L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 5
Ayant franchi un vestibule voûté, puis deux passages, nous arrivons à une porte où le gardien nous remet des pantoufles, afin que nos bottines ne souillent pas les planchers, et nous pénétrons dans le _Salin_, ou cour intérieure. Incontestablement, ce qui impressionne le plus, ce sont les quatre arches colossales qui séparent cette cour du transept; elles donnent une impression de grandeur bien supérieure à ce que l'ensemble est réellement. Selon l'habitude, la fontaine pour les ablutions se trouve au centre de la cour, et il y a ici une autre fontaine plus petite, pour l'eau potable. Le _liwan_ ou sanctuaire est un peu surélevé et couvert de nattes et de tapis à prières. La _dikka_ ou chaire, d'où le Coran est lu, est en pierre et repose sur de gracieuses colonnes. La _Mihrab_ ou _Kibla_, niche sacrée, est à l'extrémité du bâtiment, tournée vers la Mecque, et à côté du pupitre de pierre.
J'eus la bonne fortune de pouvoir peindre le sanctuaire (tel qu'il est reproduit ici) avant que les travaux de restauration ne fussent commencés. Je ne doute pas que ces travaux ne soient accomplis d'excellente façon, mais il faudra quelques années pour que le neuf s'harmonise avec l'ancien.
Dix ans plus tard, je fus empêché de peindre de nouveau dans cette mosquée par les échafaudages et le bruit que faisaient les ouvriers. De grands morceaux de la fresque, légère comme une toile d'araignée, avec ses inscriptions kufiques, jonchaient le sol en compagnie des pierres moulées et coloriées qui devaient être nettoyées et retaillées avant d'être cimentées à leur place, travail nécessaire sans aucun doute, et d'ailleurs dirigé d'une façon fort habile. Puisqu'on en est là, il serait à souhaiter qu'on fît un peu plus encore et qu'on remît en place les magnifiques lampadaires de bronze qui, à différentes époques, ont été enlevés de là. Quelques-uns, et des plus beaux, sont actuellement au Musée arabe, mais ils seraient beaucoup plus à leur place ici. L'argument si souvent employé que les objets de valeur courent le risque d'être volés dans les mosquées, ne saurait s'appliquer à des objets d'art pesant plus de 1 000 kilogrammes! Quelques-uns de ces lampadaires qui sont catalogués dans les musées, ont été remplacés dans les mosquées par des lampes qui feraient honte à un cirque de saltimbanques!
[PLANCHE 14: LE SANCTUAIRE DE LA MOSQUÉE DU SULTAN HASAN]
Une porte qui ouvre à gauche de la _Kibla_ conduit au mausolée du Sultan Hasan, au milieu duquel se trouve son sarcophage. Le dôme qui, du dehors, est le trait saillant de l'ensemble, forme la voûte sépulcrale.
Ce fut un monarque vraiment indigne que ce Sultan qui dort dans ce majestueux tombeau. Nous lui pardonnons beaucoup en considération de ce merveilleux monument, mais nous ne pouvons oublier l'effroyable manière dont il récompensa le génie qui en fit les plans. Craignant que quelqu'un d'autre n'employât son architecte et ne lui fît construire un monument qui éclipserait celui-ci, il n'hésita pas à lui faire couper la main!
Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan réussit à consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction de mosquées, de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf qu'il fit élever pendant les dix années de son règne--record extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est probable que beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut de mort violente, lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant d'existences! Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des minarets s'écroula, écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul minaret, des trois construits à cette époque. En 1660, le grand dôme s'effondra et fut remplacé par celui qui existe aujourd'hui.
Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la mosquée. En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde était tendue de l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de l'époque y donnait des représentations pour la plus grande joie de la population.
En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée inachevée, Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la famille d'Ismael Pacha.
[PLANCHE 15: LA TOMBE-MOSQUÉE DE ARBOUGHAN, AU CAIRE]
Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la Sharia-el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour laisser entrevoir une _mosquée-tombeau_, de peu d'importance, mais tout à fait gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une composition attrayante, et l'ombre d'un portail à bonne distance invite l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux.
