L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui

Part 10

Chapter 103,870 wordsPublic domain

Vers la fin du mois de janvier 1907, le fond du puits fut atteint, et, à six cents pieds de son orifice, la chambre mortuaire ouverte. Dans une niche creusée dans la muraille gauche, se trouvait la momie. Cette niche était assez haute pour qu'on pût s'y tenir debout et assez profonde pour contenir un sarcophage. De larges plaques d'albâtre couvraient les murailles, et bien qu'il n'y eût nulle inscription pour nous renseigner, nous nous trouvions évidemment en présence du sépulcre d'un grand personnage. Le désordre qui y régnait prouvait que la tombe avait déjà été ouverte et pillée; le sol était jonché de débris de cercueil, d'arcs et de flèches, de statues de bois et de poteries. Dans un coin, un amas de poussière brunâtre et de morceaux de bandelettes était tout ce qui restait du corps pour lequel cette tombe avait été construite. La chaleur y était telle que nos bougies fondaient entre nos doigts; l'air était irrespirable.

Mais la trouvaille était importante, et au fur et à mesure que les objets renfermés dans la chambre mortuaire étaient apportés à la hutte, il devenait évident qu'ils avaient dû appartenir à une tombe royale. Le classement et remballage de tous ces objets prit quelque temps, et nous dûmes abandonner nos essais de reconstitution des meubles et des ornements.

Une autre tombe fut découverte à gauche du grand puits; l'immense sarcophage de granit qu'elle renfermait et sa situation près du sanctuaire du temple laissaient supposer qu'elle avait dû contenir une momie royale.

[PLANCHE 34: LE TEMPLE DE MEKTENEBO, MEDINET-HABU]

Mrs. Naville passa six semaines à rassembler, à classer les fragments de sept petits autels qui avaient occupé la terrasse supérieure, et dont son gendre fit la reconstitution sur papier. Le dessin en était fort beau, et les ornements sculptés de quelques fragments pouvaient se comparer aux ouvrages de la dix-huitième dynastie. Les dessins qui ornent les murailles des terrasses sont inférieurs; on y trouve la manière conventionnelle d'ouvriers habiles plutôt que la marque d'un génie personnel, comme on en rencontre dans le temple de Hatshepsu. Il est regrettable qu'on n'ait pu reconstruire complètement et laisser sur place un de ces petits autels; on aurait eu ainsi un curieux spécimen de l'art de la onzième dynastie. Comme fragments, ils rempliront les vitrines de quelques musées, mais leur valeur au point de vue architectural sera nulle. Toutefois, après avoir reconstruit un de ces autels, il aurait fallu l'entourer d'une grille de fer afin de le protéger des indigènes, et certainement cette cage de fer au milieu des ruines aurait été peu à sa place. Il est difficile de sauvegarder les oeuvres d'art dans une contrée où les gens ne se rendent pas compte de leur valeur idéale. Si l'on arrête un voleur en possession d'antiquités, il est presque impossible d'obtenir pour lui, d'un magistrat indigène, une condamnation. Le fait de «voler une antiquité» bénéficie de quelque indulgence, même auprès des Européens: une dame vint un jour à notre campement pour prier Currelly de l'aider à déchiffrer le cartouche d'un scarabée et à en estimer la valeur. Currelly, après examen, déclara que le scarabée était faux, au grand désappointement de la dame, qui, refusant de se rendre à l'évidence, nous expliqua que le verdict de Currelly ne pouvait être exact, «car, nous dit-elle, Achmet (le jeune ânier) m'a assuré qu'il a volé ce scarabée pendant les fouilles, et il a une figure si honnête que je ne saurais croire qu'il a menti!» Nous ne pûmes nous empêcher de rire devant tant de simplicité, et la bonne dame comprit peut-être que le doux Achmet, honnête voleur, était bien capable d'être aussi un menteur.

Au début de ses travaux à Thèbes, Currelly était moins habile à reconnaître un scarabée _Kurnah-made_; voulant un jour faire quelques achats à Luxor, il eut l'idée de s'adjoindre quelqu'un de compétent. Le chef d'équipe, ou _reis_, comme on les appelle, était originaire de Kurnah et, sans nul doute, très habile à fabriquer lui-même des antiquités; ce fut lui que Currelly choisit. Le contre-maître accepta, et comme Currelly traitait ses hommes avec bonté et qu'il avait quelque expérience du caractère des indigènes, il savait qu'il pouvait compter sur son allié. Dans le magasin, un lot tentant de curiosités fut étalé devant lui, et notre ami commença à choisir: «Pouvez-vous me garantir l'authenticité de ceci?» demanda-t-il en montrant un bel _ushabti_ bleu et poli. Le marchand jura «par la barbe du prophète» qu'il connaissait la tombe où l'objet avait été trouvé, et en appela à son coreligionnaire pour corroborer ses dires. Le _reis_ voulant servir son maître sans encourir la colère du marchand, joignit ses protestations à celles de ce dernier, mais pressa du pied la bottine de Currelly, et notre ami comprenant que le contre-maître mentait par complaisance, l'achat de l'_ushabti_ ne fut pas fait.

