L'Égypte d'hier et d'aujourd'hui
Part 1
Au lecteur
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L'ÉGYPTE D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
[PLANCHE 1: AU TEMPLE DE LUXOR]
L'ÉGYPTE
D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
_OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 44 PLANCHES EN COULEURS D'APRÈS LES AQUARELLES DE L'AUTEUR_
Texte et Illustrations
de
WALTER TYNDALE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1910
L'ÉGYPTE
_D'HIER ET D'AUJOURD'HUI_
_CHAPITRE PREMIER_
PORT-SAÏD
L'ARRIVÉE DANS LES EAUX ÉGYPTIENNES. || PREMIÈRES IMPRESSIONS. || UNE ÉGYPTE RÉALISTE. || EN CHEMIN DE FER VERS LE CAIRE. || LE MIRAGE. || LES PYRAMIDES DE GIZEH.
Les grands paquebots accomplissent maintenant en trois jours la traversée Marseille-Alexandrie, et en deux jours celle de Naples-Alexandrie: ce progrès me paraît d'autant plus appréciable que, lors de mon dernier voyage en Égypte, il n'y a pas bien longtemps, j'ai eu à supporter quatre affreuses journées de malaise et d'ennui, entre Brindisi et Port-Saïd, à bord du courrier d'Asie. Ma patience était même à toute extrémité quand j'entendis enfin un passager, qui, de sa jumelle, scrutait l'horizon, s'écrier: «Voilà l'Égypte!». Prenant moi-même la lorgnette d'une main fébrile, j'aperçus en effet la côte égyptienne, basse et plate.
Rapidement cette côte s'allongea; elle eut d'abord l'apparence de deux îles, puis d'une seule, et, l'un après l'autre, des îlots surgirent, puis disparurent, pour se montrer de nouveau à l'ouest. Sur la carte, je vis que presque toute la côte du Delta n'était qu'une étroite bande de terre qui séparait la Méditerranée des grands lacs salés.
La traversée touchait à sa fin. Nous avions laissé loin derrière nous le sombre hiver et la mer agitée: à présent le soleil resplendissait dans un ciel bleu, et une brise délicieuse rafraîchissait l'air chaud et sec.
Notre paquebot fendait les eaux verdâtres devant les Bouches du Nil; à droite s'étendait une terre basse au sable doré, et là-bas la silhouette d'un sémaphore et de nombreux mâts apparaissaient. Bientôt, une ligne grise se dessina au ras des flots, qui, imprécise d'abord, se révéla peu à peu comme une immense digue, derrière laquelle se dressèrent les maisons d'une ville.
Lentement le steamer glissa vers le quai; sur la passerelle retentissaient les ordres brefs; les lascars allaient et venaient en criant, et les passagers, impatients, se préparaient à débarquer. Enfin les machines s'arrêtèrent, les ancres énormes coulèrent le long des flancs du navire qui stoppa dans les eaux tranquilles de la rade de Port-Saïd.
Quel moment d'émotion pour le nouveau venu! Là, de l'autre côté de ces sables, c'est l'Égypte, la terre de la Rivière Mystérieuse, le pays magique! la patrie des mosquées et des minarets, des turbans et des _yashmaks_, des Pharaons, des Pyramides et du Sphinx, du désert! l'antique patrie de tant de merveilles: débris mystérieux de ces temps lointains où un grand peuple vivait ici, sur le sable doré de ces rives enchanteresses, près de ce fleuve puissant!...
Les eaux tranquilles du port, d'un beau vert pâle, étaient si claires qu'on distinguait à une grande profondeur d'énormes méduses dont les bras s'allongeaient en tous sens.
A l'orient, le soleil disparaissait dans une splendeur sereine. Aucun nuage ne tachait le ciel dont l'azur, à l'ouest, se nuançait de vert, puis de jaune, jusqu'à devenir une grande nappe d'or d'une imposante majesté.
«_East is East, and West is West, and never the twain shall meet_»[1].
[1] «L'Orient est l'Orient et l'Occident est l'Occident, et les deux ne se rencontreront jamais.»
