L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 11
L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de chacune est si énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée, provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la main-d'oeuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire. Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès II. La plus belle oeuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'oeuvre de ce Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un contraste frappant avec l'oeuvre de son fils.
En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons étudier une série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque terrassant un barbare.
[PLANCHE 39: LE SANCTUAIRE, A KARNAK]
Retournant dans la galerie, nous traversons cette forêt de colonnes et nous sortons par la porte de l'est, sous le pylône d'Amenhotep III. Cette partie plus ancienne du temple d'Ammon est dans un tel état de ruines que, sans l'aide de M. Legrain, nous n'aurions pu nous y retrouver. Deux obélisques de Thothmès I, dont un seul est debout, et le piédestal d'une statue colossale qui a disparu, forment la partie frontale de ce temple de la dix-huitième dynastie. A l'origine, aucun édifice ne lui cachait la vue de la rivière. Le pylône des Thothmès n'est plus qu'un amas de ruines. Le second pylône dont il y a encore moins de vestiges, forme la façade est d'une étroite cour à colonnes, dont rien ne subsiste, si ce n'est le grand obélisque de la fille de Thothmès, Hatshepsu. Son époux, Thothmès III, en avait entouré la base de murailles qui, maintenant en ruines, nous laissent admirer dans son entier l'exquis monolithe de granit rose. C'est le plus beau des obélisques d'Égypte; il a près de cent pieds de haut, et son poids est estimé à trois mille six cents soixante-treize tonnes par le professeur Steindorf. Sur la surface polie de la pierre, on remarque des inscriptions se rapportant aux guerres de l'époque des Thothmès, à la révolution religieuse d'Ikhnaton, où la figure d'Ammon a été effacée pour être restaurée ensuite durant le règne de Seti, alors que le culte de ce dieu était fermement rétabli. Au delà, une seconde cour à colonnades de l'époque de Thothmès I, flanquée de figures d'Osiris, se prolonge vers la rivière. Passant sous un autre pylône, nous pénétrons dans l'avant-cour du sanctuaire. On remarque sur la grande porte en granit du dernier et du plus petit pylône, de belles inscriptions avec des figures caractéristiques de Nubiens et de Syriens faits prisonniers par Thothmès III. Le même Pharaon fit élever deux piliers de granit dans cette cour; le lys de la Haute Égypte se détache en un relief accentué sur l'un, face au soleil, tandis que sur la partie nord du second, nous voyons le papyrus de la Basse Égypte. J'ai pris les croquis ci-joints de l'un des appartements en ruines de la Reine Hatshepsu. La statue mutilée de Thothmès III a été placée dans le boudoir dilapidé de sa demi-soeur. Au-dessus s'élève le sanctuaire que Philippe Arrhidaeus éleva longtemps après la mort de ce couple. Le temple de la dix-huitième dynastie était déjà partiellement en ruines. Cette oeuvre est un des joyaux de Karnak. Presque toute la couleur primitive a gardé son éclat et le granit dont il est fait est d'un ton merveilleux. Les inscriptions, gravées dans une pierre très dure, demeurent aussi nettes que si elles venaient d'être faites. Les murs intérieurs sont peut-être encore plus beaux. Les scènes sont généralement représentées en une teinte vert-malachite sur le fond rose de la pierre. La gravure ci-contre étant une réduction d'une aquarelle, il est très difficile de suivre les inscriptions du mur sud qui y sont représentées. Ici, elles sont généralement indiquées en rouge, mais la teinte conventionnelle des hiéroglyphes et des personnages a été profondément modifiée pour suivre une combinaison choisie de couleurs, licence que l'artiste ne se serait pas permise au moment où les souverains d'Égypte montraient plus de respect pour leurs dieux. A gauche de la gravure, nous voyons le lys de la Haute Égypte sur le pilier tronqué de Thothmès, et plus haut se dresse le grand obélisque de Hatshepsu. Ce qui reste des fenêtres du hall hypostyle est visible dans le lointain, et les tours en ruines du dernier pylône brisent la ligne de l'horizon. Quelques marches taillées dans un bloc de pierre intriguent encore les archéologues. Elles ressemblent beaucoup à celles de l'escalier qui conduit à l'autel du sacrifice, dans le temple de Hatshepsu, à Dêr-el-Bahri.
A l'est du sanctuaire, il ne reste guère que les fondations du temple de la douzième dynastie. Le temps écoulé depuis la construction de ces édifices jusqu'au moment où fut élevé le temple de Seti, embrasserait les siècles qui se sont écoulés depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands jusqu'à nos jours.
