L'effrayante aventure

Chapter 6

Chapter 63,654 wordsPublic domain

En même temps--et par une contradiction bien humaine--tout Paris se portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Sérurier, où les quelques débits de vin réalisaient des affaires d'or. Les fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de Boulogne....

Une première visite de la commission avait eu lieu, mais sans apporter aucune lumière nouvelle: seulement, cette fois encore, l'appareil s'était enfoncé légèrement dans le sol et on avait constaté, non sans une nouvelle inquiétude, que le terrain qui l'entourait semblait se désagréger de plus en plus.

Naturellement, le reporter Labergère, qui avait ses entrées partout et trouvait toujours le moyen de se faufiler même dans les endroits les plus fermés, s'était mêlé aux membres de la commission, et tandis que ces messieurs exerçaient leur sacerdoce, groupés autour du kiosque électrique, lui s'en allait de-ci, de-là, examinant attentivement les diverses dépressions du terrain, cherchant à découvrir quelque indice qui pût fournir à son initiative une direction nouvelle.

Ce fut ainsi qu'il trouva d'abord une seconde, puis une troisième palette d'hélice, qui prouvait à n'en pas douter qu'on se trouvait en présence d'un appareil de locomotion quelconque, sans doute un auto de nouvelle combinaison et qu'un inventeur avait essayé dans de malheureuses conditions. C'était à vérifier.

Mais il y avait encore, dans un creux de sable, des débris de bois, portant un reste de serrure et qui provenaient évidemment d'une sorte de coffret, et tout auprès, Labergère qui ne négligeait rien ramassa un morceau de papier que, par hasard sans doute, un fragment de pierre avait fixé à terre.... Ce papier, c'était un fragment de lettre, portant l'en-tête de la maison Lorell et Cie de Londres, et justement l'adresse du destinataire y figurait.

--Sir Athel Random, Corsica-street, Highbury-London N.W.

Et ce sont ces diverses circonstances que maintenant dans la maison de Corsica-street, le reporter du _Nouvelliste_ exposait à Sir Athel, en présence de Bobby, le détective honoraire....

Les explications ne furent pas longues.

Sir Athel n'hésitait pas. Oui, l'appareil mystérieux de Paris n'était autre que le merveilleux vriliogire et son échouement dans un terrain vague du XIXe arrondissement était la conséquence naturelle de la terrible imprudence de Coxward....

Quant au danger que pouvaient courir les Parisiens, Sir Athel ne concluait pas nettement; mais il était facile de deviner, à son attitude fiévreuse, qu'il n'était pas aussi rassuré qu'il eût voulu le paraître.

--Oui... oui... murmurait-il en se promenant à grands pas dans son atelier, il y a là plus de cinquante grammes, la force propulsive est énorme. Si le piston A venait à rencontrer le réservoir D... ce serait effroyable.

--Voyons, voyons, interrompit Labergère, parlons peu, mais parlons bien! Vous reconnaissez que, par votre faute, ou plutôt par celle de votre génie d'inventeur, tout un quartier de Paris est en péril.... Votre devoir est tout tracé, il faut réparer le mal que vous avez fait!... il faut empêcher que se produise quelque nouvelle catastrophe....

--Vous avez raison! s'écria Sir Athel. A quoi sert-il de chercher quels peuvent être les effets du vrilium....

--Vous dites?

--Ah! pardon, vous ne savez pas! je dis le vrilium, c'est le nom que j'ai donné à la substance que j'ai découverte et dont la puissance est incalculable. Donc il faut sur-le-champ partir pour Paris....

--Enfin c'est là ce que j'attendais.... Comment y allons-nous! Avez-vous ici quelque nouvel appareil--fût-il mû par le feu du diable--qui puisse nous y transporter....

--Hélas! l'appareil d'essai--le seul que j'aie possédé--est là-bas....

--Bon! il nous faut donc user des moyens ordinaires, comme les simples mortels. Quelle heure est-il?... Une heure un quart... il y a un train par Boulogne à deux heures vingt qui arrive à Paris à neuf heures du soir... c'est parfait!... en route!... êtes-vous prêt!...