Ici même, sur l'eau, avant le débarquement, tout me parut étrange et pittoresque. A peine notre grand navire était-il arrêté qu'une quantité de barques l'entourèrent, remplies d'indigènes qui criaient, gesticulaient; certains d'entre eux présentaient leurs marchandises, fruits, cigares, colliers de perles et plumes. D'autres canots étaient remplis de jeunes garçons qui faisaient des plongeons fantastiques pour attraper les pièces d'argent lancées du pont par les passagers: comme des anguilles, ils disparaissaient sous l'eau pour reparaître quelques instants après, de l'autre côté du paquebot, la pièce brillant entre leurs dents blanches. Dans une barque, des rameurs chantaient cette chanson du pays dont le refrain est devenu chez nous le fameux «_ta-ra-ra-boom de aye_», autrefois si populaire dans les cafés chantants.
Enfin nous débarquons sur le sol égyptien. Le plaisir et l'émotion qu'on éprouve en arrivant dans un pays étranger sont en grande partie gâtés par la lutte que l'on a à soutenir contre les bateliers, commissionnaires, portefaix, portiers d'hôtels et agents de toute sorte qui, sans aucune considération pour votre nervosité, se livrent à un véritable assaut de votre personne et de vos bagages. L'agence Thomas Cook et Fils a fait beaucoup pour rendre le débarquement moins pénible et, grâce à elle, on se tire d'affaire assez facilement et avec une grande économie de temps et d'argent. Encore est-il pour l'instant inutile d'essayer de penser à l'Égypte du passé, car l'Égypte du présent absorbe toute votre attention. Je savais que Port-Saïd n'offrait aucun intérêt au point de vue artistique et j'avais décidé de négliger cette ville et d'en partir par le premier train à destination du Caire.
Une bonne partie du voyage se fait à travers un pays d'apparence misérable, avec, à droite, le lac de Menzaleh à moitié desséché, et, à gauche, le désert d'Arabie qui s'étend de l'autre côté du canal de Suez. Il semblait vraiment que nous ne verrions jamais la fin de ce canal, et toute son importance au point de vue commercial ne pouvait m'empêcher de remarquer sa laideur. Je parvins cependant à le faire disparaître de mon horizon et à ne plus voir que le grand désert qui relie l'Égypte à la Péninsule de Sinaï. C'était du reste la première fois que je voyais le désert; depuis, j'ai passé des mois dans sa solitude, mais cette première vision reste dans ma mémoire avec un relief particulier. Ce paysage, pensais-je, est celui-là même que parcoururent l'Enfant Jésus, Marie et Joseph quand ils vinrent chercher en Égypte un refuge contre la fureur d'Hérode. En quel endroit traversèrent-ils l'immensité qui s'étend devant moi? Marie était-elle semblable à cette femme _fellah_ qui se dirige à dos d'âne vers la station? En tout cas, la robe qui se portait alors n'a guère subi de modifications.
Dix ans plus tard, je refaisais le même voyage, me rendant de nouveau au Caire par la même route. Le tramway à vapeur qui reliait autrefois Port-Saïd à Ismaël était remplacé par des trains composés de wagons Pullman, avec salons et restaurants. Quelques vilaines constructions ça et là, quelques réclames criardes étaient en outre les premiers avertissements de la prospérité du pays...
A l'Est, le paysage n'avait guère changé, mais, regardant à l'Ouest, je fus fort étonné de la transformation du désert. Là où je me rappelais n'avoir vu qu'une solitude aride, j'apercevais maintenant des lacs avec des îles couvertes de palmiers. C'était bien l'époque de la crue du Nil, mais j'étais certain que les eaux ne pouvaient s'étendre à une pareille distance. Je consultai ma carte qui ne m'apprit rien. M'adressant alors à un Égyptien assis près de moi, je lui demandai si les eaux recouvraient toujours cet espace. Il me répondit tranquillement: «C'est le mirage!»
