que s'élevait le nouveau faubourg royal, et rien n'en reste aujourd'hui, si ce n'est cette mosquée en ruines. El Katai, ou _les baraquements_, eut un meilleur sort; elle devint une cité prospère dont les historiens arabes ne se lassent point de vanter la splendeur; son emplacement est couvert de maisons plus récentes et seule la mosquée déserte qui porte son nom survit au glorieux faubourg que bâtit Ibn-Tulûn et que son fils Khumârenyeh embellit. Les descriptions de ce palais, la _Maison Dorée_, le _Pavillon d'Été_, ou _le Dôme de l'air_, et les jardins et les fontaines inspirèrent sans doute les auteurs des _Mille et une nuits_ plus que les richesses d'Haroun-al-Raschid, moins luxueuses que celles de ses successeurs.
La mosquée que fit élever Anir, et qui fut la première construite en Égypte, n'est pas arrivée intacte jusqu'à nous. _La Couronne des Mosquées_, ainsi que les guerriers arabes appelèrent leur première mosquée élevée en terre conquise, était de structure plutôt modeste, différente de ce qu'elle devint plus tard sous l'influence artistique des Coptes et des gouverneurs turcs. Elle fut rebâtie dans de plus grandes proportions deux siècles plus tard, et restaurée en 1798 par Murad Bey. La plus grande partie de ce que nous voyons, date par conséquent du IXe siècle; elle peut donc toujours s'enorgueillir d'être la première mosquée du Caire. Les colonnes de marbre soutenant l'immense arcade provenaient d'églises chrétiennes pillées, et le fait qu'elles ne correspondaient point les unes aux autres sembla inquiéter fort peu les architectes: on raccourcit l'une, on allongea l'autre, de manière à les rendre égales. On aurait pu tout de même, à mon humble avis, s'arranger de façon à ne pas mettre les chapiteaux à l'envers!
Les guides vous montreront la colonne faisant face à la chaire, avec le _Kurbûg_ du Prophète dessiné par les veines mêmes du marbre, et vous diront comment cette colonne vola à travers l'espace, de la Kaaba à la Mecque, jusqu'à Anir, afin de l'aider à orner sa mosquée. Leur chronologie laisse quelque peu à désirer, mais leurs contes sont amusants. Une prophétie dit que l'Islam tombera en ruines en même temps que cette mosquée, mais à en juger par le peu d'entretien dont elle est l'objet, il me semble que les fidèles ne doivent guère ajouter foi à la prédiction. Une promenade à pied ou à dos d'âne, d'ici aux tombes des Mamelouks, est charmante. Les lueurs du couchant allument les dômes de la citadelle-mosquée, qui de loin a un aspect imposant, puis ce sont les collines de Mokattam, avec, plus loin, la petite mosquée de Giyûshi. Une grande ombre pâle couvre l'arrière-plan et cache de ses effets de clair-obscur les détails inférieurs du tableau. Les derniers rayons du soleil dorent ces collines, puis les vêtent d'une teinte orangée qui se fond bientôt dans l'ombre rosée du couchant.
Les tombes des Mamelouks sont moins intéressantes que celles des soi-disant Califes, mais la promenade, au coucher du soleil, laisse une impression durable. Nous rentrons en ville par la Bâb-el-Karâfeh, et le tramway nous conduit jusqu'à Esbekîyeh.
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_CHAPITRE X_
LES PYRAMIDES
LA «DÉCOUVERTE» DES GÉANTS DE PIERRE. || QUELQUES CURIEUSES ÉVALUATIONS MATÉRIELLES. || LE SPHINX. || LES «GATE-PLAISIR.» || DES PYRAMIDES DE GISEH AU SAKKARA. || LA TOMBE DE TYI. || RETOUR DANS LE SOIR COLORÉ.
Le grand événement d'un séjour au Caire est la première excursion aux Pyramides. Personne n'ignore leur aspect, leurs dimensions et leur histoire, car aucune oeuvre de l'activité humaine ne fut plus souvent décrite; mais personne, avant de s'être trouvé sur le plateau où s'élève l'imposante tombe de Chéops, ne comprend l'espèce de terreur qu'elles inspirent. Ce sentiment augmente graduellement à mesure qu'on parcourt les 5 kilomètres de la route de Gîzeh, d'où on les découvre devant soi. D'abord, elles semblent petites, comparées aux objets du premier plan, puis, après 2 ou 3 kilomètres, on éprouve encore une sorte de désappointement en les regardant. Leurs dimensions augmentent à mesure qu'on approche, mais pas au point qu'on pourrait supposer. On ne commence à bien les juger qu'en arrivant à la limite des terrains cultivés, et alors c'est l'impression complète, dans toute sa force, surtout lorsque, parvenant au bord du désert, on se trouve aux pieds de la Grande Pyramide. Ayant gravi le plateau qui lui sert de piédestal, on est positivement écrasé par cette masse gigantesque, assise sur le roc et environnée d'une immense plaine de sable. Que ne donnerait-on pour pouvoir jouir en paix de ce merveilleux spectacle? Mais les Arabes qui demeurent là depuis si longtemps qu'ils en ont perdu leurs instincts nomades, prétendent vous faire les honneurs intéressés de ce qu'ils considèrent comme leur propriété. On en a lu et appris bien plus qu'ils ne peuvent vous en dire en leur anglais fantaisiste, et leurs explications qui viennent troubler vos pensées sont absolument exaspérantes. Inutile de chercher à les repousser, la grande habitude qu'ils ont d'être traités ainsi les a rendus insensibles: partout où vous irez, ils vous suivront. Des mesures sont prises, sans grand succès, contre ces importuns.
Pour jouir vraiment de la contemplation des Pyramides, il ne faut pas les visiter en pleine saison. Les caravanes de touristes se disputant avec leurs conducteurs, se préparant bruyamment à déjeuner ou à se faire photographier, sont fort réjouissantes vues d'une terrasse d'hôtel, mais ici, elles gâtent tout à fait le caractère du lieu. Avant ou après la saison, on échappe aux touristes, mais jamais aux Bédouins quêteurs de _bakschish_. S'il faut en croire les on-dit, la police aurait une part de leurs aubaines, ce qui explique la mollesse avec laquelle elle défend l'étranger contre les attaques de ces mendiants. Le seul moyen efficace qu'on ait proposé serait d'acheter le village et de transporter la population ailleurs. Mais le service des Antiquités, à qui incomberait cette tâche, subvient déjà péniblement à ses frais courants: il ne saurait donc être question de réaliser cette réforme.
Une promenade autour de la tombe de Chéops vous donne l'idée de sa dimension. Une distance de 260 mètres sépare entre eux les angles et si vous faites le tour de la Pyramide, vous aurez fait plus des trois quarts d'un kilomètre. Cette base couvre 520 ares, c'est-à-dire une superficie plus grande que celle du square de Lincoln's Inn Fields.
Les grands blocs superposés en gradins qui, de la route, nous paraissaient de simples briques, mesurent quarante pieds cubes, et, selon le calcul du Professeur Flinders Petrie, deux millions trois cent mille de ces blocs furent employés à la construction de la Pyramide. L'imagination ne saurait vous reporter à soixante siècles en arrière. La pierre changeant fort peu dans le désert, sa couleur ne vous aide point. Il est vrai que ce que nous voyons n'a été exposé aux intempéries que durant cinq siècles, toute la couche de granit extérieure ayant été utilisée au Caire, lors de la construction de la mosquée d'Hasan. On s'étonne qu'on n'ait pas tiré parti plus tôt d'une carrière si commode, pourvue de pierres toutes taillées.