L'objet suivant était authentique; un léger coup de coude en avertit Currelly qui parvint ainsi à faire quelques achats vraiment intéressants. Une fois les objets choisis, vint la discussion au sujet du prix, et le mot inévitable du marchand: «Vous ne voudriez pas que je vous fisse un prix inférieur à ce que j'ai payé moi-même? Mais parce que c'est vous, vous seulement, vous entendez, je suis prêt à perdre tant et tant». Cette preuve de bienveillance termina la transaction.

Vers la fin de mars, les rayons du soleil brûlant les rochers de la vallée de Dêr-el-Bahri, y rendaient le séjour insupportable. Lorsque le vent du Sud s'en mêlait, la chaleur était telle que nous ne pouvions travailler que de l'aube à dix heures du matin, la cire demeurant molle tout le long du jour. Je dus souvent attendre le soir pour prendre mes impressions, et travailler fort avant dans la nuit. Je désirais vivement terminer le moulage de «Pont» durant cette saison; le coloris serait forcément remis à la saison suivante. Aussi, dès que le vent eut changé, je fus au travail des journées entières.

Mes hommes étaient heureux de pouvoir se reposer à l'ombre pendant le _Khamsîn_. Les seuls endroits frais étant les tombes, je m'y retirais pour faire mes aquarelles. Tout d'abord, après la violente lumière du dehors, je distinguais mal les objets que je voulais peindre, mais mes yeux s'habituaient bien vite au clair-obscur environnant.

[PLANCHE 35: PEINTURES MURALES DANS LA TOMBE DE NACHT, A THÈBES]

La gravure ci-contre représente une peinture murale de la tombe de Nakht, un des sépulcres que l'on rencontre en allant du Ramesseum à Dêr-el-Bahri; en consultant son guide, le visiteur verra que cette tombe porte le nº 125 sur le plan des tombes du Cheik Abd-el-Kurnah; il trouvera également une description des scènes représentées sur les murailles de ces tombes qui forment un groupe intéressant de la nécropole thébaine. En dehors de ce que ces peintures murales nous enseignent, nous ne savons pas grand'chose de Nakht. On le dit scribe, il était probablement prêtre d'Ammon, ou faisait partie de cette corporation puissante qui joua un rôle si important dans les destinées du Nouvel Empire. Il vécut à l'époque d'Hatshepsu, et il est évident qu'il s'intéressa vivement à ce qui devait être sa dernière demeure. Il connaissait suffisamment les dieux et déesses à têtes d'oiseaux et les jugeait sans doute à leur valeur, car il préféra entourer son esprit des scènes auxquelles son corps avait pris part. On y rencontre maintes allusions à Ammon, car la croyance en une manifestation corporelle de l'Être Suprême ne cessa d'exister, malgré le rire des augures.

Les occupations de Nakht semblent avoir été celles d'un riche gentilhomme campagnard. On le voit surveillant des travaux agricoles, depuis le labourage et les semailles jusqu'à la moisson. On le voit aussi présidant en personne aux vendanges et au pressoir. Si l'on en juge par la finesse de ces tableaux, le sport fut son plaisir favori; un panneau très décoratif le représente à la pêche, retirant ses filets, chargés d'oiseaux pris parmi les plantes aquatiques. On le voit également à table avec son épouse; dans un coin, le chat de la maison se régale d'un poisson; des musiciens et des danseuses égaient le repas.

J'ai choisi trois de ces dernières représentations parce qu'elles étaient admirablement conservées, et parce que la lumière tombant du dehors sur ce pan de muraille facilitait mon travail.