* * *
_CHAPITRE XVIII_
ENCORE KARNAK
LA PROMENADE MERVEILLEUSE PARMI LES RUINES DE KARNAK CONTINUE. || LE PETIT SANCTUAIRE DU ROI ÉTHIOPIEN, SHABAKO. || LE JEUNE PHARAON COURONNÉ DE LOTUS. || LA DÉESSE A TÊTE DE LIONNE. || LE LAC SACRÉ ET L'AVENUE DES SPHINX.
Au delà de ce temple se trouve la galerie à colonnades de Thothmès III, précédant son sanctuaire. En cherchant notre chemin à travers les ruines, nous voyons que cette galerie n'est qu'une partie d'un vaste temple. Le faîte est supporté par trente-quatre piliers carrés et une double rangée de colonnes. Ces dernières sont plutôt bizarres que belles, avec leurs chapiteaux à calice renversé et leurs fûts s'amincissant à la base. La plupart des inscriptions sont intéressantes, mais en bien mauvais état. Dans une pièce au nord du sanctuaire, les murs sont couverts de reliefs reproduisant des plantes et des animaux que Thothmès rapporta, dit-on, de Syrie. Ils sont dessinés avec ce sentiment de la forme qui caractérise l'oeuvre de Dêr-el-Bahri. Les quatre colonnes qui supportaient le toit de cette pièce sont bien conservées; elles sont du type qui emprunte son modèle au papyrus, dont les boutons entourent le chapiteau.
[PLANCHE 40: BAS-RELIEFS DANS LA CHAPELLE DE SHABAKA, A KARNAK]
Après que nous eûmes franchi la muraille de ce temple, M. Legrain nous conduisit vers un modeste petit autel qu'il venait de découvrir à l'extrême est de la grande enceinte. Il est heureux que M. Legrain soit un artiste en même temps qu'un égyptologue, car, quiconque n'aurait pas eu le sentiment de la beauté de ces reliefs endommagés, aurait pu nous perdre un très curieux spécimen du travail de la vingt-cinquième dynastie. Notre excellent guide nous dit comment ce petit sanctuaire fut érigé par Shabako, le premier des rois éthiopiens; les reliefs étaient dans un triste état et avaient presque disparu aux endroits où la pierre sablonneuse s'était désagrégée, mais, dans une chambre intérieure, M. Legrain nous montra un relief qui représentait un Pharaon portant une offrande à un dieu. La couleur originale est presque complètement disparue, mais ce qui en reste s'harmonise admirablement avec la surface de la pierre. A mesure que nous nous habituons à la lumière incertaine, nous discernons plus clairement la beauté du dessin, et nous nous arrêtons moins aux joints inexacts des pierres. Ce Pharaon est probablement un successeur de Shabako Taharqua; en tout cas je préfère croire que cette belle créature n'est pas le barbare qui brûla vif son ennemi vaincu, Bokchoris. Il est surprenant qu'un art aussi parfait ait pu renaître durant le règne de ces farouches Éthiopiens.
Le peu de temps dont je pouvais disposer m'empêcha de traiter mon sujet aussi à fond que je l'aurais désiré. La ligne onduleuse des bras amène notre regard à la droite de la gravure; au delà se trouve l'objet d'adoration. On distingue à peine les oiseaux qui sont offerts au dieu, mais combien ils remplissent joliment l'espace! Ici, la ligne de la composition s'arrête net et les têtes des oiseaux conduisent le regard vers le dieu que le roi cherche à fléchir. Quelle couronne pourrait être plus belle que celle, faite de fleurs de lotus, qui ceint le front du jeune Pharaon?
Le petit temple qui renferme ce trésor est heureusement fermé, et protégé ainsi contre les profanes.
Pour apprécier Karnak, il faut y vivre. Durant les trois semaines que j'y passai avec Nicol, la _Mavis_ étant ancrée près du grand temple, je passai trop de temps à peindre pour pouvoir étudier l'endroit d'une façon complète.
Blotti contre la muraille d'enceinte nord, se trouve un petit temple élevé par Thothmès III et dédié au dieu Ptah. Il fut plus tard agrandi par les Ptolémées. Le soir, l'ombre du grand temple recouvre l'espace qui sépare les deux monuments, et les colonnes de ce petit sanctuaire se profilent au premier plan. Lorsque la lumière crue de midi tombe sur cette vaste masse de ruines grises, il est difficile d'en rendre la couleur, et l'on ne peut les traiter qu'en noir et en blanc.