Ce n'est qu'après avoir passé Zakazik que le voyageur s'aperçoit qu'il est dans le Delta, et qu'il se souvient du mot d'Hérodote: «L'Égypte est un don de la rivière», car, bien que le Nil ne soit pas visible avant Beulia, on sent déjà ici son influence fécondante. La campagne est fort belle, boisée et sillonnée de nombreux cours d'eau. Les ruines de Bubastis qui sont près du Zakazik furent déblayées par le professeur Naville, il y a quelque vingt ans, mais si elles présentent un intérêt assez grand pour l'archéologie, leur aspect est peu pittoresque et ne retient guère l'attention du voyageur. Bulak, vu de la gare, n'est nullement intéressant, et le voyageur, si près du Caire, ne songe guère à s'arrêter là. Vingt minutes encore, et, jetant les yeux à droite, vous apercevrez enfin les Pyramides de Gizeh. De cette distance, on apprécie difficilement leur grandeur: cependant je sentis, quant à moi, mon coeur battre avec plus de force et je crois que rien au monde n'aurait pu, à ce moment, me distraire de ma contemplation!
Le train roule à toute vapeur. Le Delta maintenant se rétrécit, les deux chaînes de collines qui enserrent la vallée du Nil se précisent à la vue, et la mosquée de Mohamet Ali, apparaissant au-dessus de la citadelle, annonce au voyageur qu'il arrive au Caire.
* * *
_CHAPITRE II_
MASR EL KAHIRA
«MODERN-CAIRO» ET LE VIEUX-CAIRE. || INFLUENCES EUROPÉENNES. || ART MAURESQUE ET ART NOUVEAU. || LES BOIS SCULPTÉS DES ANCIENNES FENÊTRES. || LES FONTAINES PUBLIQUES. || LA MAISON-MOSQUÉE.
Le voyageur qui, arrivant au Caire, s'imagine qu'il va se trouver enfin dans le décor d'une ville orientale, s'expose à une déception. La partie de la ville qu'on traverse pour se rendre de la gare à l'un ou l'autre des hôtels, ne ressemble pas plus au vieux Caire que Londres ne ressemble à Pékin. Aucune des maisons qui s'y trouvent n'a quarante ans d'existence, et, d'autre part, je suis bien convaincu que ces misérables bâtisses s'écrouleront quelque jour prochain. Leurs constructeurs avaient, tout près de là, pour les inspirer, de merveilleux modèles de l'art oriental le plus pur, mais le mot fatal d'Ismaël: «L'Égypte fait partie de l'Europe» tourna sans doute leur attention vers Paris, et nous retrouvons ici une malheureuse imitation de _l'art nouveau_, ou bien,--ce qui est peut-être pire,--des reproductions honteusement dénaturées de _style mauresque_.
Vous verrez les hôtels «remplis de tout le confort moderne», comme leurs réclames l'annoncent si bien (sans parler de leurs prix fantastiques); mais, hélas! vous n'y rencontrerez rien de vraiment oriental, à l'exception du personnel domestique qui porte la robe blanche, la ceinture rouge et le fez.
Mais demain, dans les vieux quartiers, vous pourrez enfin admirer dans toute sa beauté le véritable Orient, et ce que vous verrez dépassera votre attente. Les deux ou trois kilomètres qui séparent votre hôtel du Khân Khalîl séparent aussi de l'Occident l'Orient.
Que de changements depuis mon dernier voyage ici! Le canal qui traversait la vieille ville, du nord au sud, a été comblé et une ligne de tramways électriques suit son ancien cours. Nombreuses sont les fenêtres _meshrebiya_ qui ont été remplacées par des cadres en bois de Suède, et plus nombreuses encore les vieilles maisons qui ont été, soit démolies et puis reconstruites, soit «modernisées» jusqu'à complète métamorphose; et cependant, même ici, il reste encore assez de l'Orient pour enchanter l'imagination et pour fournir à l'artiste maint sujet de tableau.
En quittant l'Ezbekiyeh, qui est le centre du quartier européen, une petite rue, derrière l'hôtel Bristol, vous conduira, à travers un labyrinthe de passages étroits, jusqu'au Suk-ez-Zalat. Un guide vous sera nécessaire, car déjà le plan bien ordonné des villes modernes a disparu et les rues en zigzag aboutissent souvent à un cul-de-sac.
Une fois au Fouyatieh, vous vous trouvez tout à fait dans le vieux Caire. Une mosquée et une rangée de maisons aux fenêtres défendues par des grillages de bois sculpté enchantent de suite le regard. Une porte en retrait ouvre sur la cour d'une maison cairote habitée autrefois par un riche marchand et louée aujourd'hui par chambres ou petits logements. Si vous avez eu la chance de tomber sur un guide habitué à conduire des artistes, il pourra vous montrer quantité de maisons semblables et fort intéressantes. Je désire nommer ici le brave homme qui m'accompagna dans mes recherches du pittoresque, dans tous les coins et recoins du Caire. Il s'appelle Mohammed el Asmar, mais il préfère le nom de Mohammed Brown (Brun) qui est la traduction anglaise de Asmar. «Et ne suis-je pas vraiment brun?» demande-t-il pour justifier son surnom. Grâce à Mohammed, je me suis servi pendant quelque temps de la cour de ces maisons comme d'un atelier. Il m'y amenait des porteurs d'eau, des petits marchands ambulants, et des ânes, des chameaux, tout le pittoresque enfin des rues du Caire. Pendant qu'il discutait et marchandait avec mes modèles, je peignais les arabesques de la porte et de ravissants modèles de sièges _meshrebiya_.
[PLANCHE 2: EL-FOUYATIEH, AU CAIRE]
_Meshrebiya_ est le nom arabe du bois sculpté, tourné, si admirablement travaillé, et dont on fait généralement des paravents, des grillages de fenêtres et toute espèce de meubles. Placés devant les fenêtres, les grillages laissent passer l'air, adoucissent la lumière éclatante du jour, et permettent aux femmes de regarder ce qui se passe au dehors, sans être vues elles-mêmes par des yeux indiscrets. Cela est bien dans une ville mahométane où l'ombre est une nécessité et la réclusion une loi, mais cela ne va plus, on s'en doute, sous un autre ciel. Une quantité fabuleuse de ces meubles et de ces fenêtres de bois ont été achetés par des marchands qui les ont revendus à des touristes européens. Ceux-ci, une fois chez eux, firent à leur fantaisie usage de ces bois sculptés. Je pourrais citer un cas où toutes les superbes boiseries d'une vieille maison cairote pourrissent dans un grenier, en Surrey, depuis quelque quarante ans, époque à laquelle celui qui les acheta sottement les apporta en Angleterre. Frappé par leur beauté quand il les vit dans leur cadre propre, il crut que son architecte parviendrait à s'en servir avec avantage pour une maison qu'il s'apprêtait à construire, mais il fut vite détrompé.
Malheureusement les vieilles boiseries ainsi achetées au Caire, n'y sont jamais remplacées: les anciens quartiers étant malsains, les propriétaires les abandonnent, et, dès qu'ils le peuvent, se font construire dans les nouveaux quartiers une maison de style bâtard.
Continuons notre promenade le long de Suk-ez-Zalat. L'intérêt va grandissant à mesure que nous approchons du centre de la ville. La rue, très étroite, est encombrée de gens, de bêtes et de choses. Le soleil l'envahit petit à petit; tous les marchands ont baissé leurs stores.
Nous avons maintenant atteint El Nahassin où la vie et le mouvement sont tout aussi pittoresques, où la beauté et l'intérêt augmentent encore, car bientôt voici à notre droite les dômes et les minarets du groupe de mosquées qui entourent le Muristan. De la Sebil[2] Abd-er-Rahman, on peut à merveille considérer ce centre de l'activité cairote, tumultueux et si divers.
[2] Fontaine.
Les différentes _Sebils_ sont une des caractéristiques du Caire. Autrefois elles fournissaient presque toute l'eau à la ville; aujourd'hui ce sont de simples fontaines où le passant se désaltère. Elles sont maintenues grâce à des donations religieuses. Au-dessus d'elles, dans les maisons, se trouvent des écoles, et le chant des enfants qui récitent le Coran s'envole par les fenêtres ouvertes.
