L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 2
Les étalages qui se trouvaient jadis au pied des deux mosquées ont maintenant disparu, ce qui, au point de vue du pittoresque, est regrettable. Un peu plus loin, un coude brusque nous conduit au Bazar des Orfèvres. Les différentes artères qui le sillonnent sont tellement étroites que deux personnes ne peuvent y marcher de front. Les boutiques ressemblent à des armoires et leur devanture n'a guère plus de 1 mètre à 1m,40 de largeur. Le plancher est à 60 centimètres environ au-dessus du sol et sert de siège aux clients. Cette extraordinaire petite boîte (c'est le mot) sert à la fois d'atelier et de magasin; le _guhargi_ ou orfèvre passe ici toute sa journée, assis, les jambes croisées, sur un petit tapis, et il n'a vraiment aucune raison de se lever, car toutes ses marchandises et ses outils sont à portée de sa main, et, quand il désire une tasse de café ou de thé vert, il lui suffit de frapper ses mains l'une contre l'autre pour qu'un boy la lui apporte. Son apparence ne diffère guère de celle de son voisin du Marché au Cuivre, mais ses vêtements nous indiquent qu'il n'est pas un descendant du Prophète. Le samedi, presque toutes ces petites boutiques sont fermées, et si vous pouvez déchiffrer les noms écrits au-dessus des portes closes, vous n'y trouverez ni Hassan, ni Mohammed, mais _Ibu Yusef_, _Ibrahim_ ou _Ben Sandi_ qui témoignent silencieusement que ces israélites continuent d'observer les lois de leurs aïeux.
Excepté les jours du Sabbat, ces ruelles qui composent le _Sük-es-Sâïgh_ sont presque impraticables. Pendant des heures entières, des femmes restent assises sur le _Mashaba_, c'est-à-dire le rebord du plancher, à regarder l'artisan qui travaille un bijou qu'elles ont commandé, ou à marchander une autre pièce. La patience du commerçant est inlassable. J'en ai vu qui, après avoir montré leur stock tout entier à une cliente qui partait enfin sans rien acheter, lui disaient aimablement au revoir et la priaient de revenir dans des termes pleins de gracieuseté. Les robes de soie du marchand, aux couleurs variées, contrastent étrangement avec le vêtement noir de l'acheteuse. Celle-ci abrite son visage derrière un voile. Elle peut venir ici, en public, vendre ses bijoux et personne n'aura la moindre idée de sa personnalité. Si un homme, au contraire, venait vendre son argenterie et ses bijoux, tout le bazar saurait en quelques minutes qui il est, et discuterait avec animation les pertes l'obligeant à se séparer de ses biens,--car le Cairote est toujours fort curieux de tout ce qui touche aux questions d'argent.
Vraiment le _Yashmak_ (voile des femmes) avec son cercle de cuivre, n'est pas gracieux, mais il excite la curiosité, et l'on se dit que si le nez, la bouche et le menton de telle femme sont aussi jolis que ses yeux, elle doit être remarquablement belle. La modestie l'oblige à cacher les lignes de son corps sous un long châle noir, mais elle s'entoure de ce châle d'une façon si artistique que son charme y gagne plutôt qu'il n'y perd. A l'encontre de sa soeur européenne qui se pare avec extravagance précisément pour paraître en public, elle garde ses robes aux brillantes couleurs et ses beaux colliers pour les seuls yeux de son seigneur, et de quelques amies intimes qui viendront les admirer dans la paix et la discrétion du harem.
A mesure qu'on avance dans ce bazar, l'air devient de plus en plus lourd et vicié; on voudrait en sortir. Des femmes _fellah_ qui encombrent la ruelle, se jettent pêle-mêle dans l'armoire qui sert de boutique à l'orfèvre Mousa. Et lentement, arrêté par maint obstacle, on arrive enfin à la rue Nahâssîn où l'on respire de nouveau l'air pur.