[PLANCHE 41: SEKHET]
M. Legrain nous conduisit au temple de Ptah; la chaleur intense du jour nous faisait vivement désirer d'y trouver de l'ombre fraîche. Après avoir traversé deux cours, nous pénétrons dans une petite pièce, et y heurtons presque la statue à tête de lionne de la déesse Sekhmet. C'est une splendide créature et nous sommes reconnaissants au sort qui, au lieu de l'adjuger à quelque musée, lui permit de demeurer dans le cadre où la plaça Thothmès. M. Legrain nous raconta qu'il l'avait trouvée quelques années auparavant dans le même endroit, mais brisée en soixante morceaux. Heureusement, aucun ne manquant, il put la reconstituer et on lui permit de la laisser dans le cadre qui lui convient si bien. Cette déesse de la Guerre, à tête de lionne, inspire la frayeur et le respect au prime abord, quand on la voit dans l'ombre de la pièce, toute voilée de mystère.
Laissant Sekhmet à la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, après l'avoir traversée, nous allons examiner les ruines du côté sud. Il est difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a été le but de l'architecte en faisant élever quatre pylônes qui se succèdent sur un espace de trois à quatre cents mètres jusqu'au mur d'enceinte. Thothmès III et Hatshepsu firent élever les deux premiers, tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas à leur place dans le grand temple, furent élevés par Haremheb, le fondateur de la dix-neuvième dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le pylône en ruines de Thothmès au temple, est ornée d'inscriptions dues à Merneptah. L'éternel massacre des Syriens, auquel Ramsès II, père de Merneptah, dédiait l'art de son époque, a été fait ici par le fils, mais ce qui nous intéresse le plus, c'est la ressemblance que présente cette oeuvre avec celle du grand-père de Merneptah, Seti I, et des premiers artistes de la dix-huitième dynastie.
Le peuple étant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la contrée dût s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractère du peuple; en effet, les guerres de Thothmès ne sont point rappelées par des scènes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophées à Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus sémites qui, en envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un sérieux danger pour l'Égypte elle-même, l'art s'émut de l'importance de ces victoires et nous en laissa les inscriptions commémoratives que nous voyons sur le mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramsès II, il semble que les temples n'aient été bâtis que pour y représenter sur leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit à l'infini le souverain tenant un adversaire par les cheveux et se préparant à lui trancher la tête. Ce même sujet traité si fréquemment semble avoir paralysé l'effort de l'artiste et l'on remarque un déclin sensible qui continue durant le règne de Merneptah. Il restait cependant de grands artistes à la fin du règne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de chefs-d'oeuvre dans le Ramesseum à Thèbes et le temple taillé dans le roc, d'Abu-Simbel, est peut-être le plus beau monument, dans son genre, que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me semble aussi difficile à égaler. Je pourrais encore citer bien des oeuvres de valeur, mais, comparées à celles de Seti et des dynasties précédentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible décadence. Merneptah serait, d'après certains historiens, le Pharaon de l'oppression, plutôt que Ramsès II, mais on ne sait comment concilier le fait de la découverte de son corps dans la Vallée des Tombes des Rois, à Thèbes, avec les documents historiques qui prétendent qu'il trouva la mort dans les flots de la mer Rouge.
Au delà du pylône en ruines de Thothmès III, nous voyons quelques belles statues de ce souverain qui précèdent un autre pylône. L'étang qui se trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain découvrit il y a quelques années. C'est au Musée du Caire que nous devrons nous rendre pour apprécier la valeur de cette découverte. Quant aux statues que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas été jugées assez intéressantes pour être envoyées au Caire. On se demande comment ces statues se trouvaient au fond de cet étang; c'est là un de ces problèmes insolubles qui se présentent à chaque instant dans cette contrée merveilleuse.
La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacré et la partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue, au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylône de Nestanebo, baigné dans l'or du couchant, donna à Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures oeuvres.
Sous l'arcade du pylône de Hatshepsu, les statues mutilées des Pharaons forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement, mon temps limité ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris entre les deux pylônes de Haremheb, sont également très attrayants. Nous nous sommes souvent promenés aux lumières dans la partie sud de Karnak. Là, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons, coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout particulièrement le paysagiste.
Une avenue de sphinx de près de quatre cents mètres relie l'enceinte du temple d'Amenhotep III de Mut à celle du grand temple d'Ammon. Un lac en forme de fer à cheval entoure ce qui reste de l'autel élevé par ce Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au Service des Antiquités, et les _fellahîn_ sont libres d'y faire paître leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacré et l'on y abreuve les bestiaux. Quelques sphinx à tête de bélier émergent du sol çà et là, et des déesses à tête de lionne projettent leur ombre sur les eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystérieuse.