C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans que de nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces processions sont généralement précédées par un certain nombre de mendiants, souvent des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «_La ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh_»; ces pauvres gens sont suivis par les parents mâles du mort, des derviches portant des bannières, des jeunes garçons chantant de leur voix grêle des versets du Coran, et enfin du Coran lui-même porté sur un plateau couvert d'un morceau d'étoffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, porté par les amis du défunt. A la tête du cercueil qui est toujours à l'avant, il y a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban posé sur un support de bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant généralement une bande de mousseline bleue autour de la tête. Souvent aussi elles agitent un morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots des unes est étouffé par les lamentations des autres. Souvent aussi des _pleureuses de profession_ sont employées et les gémissements étranges qu'elles poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est _à tant par heure_. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du Prophète, mais elle date d'une époque tellement reculée que les interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un être qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment pas les femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus bruyamment son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet argument la présence des _pleureuses de profession_, payées par les hommes.
Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il me répondit que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les épaules d'une façon qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles traditions _maalesh_. Quant aux _pleureuses_, elles font là un piètre métier: passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit manquer de charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est prouvée par certaines peintures sur les murs des tombeaux à Thèbes.
Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.
A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée Aksunkur, laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut construite par un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe siècle, et fut restaurée trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du reste le nom de celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la _Mosquée Bleue_, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrâhîm se servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantôt sur le vert et tantôt sur le violet.
Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire face à la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie à colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que tard, alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de la rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet.
Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la pièce aux tuiles bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits les plus pittoresques du Caire.
[PLANCHE 16: L'INTÉRIEUR DE LA MOSQUÉE BLEUE, AU CAIRE]
Après le _Sala_, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne semble pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne devant la _Kibla_ et se prosternent, tout en récitant certains versets du Coran. Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute l'idée fausse entretenue en Europe que les Mahométans ne reconnaissent pas d'âme aux femmes. Un Musulman, après avoir assisté à nos services religieux, dont souvent tout le public est féminin, pourrait alors tout aussi justement prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme. Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer également le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas, elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est ce jeûne qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jeûne équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre, une femme se glissera dans une mosquée après le départ des hommes, pour visiter le sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à qui l'on prête une puissance merveilleuse pour rendre les femmes fécondes est très honoré.
La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement intéressante, non qu'il y ait là des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas tant souffert que d'autres de l'influence européenne. Lorsque nous arrivons à la mosquée El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets de Muaiyad. Laissant à droite la porte _Bab Zuwêlêh_, après nous être assurés d'un rapide coup d'oeil que le vieux Saint en haillons et sa lance y sont toujours, nous voyons à notre gauche une petite mosquée sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis _mosquée_, parce que c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à quoi servait le monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons un petit cloître et quelques marches nous conduisent à une cour ravissante. Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève une jolie _Kibla_, niche à prière, le seul signe qui nous indique que nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes voilées entrent, sortent, disparaissent derrière la niche.
Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa qu'un Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient dire leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet derrière ces tuiles, mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle de ce délicieux endroit.
D'ici, il nous est aisé de rejoindre l'avenue Mohamet Ali, près du musée arabe, et de retourner au coeur du quartier européen.
* * *
_CHAPITRE VIII_
AU HASARD DES RUES
LE QUARTIER JUIF. || LE MURISTAN DE KALAUN. || LE DÉPEÇAGE D'UN CHAMEAU VIVANT. || DEUX PORTES MONUMENTALES DU XIe SIÈCLE. || GUIGNOL ÉGYPTIEN. || AUTOUR D'UN CIMETIÈRE.
Partant du Rond-Point, sur le _Muski_, vers l'endroit où cette rue est traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore cette partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans doute que pour affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes juives ont cessé de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est accoutumé à voir les dames _Firangi_, et que cette infraction choque par conséquent moins ses sentiments; mais il y a peu d'années encore, toutes les femmes coptes et juives portaient le _yashmeh_, non point tant pour satisfaire à une obligation religieuse, que comme un moyen de protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du sang sémite dans le Cairote que dans le _fellah_; mais ce n'est que par d'infimes détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du Musulman.
L'arabe--langue commune à tous deux--étant assez rapproché de l'hébreu, est parlé avec le même accent; pourtant, quelque légère que soit la différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le _Ychûdî_, même lorsque ce dernier a embrassé la religion musulmane.
Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par une circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et les malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur prodiguer ses soins, se souviennent peut-être du temps où ce Mûristan était le grand hôpital du Caire. Saladin devança la grande oeuvre du sultan Kalâûn de plus d'un siècle. L'Hispano-Arabe, Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au XIIe siècle, a fait de son voyage un récit détaillé, et dans l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin «fut poussé à l'oeuvre méritoire, uniquement par l'espoir de la grâce de Dieu et d'une récompense dans le monde à venir.»