Ce qu'on voit des marches de cette Sebil offre un joli sujet de croquis. A gauche, un ancien palais, et, plus loin, des maisons qui tombent presque en ruines. Les grillages en bois des fenêtres sont en piteux état, et, ça et là, un vieux morceau d'étoffe tient lieu de vitre. Les ornements sculptés de certaines fenêtres pendent misérablement et restent suspendus en l'air jusqu'à ce qu'un coup de vent plus fort les fasse tomber à terre. Cet état de ruine se rencontre bien quelquefois dans nos villes européennes, mais seulement dans de pauvres quartiers abandonnés: ici, le contraste est frappant, car la rue est envahie à toute heure par une foule compacte, et, au rez-de-chaussée de ces maisons, vous voyez des marchands de toute sorte affairés au milieu d'une nombreuse clientèle. Mais tout se passe dehors, sur le seuil des maisons et non point à l'intérieur. Des aliments variés sont vendus à des gens qui les consomment en pleine rue, côté de l'ombre en été, côté du soleil en hiver. Les hommes sont assis devant les boutiques des cafetiers, fumant leur nargileh et buvant lentement leur café, et il ne leur viendrait jamais à l'idée d'entrer dans ces boutiques, dont l'intérieur n'est souvent qu'un petit réduit, si exigu que le marchand lui-même y trouve à peine assez de place pour se retourner.
C'est sur le seuil de sa porte, ou sur un banc à côté, que le barbier rasera une tête, saignera un malade ou arrachera une dent. C'est également en plein air que s'installe l'écrivain pour préparer des contrats, ou écrire une lettre d'amour que lui dicte une jeune personne voilée accroupie auprès de lui dans la poussière.
Les plus graves questions se règlent dehors: tel homme battra sa femme si elle se permet de traverser la rue sans voile, mais le père de cette femme, avant de la donner en mariage, discutait, en pleine rue et entouré de nombreux voisins, les conditions du mariage et la somme qu'on lui paierait pour sa fille. Et la foule, amusée et intéressée, prenait part à la discussion!
Cet endroit se trouvant dans une des principales artères de la ville, le trafic y est considérable, et rien ne pourrait être plus intéressant que de contempler ce va-et-vient dans tout son pittoresque et toute sa couleur orientale. Quel contraste avec la tristesse sombre d'une foule anglaise dans une rue de Londres!
Continuons notre promenade. Cette vieille maison est belle! Au moment même où nous nous arrêtons pour l'admirer, un grillage de fenêtre s'ouvre et un vieux Cheik crie que l'heure de la prière est arrivée. Immédiatement, du haut de tous les minarets, des voix sonores, voix de _muezzin_, crient: «_La ilaha ill' allah, wa Muhamed rasul allah!_»
Le vendredi, à cette heure, beaucoup de boutiquiers ferment leurs magasins, et, en compagnie de leurs clients, se rendent à la _Duhr_, ou prière de midi. Mais pourquoi est-ce de cette maison que le muezzin a donné le signal de la prière? Ma curiosité était grande pendant qu'assis dans un petit café en face, je prenais un croquis de l'immeuble en question. Le fidèle Mohammed Brown, qui jusqu'alors était resté assis à côté de moi, éloignant les gamins et les mouches, se leva brusquement, dit au cafetier de prendre sa place, traversa la rue en courant, et, ôtant ses sandales, disparut sous le porche. Il ne revint que vingt minutes plus tard, s'excusant de m'avoir quitté ainsi: il avait complètement oublié que c'était vendredi; l'appel à la prière lui avait soudain rafraîchi la mémoire et il avait à peine eu le temps de faire ses ablutions avant de prendre part à la _Duhr_.