--Oui.... Cinq minutes seulement! le temps de prendre certaines substances dont l'usage m'est indispensable pour les opérations que j'aurai à effectuer....

Il ouvrit rapidement une armoire scellée dans le mur et qui semblait blindée comme les parois d'un cuirassé.

Il y choisit deux fioles de métal qu'il enfouit dans ses poches.

--Ah! vous n'avez sans doute pas déjeuné?

--Ma foi non, dit Labergère. Dans notre métier, on va comme on peut.

Sir Athel lui présenta une petite boîte en or, forme tabatière:

--Prenez une de ces boulettes, lui dit-il.

--Qu'est-ce que c'est que ça?...

--Des pilules Berthelot. Avec une seule de ces boulettes, vous êtes nourri pour plus de vingt-quatre heures.

--La nourriture chimique! Hum! enfin j'en serai quitte pour un bon souper en arrivant....

--Je voudrais bien aussi une pilule, dit timidement Bobby qui, depuis qu'il avait entendu le récit de Labergère, se sentait en état d'infériorité manifeste.

--Bah! mon brave détective, dit le reporter, vous déjeunerez mieux chez vous....

--C'est que... c'est que j'entends bien partir avec vous!

--Vous! s'écria Sir Athel. A quoi bon?

--Comment! à quoi bon? s'écria Bobby en se redressant. Mais qui donc est le plus intéressé en tout cela! monsieur Labergère, oubliez-vous que le nom de Bobby a été déshonoré... et que c'est vous, oui, vous, qui avez déversé sur la police britannique et sur son modeste représentant le mépris universel... je vous en veux à mort, je ne vous le cache pas... cependant je suis prêt à vous tendre loyalement la main... si non moins loyalement vous vous déclarez prêt à reconnaître publiquement que Coxward était bien Coxward....

--Mais parfaitement, mon camarade! dit à son tour Labergère en lui présentant sa dextre largement ouverte. C'est trop naturel... et je vous offre tout ce que j'ai d'excuses sur moi....

--Ah! que vous me faites du bien!... ce n'est pas tant pour moi que pour Mme Bobby qui va pouvoir enfin relever la tête....

--Aussi haut qu'elle le voudra... donc vous voulez revenir à Paris, brave Bobby, qu'il soit fait selon votre volonté.... Sir Athel, pilulez ce bon détective et ne perdons plus notre temps... n'oublions pas que pour gagner Charing-Cross, nous avons tout Londres à traverser....

--Le Métropolitain est là, dit Bobby. Nous arriverons encore à temps pour pouvoir télégraphier de la gare... il faut bien que je prévienne Mrs. Bobby de mon départ.

--Trop juste.

--Et moi, dit Sir Athel, je dois rassurer Miss Redmore....

--Comme si je n'avais pas à télégraphier moi-même, ajouta Labergère. Le _Nouvelliste_ aura ce soir une manchette qui ne sera pas dans une musette et le _Reporter_ en crèvera de rage!...

Et les trois hommes, la maison de Corsica-street étant fermée, s'élancèrent au pas de course vers la station d'Islington.

VI

LA REVANCHE DU «NOUVELLISTE»

A vrai dire, Paris--pour employer une expression familière--n'en menait pas large, d'autant que de nouveaux phénomènes étaient survenus.

La nuit précédente on avait vu des lueurs singulières se dégager de l'appareil qui s'enfouissait à chaque instant davantage, et d'où il semblait qu'une intarissable source électrique lançât de continuelles effluves.

Les journaux faisaient rage. Naturellement les feuilles hostiles aux progrès clamaient à la faillite de la science.

Que faisait cette Commission qui comportait dans son sein toutes nos notoriétés académiques et qui siégeait en permanence? En fait, il semblait que les discussions dégénéraient en papotages incohérents et inutiles.

L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnommé depuis son invention du parachute à roulettes, avait seul émis un avis assez sensé pour rallier tous les suffrages.

Selon lui, l'appareil de Ménilmontant était une sorte d'hélicoptère, basée sur le principe exposé en 1784 par Launay et Bienvenu devant l'Académie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le ressort à caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expériences de M. Marey avec ses insectes mécaniques.

Tout indiquait qu'on se trouvait en présence d'un appareil de cette nature, et où la démonstration de cette hypothèse s'affirmait dans les palettes d'hélice qui avaient été découvertes dans le terrain vague.

Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait à la question du moteur dont la puissance lui paraissait être énorme, et qui, très probablement, était actionné par l'électricité.

--Soit, répliquait M. Alavoine, le génial régénérateur de l'automobilisme. Ceci est un fait constaté; mais il ne faut pas être grand clerc pour formuler une hypothèse que nul ne songe à combattre. Moteur électrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne soit pas encore épuisé? Comment expliquer son action continue qui, à l'heure actuelle, s'exerce même sur le terrain dans lequel l'appareil menace de disparaître, comme si un mécanisme invisible agissait en manière de perforation.

«Qui de nous connaît une pile qui ait un effet perpétuel, avec une pareille puissance?

«L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui s'ajoute à une autre question. Électrique, d'accord. Mais quelle est la source de cette électricité? Comment pouvons-nous tarir cette source? C'est pour résoudre ce problème que nous sommes ici, et il ne semble pas que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.»

Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'était envenimée, et les observations aigres-douces avaient corsé outre mesure les argumentations qui dégénérèrent bien vite en querelles personnelles. On vit même deux de ces illustres chauves prêts à se prendre à ce qui pouvait leur rester de cheveux.

Le grave journal, _Le Temps_, ayant paru à cinq heures, ne pouvait s'empêcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette séance mouvementée, de terminer son spirituel article par la phrase proverbiale: «Et voilà pourquoi votre fille est muette.»

Paris eût bien voulu s'égayer. Mais en vérité une étrange inquiétude régnait. Un véritable malaise serrait toutes les poitrines et les plaisanteries se figeaient sur les lèvres.

Certes, les terrasses des cafés étaient pleines; mais il n'y régnait pas cette insouciance de bon aloi qui fait si légère et si douce l'atmosphère de notre pays. Les causeurs se taisaient soudain, comme s'ils avaient entendu--là-bas, on ne sait où--quelque rumeur menaçante. C'était autre chose qu'aux jours du siège de Paris. Le caractère mystérieux, inexplicable de l'événement réveillait au fond des âmes une sorte de mysticisme apeuré. Il subsiste en chacun de nous un sentiment de défiance contre le surnaturel.

Le _Reporter_ parut le premier, vers six heures du soir. Il était prolixe en détails sur les incidents qui avaient marqué, dans la journée, le travail lent, mais inarrêté, qui semblait s'opérer dans l'appareil mystérieux et aussi dans le terrain où il s'enfouissait.

Bien entendu, la fameuse commission était vitupérée à souhait. Nos savants étaient habillés, comme on dit, de papier à six liards, et ces critiques virulentes n'étaient pas faites pour rassurer le public. Les Parisiens avaient supporté beaucoup plus gaillardement le passage de la comète de Halley qui, finalement, ne leur avait donné que le spectacle d'une magnifique aurore boréale.

Ici le danger semblait plus proche, plus tangible, en quelque sorte.

Chacun donnait son idée, toujours impraticable, sur les moyens d'en finir. Il fallait amener du canon et pulvériser l'appareil, ou bien apporter des tonnes de matériaux pour l'ensevelir.

Soit. Mais qui pouvait affirmer que le choc d'un obus, que l'écrasement sous des pierres ou du sable, n'amènerait pas une explosion épouvantable?

Le _Reporter_ n'eut aucun succès, et même comme il avait affecté, à la fin de son article, de prendra un ton de plaisanterie goguenarde, il y eut dans la foule un mouvement d'irritation qui se manifesta par les pires violences contre le papier innocent, dont on fit un autodafé au carrefour Montmartre.

Comme le _Nouvelliste_ était un peu en retard, des groupes compacts stationnaient devant la maison, toute peinte en vert cru, que le journal a élevé au coin de la rue Drouot.

C'étaient des cris, de véritables vociférations. On ne sait quels caprices peuvent secouer les foules; déjà, des enragés se jetaient sur les cadres de verre où, d'ordinaire, s'affichait le journal, et les brisaient à coups de canne.

«On levait les poings vers l'énorme transparent qui, à la hauteur du deuxième étage, servait d'ordinaire à afficher les nouvelles sensationnelles, et qui restait immaculé.

«Tout à coup, un éclair de magnésium illumina la façade: il était sept heures et demie et le jour baissait. En même temps, toutes les lampes électriques s'allumèrent... et de larges lettres noires apparurent sur le fond blanc du transparent.

«Poussant des acclamations frénétiques, la foule lut:

SAUVÉS!!! _Le mystère est connu_! _Tout danger sera conjuré cette nuit même_. _Dans un quart d'heure_, _LE NOUVELLISTE_ Dira toute la vérité! COXWARD ÉTAIT BIEN COXWARD.

Et ce fut alors sur le boulevard, au moment où parurent les porteurs, une véritable émeute dans laquelle une fois de plus apparut la sauvagerie atavique. On s'arracha littéralement les journaux, on se battit, des paquets entiers jonchaient le sol, sur lesquels se ruaient les gens, les déchirant de leurs ongles impatients.

Mais qu'importait aux porteurs grassement payés! au journal lui-même qui reconquérait du coup toute sa popularité et portait au _Reporter_ un coup d'assommage dont il se relèverait difficilement.

C'était d'ailleurs pour le lui mieux asséner que le _Nouvelliste_ avait retardé son apparition, quoi qu'il fût nanti depuis trois heures de la dépêche que Labergère lui avait adressée avant son départ de Londres et qui figurait en gros caractères en tête du numéro.

Elle était ainsi conçue:

--J'ai découvert la clef du mystère. L'appareil en question est un engin d'aviation mû par une pile de nouvelle invention et d'une incroyable énergie. L'inventeur, qui se nomme Sir Athel Random, part à l'instant pour Paris où nous arriverons dans la soirée, accompagnés de M. Bobby, le détective anglais qui fut si fort vilipendé par certain de nos confrères et qui, en reconnaissant le boxeur Coxward dans le mort de l'Obélisque, disait l'exacte vérité. Coxward était venu en une heure de Londres à Paris par l'appareil de sir Random qu'il a baptisé du nom de Vriliogire.

«Toutes explications, toutes preuves seront données par l'inventeur qui comparaîtra ce soir même devant la commission scientifique, si elle daigne se réunir. Une heure après, l'appareil aura été neutralisé. Donc plus d'inquiétude. Nul danger ne menace Paris.»

Et, après un blanc d'un demi-centimètre, une nouvelle dépêche:

--Serons à Paris à neuf heures quinze. _Signé_: Labergère

VII

LES MERVEILLES OU VRILIUM

Ces dépêches--avant d'être remises au journal--avaient, comme il est accoutumé dans notre pays où la censure est abolie, passé par le ministère de l'Intérieur. Communication en avait été donnée, toujours selon l'usage, à la préfecture de police, et, en prévision de l'affluence considérable de curieux qui afflueraient à la gare du Nord, pour saluer l'arrivée des libérateurs de Paris, d'importantes mesures d'ordre avaient été prises.

Mais c'était uniquement pour donner le change: car avant d'atteindre Paris, le train stoppa à Pantin et, avec une politesse d'ailleurs exquise, les trois voyageurs furent invités à descendre.

Labergère avait reconnu M. Lépine--ainsi que Bobby qui avait frémi jusqu'au fond de son être, se souvenant avec indignation de l'arrêt d'expulsion dont lui et Mrs. Bobby avaient été l'objet.

Quant à Sir Athel, il était à la fois trop Anglais et trop grand seigneur pour laisser paraître le moindre signe d'étonnement.

Le préfet s'expliqua avec la plus grande courtoisie. Il eut un mot poli pour Bobby et expliqua à Sir Athel que la mesure prise à son égard n'était dictée que par un respectable souci de l'ordre public.

Il lui exposa en quelques mots l'état de fièvre dans lequel se trouvait Paris, l'émotion et l'espérance que suscitaient son arrivée.

--J'en appelle à M. Labergère, ajouta-t-il, il vous dira que dans ces moments d'affolement il est bien difficile de maintenir les foules dans des conditions de calme et de raison.

«J'ai donc pensé que mieux valait vous soustraire, provisoirement du moins, à l'enthousiasme excessif de notre population.

«Si vous le voulez bien, nous nous rendrons immédiatement chez M. le ministre de l'Intérieur. Là, vous trouverez la commission scientifique qui a été nommée en raison des dangers redoutés, et il vous sera demandé de vous expliquer en toute sincérité sur la nature de l'engin qui nous cause tant d'inquiétude, sur la façon dont il est arrivé ici et enfin sur les mesures à prendre pour écarter toute complication nouvelle....

--Monsieur, dit Sir Athel, je suis tout à votre disposition et à celle des autorités: bien que tout ce qui est arrivé de fâcheux ne soit pas absolument de mon fait, je sais que seul je puis le réparer.

«Je comprends aussi que je dois m'expliquer aussi clairement et nettement que possible, ce que je ferai, tout en sachant d'avance que je me heurterai à un certain scepticisme, dont j'espère d'ailleurs avoir facilement raison....

--Me permettez-vous d'accompagner Sir Athel? demanda Labergère.

--Certainement. Vous pourrez fournir d'utiles renseignements.

--Je suppose, dit à son tour M. Bobby, qu'il n'existe aucune raison valable pour exclure le citoyen loyal et fidèle de Sa Majesté Britannique, que je suis, et qui, je le dis avec quelque amertume, a quelques griefs valables contre l'administration française....

--D'autant, ajouta Labergère en riant, que l'aventure de ce brave M. Bobby est étroitement liée à celle de l'engin de Sir Athel....

--Comment cela?

--En effet, dit Sir Athel, cet engin est un appareil d'aviation... et c'est par lui qu'avait été transporté à Paris un certain Coxward....

--Mon Coxward! accentua M. Bobby....

--Bien, bien, fit le préfet. Je ne comprends pas tout à fait, mais vous vous expliquerez tout à l'heure. Il est bon que tous les intéressés soient entendus. La commission pourra au moins se prononcer en toute connaissance de cause....

--Quelques minutes seulement, demanda Labergère, pour téléphoner à mon journal... et je suis à vous....

--Faites le plus vite possible. L'automobile est là qui nous amènera promptement à la place Beauvau.

Quelques instants après, l'auto roulait à toute vitesse dans la direction de Paris.

Dix heures venaient de sonner au moment où il s'arrêtait devant le perron du ministère.

Un huissier attendait, qui reçut les arrivants et les conduisit immédiatement dans la galerie précédant le bureau du ministre.

--Permettez-moi d'entrer le premier, dit le préfet. Soyez tranquilles, l'attente ne sera pas de longue durée.

Il entra chez le ministre qui, se levant, alla vivement à lui:

--Je vous attends avec impatience, mon cher préfet. J'apprends que l'agitation augmente à toute minute et on ne sait de quoi nos braves Parisiens sont capables, en un coup de passion, et si un peu de peur s'en mêle. Votre Anglais est là....

--Oui... et je reconnais que son aspect est fait pour donner confiance. Un homme du monde, certainement, et d'après sa physionomie, d'intelligence exceptionnelle. Ses yeux vous frapperont comme moi.

--Et il sait à quoi s'en tenir sur cette misérable mécanique qui nous donne tant de souci.

--Certes, puisqu'il s'en dit l'inventeur... j'ai amené avec lui le reporter Labergère....

--Une de mes vieilles connaissances... avec celui-là on doit être fort économe de sa confiance....

--A moins qu'il ne soit intéressé à dire la vérité... et je crois que c'est ici le cas. Je vous annonce aussi M. Bobby....

--_Quid_? M. Bobby?