[PLANCHE 17: LA TOMBE DE IBRAHIM-AGA]
«Ce grand palais, spacieux et magnifique», pour citer une fois de plus l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn durant le siècle suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore les traces des salles distinctes, affectées aux maladies alors connues. Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La simplicité du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi tentante à peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes, écoutant quelque _ulama_ qui explique des textes du Coran. Près du tombeau, quelques vêtements de Kalâûn sont suspendus. On leur attribue un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades essaient la cure avant d'avoir recours au _hakim_ à demi _firangi_, qui est chargé du moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être la plus belle du Caire; elle était en presque parfait état de conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques années. Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de troubler la solennité de ce lieu.
Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la seconde moitié du XIIIe siècle; on tient naturellement à le conserver en parfait état, et l'intelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une oeuvre de préservation, plutôt qu'un travail de restauration.
Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân, après avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de Bâb-el-Nasr et Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue enchanteresse, avant de descendre par les prés étroits qui conduisent au Gamâlîyeh. Un chameau chargé de _tumbâh_ (tabac fort qu'on fume dans les nargîlehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois grands _khâns_ de ces rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises affaires, car la cigarette remplace le nargîleh, et le _tumbâkiyeh_ semble tombé en désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies.
La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est aussi animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre aspect. Ses magasins semblent moins prospères, les robes soyeuses des marchands riches y font place aux _gabahrehs_ de coton bleu, et la distinction bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un désordre presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entrée d'un spacieux _khân_ offre la place rêvée pour faire une esquisse, tandis que deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela explique peut-être les nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille vous protège contre le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut, de ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants.
Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne pouvais comprendre le manège de l'homme. De temps à autre, quelque marchand semblait s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou; alors seulement je compris que le chameau était à vendre, mais quand il passa auprès de moi, je découvris de plus que la bête était vendue au morceau et que chaque morceau était marqué à la craie. Quelle était la différence de prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus point, mais écoeuré par cette sorte de dépeçage d'un être encore vivant, je résolus de devenir végétarien,..... résolution que j'observe strictement en dehors de mes repas.
Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence deviennent de plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habitées par des mendiants, les _meshrebiya_ tombent en lambeaux et sont même souvent remplacées par des rideaux en toile de sac, là où un boutiquier a des marchandises valant encore la peine d'être protégées contre le soleil. Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine à comprendre la prospérité croissante de l'Égypte, lorsqu'on assiste à cette décadence des bâtiments et des êtres dans une si grande partie du Caire.
[PLANCHE 18: EL-GAMALYEH, AU CAIRE]
Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui, ainsi que Bâb-el-Futûh, ou Porte de la Capture, fut érigée durant la seconde moitié du XIe siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, remplit presque l'espace compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant compte de l'avantage de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799.
Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin: M. Van Berchem, qui étudia tout spécialement la vieille enceinte de la ville, attribue ces édifices aux Templiers; mais la première croisade n'ayant eu lieu que dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles d'artistes grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il chercha des architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intéressent davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse.
La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du rempart, entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tulûn, à laquelle elle ressemble d'ailleurs; mais elle offre un sujet de tableau plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec ses tentes de Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale. Le nom d'El Hâhim augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de reproduire ici ce que Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son _Histoire du Caire_, mais ce charmant livre étant à la portée de tous, le mieux est de le recommander chaudement à mes lecteurs.
Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand cimetière mahométan, on peut souvent contempler les ébats de _Karakush_, lequel correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose généralement d'un homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un singe. L'usage généreux d'un gourdin maintient la foule à la limite jugée nécessaire aux évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du temps où l'Islamisme envahit l'Égypte, ne perdent rien de leur saveur à être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs éclats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les juger d'un autre point de vue. Les sous-entendus, les demi-mots sont considérés ici comme un jeu innocent, et quelque court-vêtues que soient les plaisanteries de _Karakush_, elles le sont moins encore que ce qu'il est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire. _Karakush_, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence.
Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour ses _Esquisses préhistoriques_. Les jours de fêtes religieuses, de larges tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui viennent applaudir _Karakush_, peuvent également être témoins d'un _Ziter_. Une douzaine de derviches, rangés en ligne, attendent le signal d'un chef. Ce signal donné, ils commencent à se balancer en avant et en arrière, en répétant le nom d'Allah. Peu à peu le mouvement s'accélère, se précipite, devient furieux; ils semblent perdre conscience de tout, jusqu'à ce que, la limite de l'endurance humaine étant atteinte, ils tombent, rompus, brisés, comme en extase.