[PLANCHE 3: LA MAISON-MOSQUÉE DE NAHASSIN, AU CAIRE]
J'appris alors que le sujet de mon croquis était une mosquée à laquelle était contiguë la maison du cheik, celle-ci cachant si bien le bâtiment religieux qu'il était nécessaire de faire l'appel à la prière par la fenêtre de la chambre à coucher. La manière dont l'architecte est parvenu à unir la maison et la vieille mosquée, est simplement merveilleuse. Bien qu'une partie des ornementations en bois aient disparu, il en reste encore suffisamment pour faire de cette maison une des plus pittoresques du Caire. C'est une véritable chance qu'il se soit trouvé juste en face un petit café où j'étais en fort bonne position pour peindre. Afin d'obtenir une autre vue des mosquées, derrière cette maison, il me fallut traiter avec un marchand de cannes pour qu'il me permît de monter sur son comptoir. Après une longue discussion, Mohammed m'obtint cette permission moyennant le paiement de cinq shillings (6 fr. 25), et il fut convenu que j'aurais droit à ce comptoir pendant cinq journées consécutives. Le marchand insista alors pour être payé d'avance de toute la somme, ce qui me rendit quelque peu soupçonneux, mais, ayant trouvé des témoins, je consentis enfin à risquer le paiement. Pendant toute la matinée, mon marchand de cannes se tint assis beaucoup plus près de moi que je ne l'eusse désiré. En arrivant, le lendemain matin, je trouvai la boutique fermée et j'en concluais que j'avais été roulé, lorsqu'un voisin s'approcha et me remit la clé en m'annonçant que «Moustapha des cannes» me laissait la place pendant toute une semaine qu'il passerait lui-même à la campagne, chez des parents. «Après tout, remarqua le voisin, son comptoir lui rapporte davantage de cette façon, car la vente des cannes est très mauvaise en ce moment, et puis il y a de nombreuses années qu'il n'a vu sa famille.»
Allons maintenant à la mosquée du Sultan Barkuk et admirons le portail de marbre et la porte de bronze à côté du tombeau de Mohammed en Nasr et du Muristan, hôpital construit par le sultan Mausur Kalaun, vers la fin du XIIIe siècle. Ce célèbre sultan Mamelouk fit bâtir cet hôpital en témoignage de reconnaissance après avoir été guéri d'une grave maladie. Sa mosquée et son tombeau sont situés à côté de l'hôpital; nous reviendrons plus tard sur ce superbe groupe.
Si mon lecteur est un voyageur expérimenté, il sait visiter une ville, mais s'il vient en Orient pour la première fois, je l'engage à donner à tout ce qui vaut la peine d'être vu beaucoup plus de temps que les guides ne le conseillent.
L'ennui qui se lit sur la physionomie de presque tous les touristes quand on les fait courir d'un endroit à un autre, et leur désespoir lorsqu'on leur déclare, après une journée de fatigue, qu'avant de rentrer à l'hôtel _il y a encore quelque chose à voir_, justifie, je crois, ma conviction que fort peu de personnes connaissent _l'art de voyager_.
Ayez pour vos yeux et votre cerveau autant de considération que pour vos jambes, et n'essayez pas de voir en un jour plus que vous ne pouvez voir: ainsi vous remporterez de vos voyages une impression et des souvenirs plus agréables.
Étudier le mouvement et la vie des rues, les différentes industries, les marchandises exposées devant les boutiques et les bazars, les curieux costumes des hommes et des femmes qui vendent et qui achètent, flânant au soleil, en hiver, assis par groupes, à l'ombre, pendant l'été: voilà au moins de quoi remplir utilement une première matinée.
* * *
_CHAPITRE III_
DANS LES BAZARS
LE MARCHÉ AUX CUIVRES. || LE BAZAR DES ORFÈVRES. || LE BAZAR TURC. || L'ART DE VENDRE BIEN, OU LES PETITES HABILETÉS DES MARCHANDS CAIROTES. || UN SUJET DE TABLEAU QUI NE VEUT PAS SE LAISSER PEINDRE.
En nous rapprochant du Muristan, nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous sommes maintenant au coeur du _Nahâssin_, au Marché des Cuivres. Jusqu'à présent, les devantures des magasins avaient offert à nos regards des produits variés, mais ici le cuivre domine. Tout comme autrefois, d'habiles ouvriers martellent des récipients aux formes étranges, dignes d'orner la cuisine et l'office de quelque Haroun-al-Raschid. J'aime à voir combien cet art ancien est encore vivant; ces cafetières et bouillotes modernes ont toujours les belles et gracieuses lignes des anciennes, et elles sont travaillées par les artisans cairotes pour les gens du pays eux-mêmes, non pas seulement pour tenter le touriste qui passe. De fait, je n'ai jamais vu un _Firangi_ (étranger) acheter ces ustensiles, trop encombrants sans doute pour prendre place dans la valise; ou peut-être est-ce simplement que le marchand et le drogman n'ont pu se mettre d'accord sur la commission que ce dernier toucherait en cas de vente?