--Monsieur le ministre ne se souvient-il pas de certain détective anglais qui a failli révolutionner Paris en affirmant que le mort de l'obélisque, trouvé à cinq heures du matin place de la Concorde, était un nommé Coxward qui avait été vu à Londres à une heure du matin....

--Oui, oui, il avait fait du scandale pour soutenir ce mensonge....

--Qui n'en était pas un?

--Vous dites....

--Monsieur le ministre entendra Sir Athel et comprendra tout. Nous nageons non pas en plein mystère, mais en pleine étrangeté scientifique... je crois que nous allons fort étonner messieurs de la commission....

--Soit! Puisse votre Anglais intelligent nous délivrer de notre cauchemar....

--Ne voulez-vous pas causer d'abord avec Sir Athel Random?...

--A quoi bon? il devrait répéter devant la commission les explications qu'il m'aurait données, perdons le moins de temps possible. Je me rends moi-même à la commission que je vais chapitrer avant la comparution de nos hommes... car le baromètre est un peu à l'orage. On vous appellera dans cinq minutes au plus tard....

Le préfet revint auprès de Sir Athel qui, toujours grave et pensif, n'avait pas échangé un seul mot avec ses deux compagnons.

Peu d'instant après, une porte s'ouvrit et un huissier apparaissait, disant à haute voix:

--Monsieur le préfet de police et les personnes qui l'accompagnent.

Le préfet appuya sa main sur le bras de Sir Athel et l'introduisit avec lui dans la salle où siégeait la commission, selon les rites ordinaires, c'est-à-dire autour d'une longue table couverte d'un tapis vert.

Labergère et Bobby venaient en serre-file.

Sur un signe du président, l'huissier leur approcha des sièges sur lesquels ils prirent place. Le préfet à un des bouts de la table, le ministre restant à l'autre bout, mêlé aux membres de la commission.

Le président prit la parole:

--Monsieur le préfet, dit-il, c'est à votre requête que nous nous sommes réunis d'urgence. Nous vous serons vivement reconnaissants de vouloir bien nous donner les motifs de cette convocation, et soyez certain que nous vous écoutons avec le plus vif intérêt.

--Je ne suis ici, dit M. Lépine, que comme introducteur. J'ai donc l'honneur de vous présenter Sir Athel Random, sujet anglais, qui va vous fournir des explications précises au sujet des faits dont Paris s'est violemment ému--et MM. Labergère, reporter au journal le _Nouvelliste_, et Bobby, attaché à la police britannique, tous deux devant corroborer dans ses détails l'exposé de Sir Athel Random.

Il faut dire que M. Poincarré, s'étant trouvé empêché à la dernière minute, avait délégué la présidence au doyen de la commission, le respectable M. Alavoine, dont la face large et rouge s'épanouissait en deux immenses favoris blancs qui ressemblaient à des nageoires.

--Monsieur Random, dit-il à l'Anglais, nous vous écoutons.

Sir Athel se leva.

Nous avons dit que le jeune Anglais était d'assez haute taille, très mince, le visage régulier, éclairé par deux yeux noirs d'une intensité remarquable. Ce qui frappait surtout en lui, après le développement de son front de penseur, qui rappelait celui de Victor Hugo, c'était l'exquise distinction de toute sa personne, la délicatesse de ses mains, la sobriété de ses gestes et aussi, dès qu'il parlait, la sonorité harmonieuse d'une voix à la fois très mâle et très prenante.

Ce fut sans aucun embarras qu'il répondit:

--Messieurs, d'après ce qui m'a été rapporté, il paraît que Paris s'inquiète d'un appareil singulier qui est tombé, dans un terrain inhabité, à l'extrémité d'un des faubourgs et dont jusqu'ici il aurait été impossible de s'approcher.... Cet appareil, autant du moins qu'on peut en juger en raison de son enfouissement partiel dans la terre, affecterait la forme d'un de vos kiosques à journaux ou d'une guérite ainsi que j'en ai vu à la porte de vos casernes... enfin on aurait relevé à quelque distance de l'engin les débris d'une hélice métallique....

--C'est bien cela. Vous est-il possible de nous dire ce qu'est cet engin et d'où il provient.