[PLANCHE 4: LE KHAN-EL-KALIL, AU CAIRE]
Presque en face de nous maintenant, se trouve l'entrée du Bazar turc appelé _Khân Khalîl_. Construit en l'an 1300 par le Sultan mamelouk El Ashraf Khalîl, il est depuis cette époque le centre commercial de la vieille ville, bien que son importance ait fort diminué du jour où plusieurs de ses gros commerçants ont installé de somptueux magasins très modernes dans les nouveaux quartiers. Cet endroit est, de toute la ville, certainement le plus curieux, et celui où la vie est le plus intense. A droite, vous passez d'abord devant des marchands de tapis qui vous invitent poliment à entrer, tandis qu'à gauche les commerçants en soieries vous prient non moins aimablement d'examiner leurs _kuffiyehs_, ou châles de soie que les Syriens portent généralement autour de la tête en guise de turban. Si vous paraissez être tenté, un Cingalais vous soufflera dans l'oreille que vous feriez bien mieux d'entrer chez lui, ses prix étant de cinquante pour cent meilleur marché que ceux de son voisin le Mahométan. Vous passez et vous vous trouvez à la porte d'une boutique de pantoufles d'où vous apercevez toute une rangée d'escarpins rouges ou jaunes, empilés sur les comptoirs et sur le plancher, accrochés en grappes au plafond et aux stores, autour des portes, partout! Le rouge domine, et c'est incontestablement la couleur que le Cairote préfère, en matière d'escarpins. Les escarpins jaunes viennent presque tous de Tunisie et du Maroc et sont achetés par les paysans. De grands rouleaux de cuir rouge sont empilés dans les petites boutiques où les ouvriers travaillent avec ardeur, coupant et cousant, couvrant le plancher de monceaux de déchets.
A peine un étranger paraît-il qu'un marchand lui met sous le nez une paire de pantoufles en criant: «Seulement deux shillings!»--«Entre et vois ma boutique!»--«Very cheap!» Vous avez beau lui déclarer que vos bagages sont déjà pleins d'escarpins, que vous en avez donné à tous vos parents, amis et connaissances, il ne se laisse pas décourager et insiste sans tarir, jusqu'à ce que vous lui échappiez en pénétrant chez le marchand de tapis. Celui-ci avait du reste l'oeil sur vous; un magnifique tapis est déroulé pendant qu'un autre, habilement jeté derrière vous, coupe votre retraite. «J'ai horreur des tapis rouges!» criez-vous avec désespoir, et, pendant que le marchand en déroule un vert, vous bondissez dehors; mais le Cingalais se retrouve alors devant vous avec de nombreux _kuffiyehs_ jetés sur son épaule: tout en vous complimentant d'avoir échappé à son voisin «Hussein», qui voulait vous vendre des marchandises défraîchies, il déploie artistement le châle qui, sans aucun doute, comblera vos désirs. Il a entendu vos remarques sur les tapis rouges, et il dit en faisant miroiter de jolies couleurs: «Ici pas de mauvaises teintures allemandes». Il voit de suite que la combinaison de couleurs vous plaît; malgré toutes vos résolutions de ne rien acheter, vous vous laissez aller en effet à demander le prix: «Seulement seize shillings!» répond le Cingalais avec confiance, tout en s'assurant, par des regards anxieux, qu'aucun autre marchand ne l'a entendu offrir sa marchandise à si vil prix! Sans faire attention à votre mécontentement, il vous exprime doucement les raisons qui le poussent à faire un tel sacrifice; un service en vaut un autre et il espère bien que vous parlerez de lui et que vous donnerez son nom et son adresse à tous vos amis. Puis, d'une voix plus forte et en scandant les mots, il ajoute: «Viens sans le drogman!». Ne pouvant vous débarrasser de cet importun, vous avez enfin recours à des paroles fort rudes qu'il reçoit du reste avec un tel sourire que c'est à croire qu'il les aime. Enfin, et comme dernière ressource, vous lui offrez un tiers du prix qu'il demande, pensant qu'une insulte aussi sérieuse aura quelque effet sur lui, mais ce bon commerçant enveloppe tranquillement le châle dans un papier et vous le tend, vous en offrant même un second à ce prix! Et soudain il disparaît, vous laissant le paquet dans une main et une douzaine de ses cartes dans l'autre, et vous vous demandez comment il a pu céder si facilement, sans chercher à obtenir quelques shillings de plus. La raison n'en est pas difficile à trouver. Un groupe de touristes qu'il n'avait pas un moment perdu de vue, vient d'entrer chez le marchand de tapis et en ressortira à un moment ou à un autre par la porte située en face de son magasin. Il ne va pas perdre son temps et discuter pour quelques shillings, alors qu'il entrevoit tout à coup la possibilité de gagner une grosse somme.
Il est certain que l'assaut continu de tous ces vendeurs gâte un peu le plaisir d'une visite au Khân, visite qui sans cela serait charmante en même temps qu'elle est des plus intéressantes.
