L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Part 3

Chapter 33,596 wordsPublic domain

Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît qu'un certain _Kutb-el-Mitwelli_, célèbre saint, fréquente la niche qui se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte. Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint _El-Mitwelli_; je m'y emploierai à nouveau...

L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire. Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché.

[PLANCHE 7: LES DEUX MINARETS DE EL-MUAIYAD]

Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.

Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.

Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte _Derb-el-Ahmar_, d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le ciel.

J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi, désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!» Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.

Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de El-Merdani.

Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les artistes prisent peu les bâtiments _remis à neuf_, je fus enchanté quand j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.

Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une d'elles, avec un portail majestueux et de grandes _bay windows_ dont les stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi la perspective.

C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac désert et sans personne aux abords capable de nous donner des renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une idée très juste de ce que je recherchais.

[PLANCHE 8: LE GARDIEN DU HAREM]

Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien acceptant avec joie un _shilling_ ou deux; mais d'autres fois, il était nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que je désirais peindre se trouvait être celle du _Département des Dames_. Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi _son teint_!

Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière leur _meshrebiya_, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre _baksheesh_ eut vite fait de le consoler.

La rue El-Merdani est courte et se termine au _Sûk-el-Sellâha_, le marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans. Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le _Muezzin_ y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le tableau.

Le haut du marché touche à l'avenue Mohamet-Ali: nous terminerons ici notre promenade. Un tramway qui descend nous offre le moyen le plus rapide de parcourir les deux kilomètres et demi d'une rue sans intérêt qui nous sépare du quartier européen.

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_CHAPITRE V_

LE VIEUX CAIRE

LE PROGRÈS DESTRUCTEUR. || LE SPECTACLE DE LA RUE: LES FRUITIERS ET LEURS ÉTALAGES AUX VIVES COULEURS. || LE COMPLET ANGLAIS DES PETITS ÉCOLIERS. || LA MAISON DE CHEIK SADAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE.

Si mes lecteurs veulent bien m'accompagner une fois encore dans une visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la _Bâb-el-Khalk_. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville par le premier Khédive d'Égypte, dont elle porte le nom. Quantité de bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent poussés par tous les pieux Musulmans d'Égypte, lorsque des sanctuaires sacrés, des mosquées, et autres édifices chers à leur foi, furent sans respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les _Wakfs_, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de bon goût.

Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche, est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville. On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui sont encore debout: on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à coeur joie.

S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue dont les maisons situées du côté ouest sont bâties sur l'ancien canal El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie importante qui, sous des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud, toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus tranquille que les artères principales situées près de Khan-el-Khalîl, et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure, vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés d'approvisionnements, et des troupeaux de boeufs et de moutons qu'on conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à l'oeil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans d'énormes paniers tressés à jour.

Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers, dis-je, semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et les oripeaux dont ils entourent leur marchandise; et, un peu plus tard, pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs feuilles à toutes ces brillantes couleurs.

Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme, les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop foncées. Les habitants aussi sont beaucoup plus pittoresques dans leurs costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés par-dessus les _gelabich_ que pendant l'hiver. Et puis, les touristes, dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne sont pas là non plus! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte dans les rues et leurs aînés vont et viennent avec la dignité qui sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne semblent avoir disparu.

[PLANCHE 9: EL-GAMAMIZ, AU CAIRE]

A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup d'oeil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée, qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de _Gamâmîz_, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce qui n'est pas toujours le cas dans les bibliothèques musulmanes, lesquelles sont généralement consacrées exclusivement aux études de la religion mahométane.

Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Égypte, il n'y en a pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les Anglais vinrent occuper l'Égypte, l'instruction donnée dans les écoles consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages du Coran. Il s'agissait d'apprendre par coeur, mécaniquement, sans que les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes, tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là. Bien à tort, on semble croire que _progrès_ signifie _européanisation_ et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de développer leur propre civilisation, on leur impose petit à petit une civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule _tarbouche_ rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent rapidement et font place à des appartements trop petits.

Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous rencontrions à gauche une jolie _sebîl_ (fontaine). Là, tournant encore à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à nos yeux quand les enfants sortent de l'école en courant. Des complets faits à la douzaine en Europe remplacent le _gelabieh_ et la _tôb_ flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement.

Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha. Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik Sadaat par un ami commun, et la maison me fut ouverte pour y peindre tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand salon est à l'autre bout; au milieu, il y a une salle de réception où le vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était étendu.

[PLANCHE 10: UNE ÉCOLE KHÉDIVIALE]

Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban, assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de son _chibouk_, m'émerveilla comme un superbe _tableau vivant_ d'après une des oeuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami engagea une conversation animée avec notre hôte.

Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège.