Chapter 8
--Ce sont là services qui ne se refusent pas, répondit Labergère, mais je compte bien ne pas avoir à vous le rendre, d'abord parce que nous sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, étant absolument décidé à ne pas vous lâcher d'une semelle....
--Je n'y consens pas, s'écria vivement Sir Athel. J'ai le droit de disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie d'être venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.
--Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut être bien un homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous être d'un utile concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin, dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitué au noctambulisme parisien, il doit avoir la tête un peu lourde.... Hé, Bobby?
--Je suis là, dit le détective en s'approchant, et j'attends que vous veuillez bien user de mes services....
--Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes épaules la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bonté de nous ficher le camp....
--Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergère d'un air ahuri.
--Ça veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....
--Moi! m'en aller! s'écria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux poings en avant, comme prêt à boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole! j'ai le droit de demeurer ici et d'être témoin de tout ce qui va se passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je n'hésiterais pas à recourir, le fallût-il, à l'ambassadeur de la Grande-Bretagne....
--Là! Là! mon petit Bobby! ne te fâche pas! fit Labergère, qui le traitait de plus en plus familièrement,--car le bonhomme lui plaisait--tout ça, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs. Bobby, que tu te fasses démolir....
--Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit être démoli, on le sera ensemble... j'ai à réhabiliter la police de Sa Majesté... et je ne faillirai pas à mon devoir....
Sir Athel haussa les épaules:
--Qu'il soit fait selon votre volonté, dit-il. Après tout, qui sait si nous n'aurons pas à nous entr'aider les uns les autres. A l'oeuvre, maintenant, car on pourrait croire que j'hésite.
Rappelons en quelques mots quelle était la situation.
Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette, à demi remplie de sable et de pierres, et émergeant au milieu le fameux Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus, son toit métallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de l'hélice.
Le vriliogire était tétragonal, les parois étant faites de croisillons de métal, et dans l'une d'elles une porte étant ménagée.
Aucune poignée, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le soulever: et la porte étant fermée, et maintenue dans son cadre par les pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'à moins d'engins très solides, tels que grues ou vérins, on pût parvenir à le faire sortir de l'étau qui l'enserrait.
Cependant, Sir Athel s'était approché, armé d'outils qui paraissaient de cuivre et lui permettant de toucher l'appareil à distance. Il avait passé sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants faits d'un tissu métallique brillant et souple, qui rappelait celui des brassards, à mailles d'acier, des anciens chevaliers.
Un peu pâle, mais ayant au visage le signe non équivoque d'une volonté que rien ne saurait ébranler, Sir Athel, invitant du geste ses amis à lui laisser le champ libre, était descendu sur la déclivité de la cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le plus de résistance....
Alors, d'une de ses baguettes dont la forme était identique à celle des crosses d'évêque, il commença à toucher légèrement les colonnettes, soutenant les rebords du toit, des crépitements se faisaient entendre, tandis que de courtes étincelles jaillissaient.
C'était exactement comme si un accumulateur se déchargeait au contact d'un corps bon conducteur de l'électricité: mais les étincelles étaient de couleur singulière, comme noires, avec un reflet de rouge brun.
A chacune de ces décharges, on voyait une désagrégation s'opérer entre le toit et la partie qui le supportait. La calotte de métal se détachait par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les deux rebords.
--Monsieur Labergère, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de me passer l'outil en S qui se trouve à côté de la boîte; ne craignez rien, il est inoffensif....
Mais il se trouva que l'objet était plus proche de Bobby que du reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se précipita, saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit à Sir Athel... mais n'ayant pris aucune précaution pour assujettir ses pieds sur le sable mouvant, il glissa....
Et dégringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....
Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'équilibre, fut projeté contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la force de la baguette qu'il tenait à la main.
Labergère s'était élancé pour retenir Bobby et, arc-bouté sur ses jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforçant de le tirer en arrière....
Que se passa-t-il alors?
Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva, s'arracha de la terre en tournoyant....
Puis il y eut au sommet du casque qui n'était pas tout à fait dégagé de son support un éclatement bruyant, fulgurant d'étincelles longues de près d'un mètre, véritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant vers le ciel....
Puis un craquement formidable....
Et, soudain, le sol s'effondra sur un périmètre de plus de dix mètres... des vagues de sable et de pierre se soulevèrent pour retomber avec un bruit sinistre....
On eût dit qu'un abîme s'ouvrait....
Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit, l'appareil et les trois hommes....
Un gouffre s'était tout à coup creusé, dans lequel s'éboulaient toutes les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....
Et quand, attirés par le fracas de la catastrophe, le préfet, le ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de pierres et de terres, à une profondeur de plus de dix mètres... et qui s'était refermé sur les malheureux....
Il y eut une clameur de désespoir....
Le malheureux Sir Athel Random avait payé de sa vie l'effort héroïque qu'il avait tenté pour sauver Paris... et avec lui avaient péri ses deux courageux acolytes, Bobby, le détective, et Labergère, le reporter....
Douloureuse tragédie....
II
ANGOISSES DU LENDEMAIN
L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut énorme.
Ce fut un déchaînement de malédictions contre l'administration, coupable de n'avoir entouré l'opération d'aucune des précautions qu'indiquait la plus vulgaire prudence....
En dépit de toutes les dénégations, la légende se formait que, par raison d'économie, on s'était refusé à exécuter des travaux d'étayage et de soutènement que le malheureux Sir Athel avait réclamés.
--C'est un véritable assassinat, criait le _Reporter_. Vit-on jamais pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie? Pourquoi n'avait-on pas convoqué les sapeurs du génie? Comment, pour le moindre incident sur la voie publique, on n'hésite pas à mobiliser les pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail énorme, dont évidemment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montré une insouciance criminelle....
Puis, c'était la préfecture de la Seine qui était visée. Les sous-sols de Paris lui étaient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et des graphiques publiés à frais énormes aux dépens des contribuables! En étions-nous réduits une fois de plus à devenir la risée de l'Europe?
Le _Nouvelliste_ paraissait, encadré d'un double filet noir.
Car si Labergère était un de ses rédacteurs--sa biographie occupait trois colonnes de la première page!--Bobby ne lui appartenait-il pas aussi, par le zèle avec lequel le journal l'avait défendu contre les inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongère!...
En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilité, depuis le ministre qui avait autorisé, avec quelle facilité! la téméraire tentative d'un homme dont la compétence n'était affirmée que par lui-même!
Et que dire de ces prétendus savants qui avaient accueilli, avec une légèreté coupable, les affirmations les plus chimériques et avaient permis qu'un homme risquât sa vie, sans les avoir soumises à aucune épreuve préalable!...
Ah! ils avaient cru à la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs avaient eu la foi! Cette fois, c'était bien la faillite de la science: il était évident que ce malheureux Random n'était qu'un fou qui, par quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prétendue dissociation du bloc de marbre n'était qu'un truc de prestidigitation auquel tous s'étaient laissé prendre, jusqu'au préfet de police, qui pourtant n'était pas un naïf.
Ce désastre avait eu son contre-coup à la Chambre des députés: le leader de l'extrême-gauche avait, pour ainsi dire,--bondi sur le cabinet, enveloppant dans la même réprobation tous les services, y compris la Guerre, la Marine et les Travaux publics.
Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient même pas défendre le sol d'un quartier de Paris. Aujourd'hui c'était une parcelle du dix-neuvième arrondissement qui disparaissait dans l'abîme, demain ce serait la France tout entière! (_Applaudissements à l'extrême-gauche et sur les bancs de la droite. L'orateur, revenant à son banc, est vivement félicité._)
Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction, assaisonnée d'ironie, du chef du cabinet pour résister à l'attaque. Reprenant la célèbre métaphore du bloc, il le montra se dressant, robuste et sans fissures, pour soutenir l'édifice superbe de notre pays.
--Qu'importent, s'écria-t-il, des paroles amères à nous adressées, qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que l'impassibilité des consciences fortes et sûres d'elles-mêmes! Sont-ce donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que nous aurons laissé échapper de nos mains ces portefeuilles dont certains sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous acceptons toutes les responsabilités, sans hésiter, d'un coeur ferme, parce que nous sommes prêts à en assumer d'autres... c'est-à-dire toutes les mesures déjà prises et à prendre pour l'oeuvre difficile du salut des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (_Acclamations sur les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant à sa place, est vivement félicité._)
L'ordre du jour de confiance fut voté à une majorité de 293 voix.
Mais pendant ce temps-là, on travaillait.
Toute la cohorte des ingénieurs parisiens avait été mobilisée, des puisatiers, des égoutiers, des maçons, des terrassiers avaient été appelés sur les lieux.
Car, bien qu'on ne conservât plus aucun espoir de sauver les engloutis, il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves possibles de bon vouloir.
Voici quel était maintenant l'aspect du terrain:
Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze mètres, un pourtour de terre et de caillasses, presque à pic et semblant en équilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de débris sans forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.
Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas même dû souffrir. L'écrasement--et c'était un véritable bonheur!--devait avoir été immédiat, instantané.
Restait-il une chance quelconque de les arracher à leur sort, très probablement accompli depuis la première minute; pas un des ingénieurs ne se fût hasardé à répondre par l'affirmative.
Bien plus, étant donnée la nature du terrain, il était certain que tout travail tenté ne pouvait que déterminer de nouveaux éboulements, et par conséquent augmenter la masse des matériaux sous laquelle les victimes n'agonisaient même plus.
On décida que l'impossible serait tenté.
Un étayage solide serait établi pour contenir les parois du gouffre; puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlèverait la plus grande quantité possible de sables et de gravats.
Quant à la durée des travaux, qui aurait pu les prévoir?
Il était peu probable qu'on pût, avant quarante-huit heures au plus, commencer le labeur de déblaiement.
Ne satisfaisant personne, ces mesures étaient cependant les seules auxquelles on pût songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on essayait d'en éveiller chez autrui....
Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensité habituelle: le temps étant très beau, les terrasses de café regorgeaient et le soir, les salles de théâtre furent combles.
On eut volontiers préparé une fête, représentation ou bal de gala, au profit des victimes. Mais puisqu'elles étaient mortes!...
Le _Reporter_ eut une idée de génie--pour diminuer la triste victoire du _Nouvelliste_.
Un de ses rédacteurs fut dépêché à Londres avec mission d'avertir la veuve de M. Bobby et de la ramener à Paris.
Ce qui fut fait: et la malheureuse femme--véritablement désespérée de la mort de son brave détective de mari, dut parader sur les boulevards en une voiture sur laquelle planait un étendard noir, avec, en lettres d'or, cette inscription:
_Le «Reporter» à la veuve du Martyr._
Une souscription était en même temps ouverte dans ses colonnes, afin de mettre madame Bobby à l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour mille francs.
En même temps, le _Nouvelliste_, qui n'entendait plus se laisser distancer, faisait appel à tous les journalistes, à tous les intellectuels, pour que fût élevé à la mémoire de Labergère, le héros du reportage, un monument dont l'exécution fut confiée au grand Rodin. On rêvait une statue rappelant le Moïse de Michel-Ange, dont les cornes électriques symboliseraient la nature de l'accident où il avait péri.
Il n'était que Sir Athel Random dont nul ne se préoccupât. Après tout, il était le véritable auteur responsable de la catastrophe. Déjà, de ses prétendues inventions, John Coxward avait été la première victime; et voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore causé la mort de trois personnes.
Seul, Emile Gautier--le chroniqueur scientifique--élevait la voix en sa faveur et, dans un article sérieusement documenté, exposait la théorie des terres rares et du Vrilium. L'avenir réhabilitera Sir Athel, victime irresponsable d'un accident, tout à fait indépendant de sa volonté, et dû seulement à l'incurie de l'édilité parisienne. Suivait une charge à fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Préfecture de la Seine.
Vingt-quatre heures s'étaient déjà écoulées, quand on signala l'arrivée à Paris de miss Mary Redmore, la fiancée--hélas, déjà veuve--de Sir Athel Random.
La malheureuse jeune fille--qui portait à Sir Athel une profonde affection--avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur sur cette tombe effrayante où nul vestige ne rappelait plus le souvenir de celui qu'elle avait aimé.
Elle était accompagnée de son père, l'énergique M. Redmore qui, ayant pris définitivement le parti de sa fille et n'admettant pas l'irresponsabilité des Français dans cette horrible catastrophe, se mit immédiatement en rapport avec nos plus éminents avocats d'affaires. Il était décidé à intenter un procès à la Ville de Paris et à lui réclamer, au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'était fait confier les pouvoirs--des dommages-intérêts qu'il évaluait à vingt mille livres sterling, c'est-à-dire à cinq cent mille francs.
Une complainte se vendait sur les boulevards:
Français, écoutez l'histoire Qu'on ne pourrait pas y croire D'un Anglais qu'un triste sort Précipita dans la mort... A Blériot faisant la pige, Armé d'une simple tige, Il s'imaginait, pauvre homme... A l'aide du Vrilium,
Voler à travers l'espace..., Voir le soleil face à face; Il est tombé dans un trou, Ous qu'on ne voit rien du tout!...
L'éditeur de cette oeuvre--qui se chantait sur l'air de Fualdès--fit une fortune rapide....
Mais peut-être est-il nécessaire de dire maintenant ce qu'il était advenu des trois protagonistes de cette tragédie....
III
SOUS PARIS
Pour tout homme de sens rassis, se défendant contre les suggestions d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque à journaux et trois hommes sont entraînés dans la débâcle de centaines de mètres cubes de matériaux divers, les probabilités militant en faveur de leur écrasement se peuvent chiffrer par--sur mille--999 à une chance pour leur salut.
Cependant étudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et vous serez surpris de voir le rôle qu'en les cas les plus effrayants, joue cette force que nous nommons--sans la comprendre--le hasard.
Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vérifiées soit violée, ce couvreur tombe du sixième étage, rebondit sur un balcon et vient s'étaler sur une voiture d'ordures ménagères, qui lui fait un lit moelleux et sauveur.
Sur deux automobilistes emportés par la même voiture, mis en péril par la même rupture de frein, culbutant sur le même obstacle, sous la même voiture qui capote, l'un d'eux est tué raide, l'autre en est quitte pour quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intérêt sera de servir de justification pour réclamer une indemnité au célèbre Qui de droit, anonyme auteur de tous nos maux.
Sous les rafales de la tempête, sur dix navires, neuf parviennent à fuir devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixième, le plus solide, le plus neuf, le mieux commandé disparaît, happé par la mer et des passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigué et, bien entendu, ignorait les plus élémentaires principes de la natation.
Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent personnes ont déambulé, au pas, au trot, au galop, sans même y prendre garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.
La vie et la mort sont à la merci de milliers de circonstances, les unes visibles et dont nous croyons pouvoir nous écarter, les autres invisibles et sournoises qui règlent notre compte, sans que nous ayons supposé qu'il y avait un calcul à faire.
Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que l'invraisemblable.
C'est pourquoi, si étrange, si stupéfiant que paraisse la suite de ce récit, l'incrédulité du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexpérience.
Le mot--impossible--a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les mathématiques pures... et encore!
C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fâcheuse étroitesse d'esprit que de s'étonner quand nous retrouvons, à une profondeur que nous n'avons pas encore eu le temps d'évaluer numériquement....
Sir Athel Random, assis, le front dans la main et réfléchissant profondément....
Assis? où? sur quoi?
Très simplement sur le plancher de son kiosque, de sa guérite, de quelque nom qu'on veuille la nommer.
Brisé? Ou tout au moins étourdi? Point. Très calme, très valide et en possession de toutes ses facultés.
Seulement un peu étonné: 1° de se trouver à l'intérieur de son appareil d'aviation, 2° de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et lourde solitude, 3° d'avoir la sensation d'une descente plutôt que d'une chute, sans heurt violent.
Naturellement l'obscurité était profonde et ce n'était qu'à tâtons que sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.
Encore n'avait-il hasardé ces gestes qu'avec une infinie précaution; il savait trop, par expérience, quels périls pouvait présenter une brusquerie de geste dans un local muni de tous côtés d'une machinerie aussi délicate que dangereuse.
Donc il avait pris le parti le plus sage, qui était de se tenir aussi immobile que possible et de réfléchir, aussi nettement et aussi froidement que les circonstances le permettaient.
Sir Athel--on l'a deviné du reste--était un esprit précis, méthodique, sériant les questions.
Le fait de se trouver à de nombreux mètres sous terre, enfermé dans une caisse d'explosifs, n'était pas, à premier examen, de ceux que l'on choisirait bénévolement pour occuper ses loisirs.
Mais, d'autre part, c'était satisfaction réelle que de sentir son coeur battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activité de son cerveau; en un mot, de se retrouver, après pareille alerte, parfaitement vivant.
Sir Athel monologua, à la muette, bien entendu.
--Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succès. J'allais en quelques minutes--et par la seule force du vrilium, convenablement adaptée, soulever lentement le Vriliogire.
«Mon but était, aussitôt que j'aurais dégagé la porte, de m'introduire à l'intérieur, avec les précautions convenables, d'atteindre l'isolateur central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu provisoirement inerte. Et alors on aurait achevé le sauvetage de l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de vigoureux bras auraient achevé l'oeuvre.
«Que s'est-il alors passé? Je me souviens que j'avais déjà déchargé certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je touchais au but. Seulement j'eus besoin--ma mémoire est très fidèle--d'une des tiges que j'avais préparées et qui, par sa forme recourbée, me permettait de la faire pénétrer à l'intérieur. J'atteignais ainsi le ressort supérieur de la porte dont une partie se repliait et livrait passage à ma main qui achevait l'oeuvre....
«J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel à autrui--à M. Labergère, si je ne me trompe--pour obtenir l'outil désiré... ce fut alors qu'un corps lourd se précipita sur moi... détermina le choc de ma baguette à vrilium contre une partie de la paroi...»
Il se donna à lui-même quelques explications dont le résultat fut qu'il ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui..., en même temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes, et soudain libérées, déterminaient un éboulement et la chute de l'appareil.
Mais la science constate nombre de faits dont les modalités lui échappent.
Le phénomène actuel les augmentait d'une unité. C'était tout.
Ce qui était évident, c'est que, par les chocs subis, tels déclanchements s'étaient produits dans les ressorts moteurs qui avaient opéré la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en vérité que l'appareil fût pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni force, ni chaleur, ni lumière. Question à étudier de plus près, si jamais on avait encore le loisir de l'étude.
--Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que très médiocrement sur les moyens qui me restent de sortir de la position plus que précaire dans laquelle je me trouve.
Et tout à coup il eut un frisson.
Une pensée--un instant écartée--lui sautait au cerveau.
Il n'était pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux compagnons! Labergère, Bobby, le reporter génial, le détective si fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils péri, soit qu'ils eussent été foudroyés par les décharges vriliennes qui avaient déterminé et accompagné l'effondrement; soit, ce qui était plus horrible encore, qu'ils eussent été écrasés par les décombres....
Sir Athel avait le coeur essentiellement bon. Toutes ses recherches scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la somme de bien-être dont disposait l'humanité.