Les rochers dans lesquels ces tombes ont été taillées sont d'un grain plus rugueux que ceux de Dêr-el-Bahri; leur surface a été égalisée et cimentée avant d'être peinte. L'artiste ici n'a pas eu recours aux délicates incisions des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, mais il a essayé de donner du relief aux figures en les ombrant légèrement. Le résultat n'est pas aussi heureux, et les éraflures et les craquelures du ciment donnent à ces fresques un air de pauvreté qu'on ne voit jamais dans les ornements taillés à même la pierre, tout endommagés qu'ils soient par le temps ou par des mains sacrilèges. On juge pourtant mieux ici de l'art du dessinateur. Ces personnages, de 40 centimètres de haut environ, sont dessinés d'une main très ferme: souvent le geste d'un bras est indiqué de deux coups de pinceau seulement. Les cordes d'une harpe semblent faciles à faire, et c'est seulement lorsque j'essayai de les tracer d'un seul coup de pinceau, comme sur l'original, que j'appréciai la dextérité de l'artiste de Nakht. Peut-être ce dernier est-il lui-même l'auteur de ces peintures, car le terme scribe signifiait probablement aussi sculpteur et peintre. Cette idée me préoccupait pendant que je travaillais dans la tombe. Les artistes qui exécutèrent les belles figures des dix-huitième et dix-neuvième dynasties devaient, à contre-coeur, substituer une tête de chacal à celle d'un homme, ou surmonter d'une tête de vache l'exquise silhouette de Hathor. Décorant sa propre tombe, Nakht put faire comme bon lui semblait, et aucune tête monstrueuse ne défigure sa dernière demeure. Les passages habituels du _Livre de ce qui est en dessous du Monde_ ou du _Livre des Portraits_ ne se trouvent pas ici: il en eut probablement _ad nauseam_ au temps où il servait dans le temple. Puisse son âme errer à travers champs et vignes et se délecter aux souvenirs des joyeux festins qu'il fit sur cette terre!

Il y a quelques tombes plus importantes que celle de Nakht: je ne saurais les décrire toutes dans ce livre. Mais on ne doit pas manquer de visiter celle de Rekhmere, qui est ornée de vivantes peintures.

[PLANCHE 36: SÉTI Ier OFFRANT A OSIRIS UNE IMAGE DE LA VÉRITÉ, BAS-RELIEF DU TEMPLE D'ABYDOS]

Les moulages de «Pont» tiraient à leur fin, et le vent chaud rendant la température insoutenable, je me décidai à quitter la vallée de Dêr-el-Bahri. Je ne connaissais pas Abydos, et l'occasion de passer quelque temps à proximité du temple de Seti se présentant, j'acceptai avec empressement l'invitation de M. Garstang qui y dirigeait les fouilles. Le temple est situé à une douzaine de kilomètres de la rivière, juste à la limite des terrains cultivés, et la plus proche station est celle de Beliâneh. Bien que le camp ne fût qu'à 120 kilomètres environ de celui de Dêr-el-Bahri, il me fallut aller à Luxor et y passer la nuit pour pouvoir prendre un train tout au matin. Heureusement, le vent avait fraîchi, et je pus supporter la chaleur du train. Celui-ci longe la rive est du Nil pendant la plus grande partie du chemin et traverse le fleuve à Nag Hamâdeh. De fréquents arrêts aux gares où aucun voyageur ne monte ni ne descend, prolongent ce voyage pendant cinq ou six heures. Arrivé à Beliâneh, je me procurai deux ânes pour me transporter avec mon bagage à travers les terrains cultivés. Le soleil dardait ses rayons brûlants au-dessus de ma tête; il n'y avait guère qu'une semaine que les blés avaient perdu leur première couleur et déjà ils paraissaient mûrs pour la moisson. Le paysage était plus riche, plus pittoresque, et l'étendue des plaines d'or foncé donnait, par contraste, un reflet argenté aux collines désertes.

Après avoir quitté la plaine, on arrive bientôt au temple de Seti. L'intérieur de ce temple laisse une désillusion et ne se prête guère au croquis. A 400 mètres plus loin dans le désert, on rencontre le temple en ruines de Ramsès II. A l'exception de ces deux temples et du cimetière plus éloigné, rien ne subsiste de l'antique cité d'Abydos. Elle était déjà probablement en ruines lorsque Strabon visita l'Égypte, car il en parle comme de «jadis une grande ville, presque l'égale de Thèbes, mais sans importance maintenant».

Après avoir franchi quelques basses collines parsemées de débris de poterie, nous descendîmes dans une plaine sablonneuse, fermée à l'ouest par les monts du Liban. Un _Union Jack_ flotte mollement au sommet d'une maison à un étage, construite en briques de boue: c'est le lieu de ma destination.

Les fouilles que dirige Garstang pour le compte de l'Université de Liverpool devant durer quelques années, on a jugé utile de construire des habitations confortables pour les membres de l'expédition et un dépôt pour les trouvailles. Mon hôte ayant été obligé d'aller au Caire pour quelques jours, je fus reçu par M. Harold Jones et M. Blackman qui dirigeaient les travaux en son absence. Je trouvai là également Howard Carter, venu, comme moi, pour étudier les bas-reliefs du temple de Seti. La maison, ingénieusement construite, comprenait une salle de réunion claire et fraîche et assez de chambres pour loger confortablement six personnes. Le déjeuner me prouva que Harold Jones était non seulement habile architecte, mais un parfait maître de maison. N'ayant rien pris depuis cinq heures du matin, je fis largement honneur au repas.

* * *

_CHAPITRE XVII_

KARNAK

UNE VISITE AU TEMPLE DE SETI. || LES PLUS BEAUX DOCUMENTS DE L'ART DÉCORATIF ÉGYPTIEN. || LE «KHAMSIN» OU LE DÉSERT INCENDIÉ. || JE REGAGNE LUXOR POUR ALLER ENSUITE A KARNAK. || UNE CITÉ DE RUINES, TOUTES EN COLONNADES GRANDIOSES. || LE MONOLITHE DE GRANIT ROSE.

Lors de ma première visite au temple de Seti, j'eus le plaisir d'être accompagné par Howard Carter, très documenté en matière d'art égyptien.

Bien que l'art fût arrivé à son apogée pendant la dix-huitième dynastie, on ne trouve aucune trace de décadence dans les bas-reliefs de ce temple, et j'incline à les regarder comme la plus grande manifestation d'art décoratif que l'Égypte nous ait donnée. Ils sont l'oeuvre d'un grand artiste qui, quoique encore imbu des traditions de la dynastie précédente, y apporta le sceau de son génie personnel.

D'une manière générale, l'art était dans une période de décadence, mais non pas l'art de celui qui dessina les ornements de ces murs; quant à la partie du temple qui est couverte d'inscriptions datant de Ramsès II, la décadence y est très marquée. Les règnes de Seti et de son fils ayant été fort longs, une période de quarante à cinquante années sépara probablement l'apogée de l'art de son déclin.

[PLANCHE 37: ISIS ALLAITANT SÉTI Ier, ABYDOS]

Les reliefs de Seti sont légèrement plus accentués que ceux du temple de Hatshepsu à Thèbes, mais ceci est peut-être une conséquence des plus grandes dimensions des figures. Ils ne sont pas tous colorés, mais nous ne pouvons que nous en féliciter, puisque le temps a presque partout effacé le coloris des autres. J'ai choisi un sujet dans les deux séries. Dans le premier sujet où la patine du temps a donné une belle teinte chaude à la pierre, on voit Seti apportant une offrande à Osiris dont une partie de la silhouette est demeurée intacte. Dans la série de reliefs colorés, j'ai choisi celui qui représente Seti allaité par Isis. Le modelé est plus beau dans le premier; dans le second les éraflures de la couleur nuisent aux effets de lumière et d'ombre. J'ai restauré les visages de la déesse et du jeune roi, afin de rendre le sujet intelligible. Les bleus et les verts sont presque effacés, tandis que les rouges et les jaunes ont gardé toute leur vivacité; nous ne pouvons donc donner d'opinion sur cette oeuvre quant à la combinaison des teintes. En tout cas, son dessin la place au rang des grandes oeuvres artistiques du monde. Maintenant que ces murailles sont exposées au soleil et aux rares pluies de la Haute-Égypte, elles se dégraderont probablement plus en un an que pendant tout le temps qu'elles ont été enfouies sous le sable.

Les rochers servaient autrefois de toit à ces murailles et il est regrettable qu'on n'ait pas trouvé un moyen de protéger les quelques fragments colorés qui nous restent. Jadis, la couleur était protégée par un vernis dont on retrouve des traces là où ni le soleil ni la pluie n'ont pu pénétrer.

Le temple qui est érigé non loin du tombeau supposé du dieu Osiris, lui fut dédié ainsi qu'à la déesse Isis et à leur fils Horus. Les honneurs rendus à la divine triade forment le sujet traité par l'artiste, qui ne manqua pas de faire ressortir la faveur spéciale dont jouissait Seti, qui alla jusqu'à usurper la place de l'enfant Horus. Nous voyons le roi dans différentes scènes sur la muraille nord du hall hypostyle de Karnak. Il y est représenté sous les traits d'un guerrier subjuguant un chef lybien, et les vigoureuses scènes guerrières qui précèdent et suivent cet épisode ont sans doute servi de modèles à celles que nous trouverons plus tard sur les temples de Ramesid.