Le temple de Khons, situé près de la rivière et au nord de celui de Mut, est le mieux préservé des trois sanctuaires que Ramsès III fit construire à Karnak. Bien qu'il n'ait pas été construit pendant la meilleure période de l'architecture égyptienne, le temple de Khons offre un intérêt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des ruines. Comme le toit est demeuré presque intact, nous remarquons à l'intérieur une lumière mystérieusement tamisée qui manque dans les autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui datent du dernier Ramsès. Au delà du portail s'étend le village et entre les dattiers s'élèvent quelques sphinx à tête de bouc.
Enfin, la chaleur de l'été nous obligea à nous diriger vers le nord, et nous descendîmes la rivière.
* * *
_CHAPITRE XIX_
LE TEMPLE DE DENDERA
EN DESCENDANT LE NIL. || LA FERTILITÉ ET LE PITTORESQUE DE LA CAMPAGNE ÉGYPTIENNE. || LE «FELLAH» N'A PAS LA HAINE DE L'ÉTRANGER. || LE TEMPLE DE DENDERA ET L'INFLUENCE GRECQUE DANS L'ARCHITECTURE DU Ier SIÈCLE.
Malgré la chaleur, notre voyage sur le Nil fut délicieux. Avançant à raison de trois ou quatre milles à l'heure, au plus, nous passions souvent nos soirées et nos nuits à l'ancre, pour repartir au lever du jour. Un sujet de tableau particulièrement intéressant nous retenait parfois plusieurs jours au même endroit, mais dès que le vent tournait au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier à bord, avec une grande quantité d'esquisses et de sujets à mettre en ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions à la chasse, le fusil sur l'épaule, ce qui, n'enrichissant pas toujours notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un exercice fort sain. Les écriteaux «_chasse gardée_» que nous rencontrons à chaque pas dans la mère patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre d'errer dans les champs, à condition toutefois de respecter les récoltes. Comme nous étions discrets et que nous savions distinguer les pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses. La foule indigène est ici bien différente de celle des centres de tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considère l'Européen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il est bien rare qu'on entende l'éternel cri de _baksheesh_, si obsédant au Caire et à Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouvé le _fellah_ poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vécu de longues années parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua à rendre nos relations agréables. Il est difficile à un Occidental de comprendre l'âme orientale; pourtant, m'aidant de l'expérience de mon ami, je fus à même de me former une meilleure opinion de l'Égyptien moderne, et aussi de me faire une idée de l'impression que lui produit l'Européen. Des rumeurs, recueillies à Luxor, nous avaient appris que la contrée était dans un état d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excité les esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et qu'ils trouvent un débouché pour leurs produits, ils ne se soucient guère de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent pas avoir participé à la prospérité que l'occupation britannique apporta à leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent guère compte du rôle prépondérant que notre gouvernement joue en Égypte. Au fur et à mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux débouchés, le prix des articles de première nécessité augmentait, mais, particulièrement en raison de la concurrence des chemins de fer, les salaires des bateliers du Nil sont demeurés stationnaires, ce qui fait que leur condition est pire qu'elle ne l'était il y a dix ou quinze ans.
Au bord du fleuve, se trouve Kûs, importante cité du moyen âge, réduite maintenant à l'état de simple village. Au delà de Kuft,--l'ancien Koptos--on rencontre de charmants paysages, et nous préférâmes errer à la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutôt que de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques _gayassa_ chargées de poteries de Ballâs attendaient un vent favorable pour descendre le fleuve. Les dépôts de terre glaise se trouvent dans l'intérieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'élevaient de hautes meules de Ballâssa d'où le village tire son nom. Notre station suivante fut près d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh; là, nous nous arrêtâmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol cherchait un endroit de la rive qu'il pût donner comme fond à son tableau: _Les troupeaux à l'abreuvoir_, et tout nous indiquait qu'en cet endroit les _fellah_ avaient coutume de désaltérer leurs bestiaux. Le temple se trouvait à 5 ou 6 kilomètres dans l'intérieur des terres, mais nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit.
Le paysage en Égypte a un charme qui lui est absolument particulier; parfois, en Palestine, vous découvrez quelque coin qui vous fait songer au pays natal; le Liban présente les particularités propres aux districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilisées par le Nil n'éveillent point de comparaisons et appartiennent bien à la seule Égypte. Point de haies, seule la différence de couleurs indique qu'une certaine culture est plus avancée que l'autre, et les collines désertes de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que «l'Égypte est un don de la rivière». Bien que nous ne fûmes qu'au commencement de mai, les moissons étaient presque terminées. De temps à autre nous rencontrions un couple de boeufs foulant le blé, pendant que quelques paysans, profitant de la brise, séparaient le grain de la paille. Des troupeaux de chèvres et de brebis se dirigeaient lentement vers l'endroit d'où nous venions, pour se désaltérer dans le Nil.