Le porche par lequel on pénètre dans le quartier des cuivres, avec son ornementation serpentine, est très beau. Les couleurs originales ont presque entièrement disparu, mais ce qu'il en reste s'harmonise d'une façon charmante avec le brun et l'or pâle des pierres sculptées. Il serait difficile d'imaginer un cadre plus ravissant, ou mieux approprié aux lampes, vases, cache-pots et services en cuivre ciselé, exposés sur des étagères de chaque côté de l'entrée. De grandes lampes pendent tout le long de l'allée qui conduit au porche, et c'est vraiment un spectacle merveilleux. Mais où s'asseoir pour essayer de peindre tout cela? Certes, mon fidèle Mohammed Brown est un homme de tact, mais toute son ingéniosité même arrivera-t-elle à me rendre la chose possible? Il paraît peu aisé d'obtenir un croquis, à moins de s'installer au beau milieu de la rue, mais l'importance du trafic et l'agitation sont telles qu'il faut vite y renoncer. Nous fûmes en la circonstance obligés de nous entendre avec un marchand qui me permit de m'installer sur son comptoir et qui, avec une partie de ses meubles, éleva une barrière entre moi et un attroupement qui s'était déjà formé, les gens se demandant avec curiosité ce que j'allais faire. A cette époque, ma connaissance de la langue arabe était nulle, j'ignorais donc de quel talisman mon dévoué guide s'était servi pour obtenir du boutiquier qu'il capitulât si facilement et qu'il s'intéressât tant à mon sort. Non seulement cet homme chassa la foule, mais il me servit du thé et m'apporta des cigarettes. Toutes ces attentions m'embarrassèrent vraiment, car j'avais entrepris un travail de longue haleine et je n'étais pas en position de lui acheter la moitié de ses lampes pour le compenser de tout le mal que j'allais lui donner. Cependant, bientôt toutes mes pensées furent absorbées par mon travail et ce brave homme cessa d'exister pour moi. Impossible de concevoir travail plus difficile ou plus énervant. A peine avais-je dessiné un somptueux lampadaire et commençais-je à l'habiller de ses premières couleurs, qu'un touriste demandait justement à examiner cet objet! Au moment même où je me réjouissais qu'un rayon de soleil éclairât un certain coin de mon sujet, un store s'abaissait brutalement et le plongeait dans l'obscurité. Le bruit fait par ce store rappelait aux autres boutiquiers que le moment était venu de baisser les leurs, et en quelques minutes la plus grande partie de mon sujet n'était plus visible, et le peu qui en restait se trouvait éclairé d'une façon si différente que j'étais obligé de renoncer à la tâche.
En rentrant à l'hôtel, je demandai à Mohammed comment il s'y était pris avec le marchand: «Oh! répondit-il, je lui ai d'abord dit que vous étiez un neveu de Lord Cromer; ensuite je lui ai fait comprendre quelle énorme réclame ce serait pour lui quand tous les gens les plus puissants du Caire verraient votre tableau.» Je déclarai à ce zélé serviteur que je n'avais aucun désir de me faire passer pour ce que je n'étais pas, à quoi il répondit tranquillement: «Eh bien! maître, quand vous aurez fini, je lui dirai que c'étaient des mensonges».
Ce qui me paraît le plus étonnant, c'est que dans un pays où le mensonge est employé couramment, il se trouve une seule personne prête à croire quoi que ce soit.
Une bonne provision de cigarettes m'aida le lendemain à entrer plus avant encore dans les bonnes grâces du marchand de lampes et de ses nombreux amis et parents qui vinrent curieusement jeter un coup d'oeil sur mon travail. La fumée eut aussi l'avantage de chasser les mouches. Chaque nouvel arrivant désirait m'aider et m'être agréable, soit en éloignant un gamin qui tâchait de se glisser jusqu'à moi, soit en recommandant à un boutiquier voisin de ne pas déranger ses marchandises avant que j'aie fini de les peindre. J'aurais préféré me passer de cette assistance, car si je commençais à peindre le costume de tel passant ou la pose de tel autre, mes amis et admirateurs criaient à ces gens de se tenir tranquilles: «Il fait briller ta vilaine figure comme un vase de cuivre neuf!»--«Tu seras admiré par toutes les belles dames étrangères qui verront le tableau!» et autres remarques spirituelles qui avaient généralement pour résultat de faire fuir mon modèle, ou, pire encore, de l'amener auprès de moi, anxieux qu'il était de voir ce que je faisais de lui. La renommée de ma parenté avec le célèbre Proconsul s'était rapidement ébruitée, et tous les boutiquiers venaient mettre à ma disposition leurs magasins et leurs marchandises, me suppliant de les peindre. Il fut bientôt connu que je venais pour travailler et non pour faire des achats, et, à partir de ce moment, les rabatteurs et les vendeurs me laissèrent la paix, et le Khan-el-Khalil devint un des endroits où je pus peindre avec le plus de plaisir.
Revenons maintenant à notre itinéraire. Une rue nous conduit du Bazar turc à la _Muski_, la rue de la Paix du _Masr el Kahira_, l'artère la plus importante coupant la vieille ville de l'est à l'ouest. L'influence européenne a malheureusement envahi cette rue au point de lui faire perdre son côté le plus pittoresque. Remontons le _Muski_ quelques instants et tournons à droite: nous voici à présent dans un calme relatif fort agréable et qui sied au quartier de l'Université dont nous approchons. Cette rue est justement celle des libraires, _El Sharia el Halwayî_, pour lui donner son nom arabe. De nombreux exemplaires du Coran, de vieux commentaires et livres classiques sont rangés par rayons, et le «Kutbi», le libraire, qui est souvent un cheik instruit, presque un savant, se comporte avec dignité et ne fait aucun effort pour attirer le client. Nous approchons du grand centre savant de l'Islam.
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_CHAPITRE IV_
LES RUES DU CAIRE
GAMIA EL AZHAR. || L'ART DE RESTAURER LES MONUMENTS. || LES «MEDRESSEH». || LE BAZAR DES PARFUMS ET CELUI DES ÉPICES. || LA GRANDE MOSQUÉE «EL MUAIYAD». || UNE PORTE HISTORIQUE. || L'HOMME-FONTAINE. || LE PORTRAIT DE L'EUNUQUE.
L'entrée principale de l'Université, Gâmia el Azhar, est bientôt visible. Sachant que la Mosquée-Université fut fondée au Xe siècle, on est surpris de se trouver en face d'une construction d'apparence moderne. De nombreuses restaurations et de continuels agrandissements ont fait disparaître presque entièrement les traces de l'édifice qui fut élevé par le Grand Vizir du premier calife Fatimid. S'il est permis de déplorer la perte du pittoresque détruit par la main du restaurateur, ici comme dans beaucoup d'autres mosquées, il faut cependant reconnaître que, sans ces travaux, nombreux seraient les beaux édifices qui auraient cessé d'exister ou qui ne seraient plus qu'une masse informe de ruines. Les revenus des mosquées, qui ont considérablement augmenté, permettent aujourd'hui des travaux importants à la tête desquels se trouve heureusement un architecte de grand talent, Herz Bey, qui a consacré toute sa vie à l'étude de l'architecture sarrasine. Il est regrettable qu'un homme de talent égal n'ait pas dirigé les travaux de restauration exécutés sous Saïd Pacha! Maintenant on peut comparer cet édifice à un vieux vêtement rapiécé. Presque toutes les maisons qui l'entourent ont un certain air d'antiquité, bien qu'aucune d'elles n'existât à l'époque où El Azhar fut construit.
[PLANCHE 5: APRÈS LA PRIÈRE DE MIDI]
Pour visiter un bâtiment musulman quelconque, il est aujourd'hui nécessaire d'acheter, moyennant cinquante centimes, un billet que votre guide ou le concierge de votre hôtel vous procurera facilement. Six minarets surmontent la mosquée d'El Azhar et deux dômes recouvrent la dernière demeure du saint fondateur. Malheureusement, les bâtiments qui entourent l'Université ne permettent pas de s'en éloigner suffisamment pour voir plus d'un ou deux minarets à la fois. Ceux-ci ont des formes diverses et appartiennent à différentes époques. L'un d'eux, datant de la fin du XVe siècle, est particulièrement beau. La transition graduelle du carré à l'octogone, de l'octogone au cercle, et l'admirable manière dont les angles ont été cachés par des pendentifs-stalactites formant les tasseaux qui supportent les galeries, méritent l'attention. A chaque étage défini par ces galeries et s'élevant au-dessus de la mosquée, la circonférence du minaret devient plus petite, et l'ornementation étant admirablement adaptée à la hauteur progressive, l'ensemble conduit le regard jusqu'au poinçon en forme d'oeuf qui supporte l'emblème de la Foi musulmane. Ici, l'art du constructeur a vraiment atteint son apogée; le minaret voisin, moins ancien, est disgracieux et paraît trop lourd par le haut; ses couleurs aussi sont moins belles.
Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque de journaux.
Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège, qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques, contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.
En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous conduit bientôt dans _El Ashrafiyeh_, la rue principale qui continue _El Nahâssîn_, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes. Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons à faire place: «Oah ja gedda!»--«Oah ismaelak!»--«Oah riglak».--«Iftah eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!--Eh! là-bas, à gauche!--Attention à tes pieds!--Ouvre donc l'oeil, mon oncle!) et bien d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri; ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés, mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard. Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.
Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard. La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.
[PLANCHE 6: UNE RUELLE PRÈS DE LA PORTE DE ZUWÊLEH]
Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El Muaiyad.
Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk circassien, El Muaiyad, pour servir de _medresseh_, dont il existait à cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital _Moristan El Muaiyad_. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus tard.
Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley Poole nous raconte dans son intéressante _Histoire du Caire_ quantité de scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife _Fauceant_, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé, l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors, il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.
Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin, quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.