Nous trouvons encore des traces d'un beau travail sur les murs en ruines du temple mortuaire de Seti à Karnak, et le plan de celui de Abu Simbel, connu comme oeuvre de Ramsès II, fut établi pendant le règne du père illustre de ce Pharaon. Tous les genres de décoration murale ont été employés durant le règne de Seti. Les bas-reliefs d'Abydos sont les plus beaux, mais le relief en creux était également très employé et avec beaucoup d'effet; ici, le fond n'est pas enlevé, mais le contour est coupé et le relief est formé par la profondeur de cette incision. On trouve un beau spécimen de ce travail dans la tombe de Seti à Thèbes, où le jeune roi est représenté faisant une offrande à l'image de la Vérité. Cette même tombe est aussi richement décorée de peintures murales plates.

Peu après mon arrivée à Abydos, le _Khamsîn_ rendit l'endroit aussi inhabitable que Dêr-el-Bahri. Le nom donné à ce vent provient du mot arabe signifiant _cinquante_, parce qu'il souffle pendant cinquante jours, à partir du commencement d'avril. On l'appelle aussi _Simoon_. Il est précédé par une élévation de la température, un changement de la teinte du ciel qui passe du bleu au gris, et une tranquillité spéciale de l'atmosphère. Bientôt la teinte grise du ciel passe au jaune vers le sud et une ou deux rafales d'air brûlant annoncent l'arrivée imminente du fléau. Il semble que les portes de l'enfer s'ouvrent. Un tourbillon de sable se meut à travers le désert, et l'horizon est noyé dans un brouillard jaune. J'ai essayé de peindre cet effet, mais je n'avais pas le temps d'appliquer mes couleurs tant elles séchaient vite. La surface de ma palette et de mon croquis ressemblait à du papier d'émeri avant que j'aie pu reprendre de la couleur, si ma toile faisait face au vent, et d'un autre côté, si je faisais face au vent moi-même, j'étais aveuglé par le sable. Il n'y a qu'un parti à prendre au moment du _Khamsîn_, c'est de rester chez soi. On se demande ce que ce sera en juin si la chaleur est déjà si fatigante en avril. Je m'étais empressé d'emballer tous mes vêtements chauds pour les expédier chez moi par petite vitesse, mais deux jours plus tard je m'estimais heureux de ce que l'expédition n'ait pu être faite, car un changement de vent m'avertissait qu'ils pourraient m'être encore utiles. La seule consolation de ces brusques changements est que cette plaie d'Égypte, les mouches, en souffre également. Le mois d'avril, en Égypte, n'est jamais attristé par la pluie, et il dépend de la direction du vent que le séjour y soit charmant ou détestable.

Je m'en retournai à Luxor par un train de nuit, car je ne me souciais pas de refaire le trajet par la chaleur du jour. Il faisait un peu plus frais à Dêr-el-Bahri lorsque j'y arrivai le matin suivant. Les fouilles étaient terminées et tout le monde était parti, sauf Currelly qui surveillait l'emballage de fragments provenant du temple de Mentuhotep. La trouvaille de l'année précédente, la vache de Hathor, ayant été acquise par le Musée du Caire, toutes les autres découvertes devaient revenir à la Société d'Exploration Égyptienne. Mes bagages furent vite prêts et expédiés à dos de chameau sur la rive opposée à Karnak, où attendait la _dahabiyeh_ de mon ami Nicol. J'eus le regret d'abandonner Currelly dans cette fournaise, avec une si grande quantité de fragments à emballer, mais mon temps était limité et j'avais hâte de visiter Karnak.

Lorsque nous atteignîmes Karnak, mon ami Erskine Nicol fit jeter l'ancre à cinq minutes du grand temple. Howard Carter m'avait donné une lettre d'introduction auprès de M. Legrain qui était à la tête des travaux de Karnak et qui est un des hommes les mieux renseignés de notre temps sur cette partie de la contrée; ma première matinée se passa en compagnie de cet aimable Français et de Nicol, à visiter les temples de la région. M. Legrain nous conta l'histoire de Karnak et nous fit remarquer le développement de cette citée dédiée à Ammon. Nous trouvâmes des traces de son histoire depuis la douzième dynastie jusqu'à l'ère chrétienne, soit pendant une période de deux mille ans. On peut y voir aussi des vestiges des temps archaïques, mais comme je ne veux parler ici que des monuments intéressants au point de vue artistique, je laisserai de côté ces ruines des premiers âges. M. Legrain est un artiste élève de l'École des Beaux-Arts et sa connaissance des lieux jointe à ses qualités artistiques en font un guide unique.

Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines, il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de l'art égyptien.

Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle élevé par Seti I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides, mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la construction de cette oeuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses de l'univers.

[PLANCHE 38: GALERIE HYPOSTYLE, A KARNAK]

La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de colonnes qui supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins importantes.