Chapter 3
Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein champ et où les constructions sont des plus rares, une maison singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours hermétiquement clos.
Un mur assez élevé entourait la propriété qui, au premier coup d'oeil, semblait inhabitée.
Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqué de chercher à s'introduire dans cette maison, assez mystérieuse en somme, et dont la physionomie était faite pour piquer la curiosité.
Lisons, par-dessus son épaule, les indications de son carnet.
«Tout autre que moi se lasserait devant la difficulté de la tâche que je me suis fixée. Nulle trace de Coxward. Je suis certain--je dis certain--qu'il n'a pénétré dans aucune des maisons aux environs de Highbury Crescent--je les ai visitées toutes, moins une.
«Bien entendu, je me suis présenté à la porte de cette dernière et, marteau ou sonnette, j'ai employé tous les moyens en usage pour obtenir mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont restés inentendus ou très probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette demeure se refuse par principe à accueillir tout visiteur.
«J'ai pris des renseignements aux alentours, mais là encore, ma curiosité est restée insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre n'a fait que la surexciter.
«Cette maison appartient à un certain sir Athel Random, descendant, paraît-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage a acquis la propriété dont il s'agit à un prix assez élevé, immédiatement soldé comme on dit, _cash on counter_.
«Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mécanique. Du moins on le suppose, d'après les indications que portaient d'énormes caisses amenées par des camionneurs, lors de son emménagement. Il vit seul, sans domestiques, et, chose inouïe, jamais fournisseur n'a été vu lui apportant des provisions de bouche.
«Il sort très rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut bien être logé le moteur. Ce véhicule roule avec une rapidité exceptionnelle. Mais, à ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de détails.
«Un bruit a couru que, naguère, il habitait Kilburn, près de Brondesbury station. Une nuit, la maison aurait sauté, et Sir Athel aurait dû payer une indemnité considérable tant au propriétaire qu'aux voisins. J'ai vérifié le fait qui est exact.
«Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.
«Pendant les premiers temps de son séjour à Highbury, on le taxait de complicité avec les anarchistes, propagandistes par le fait.
«On parle aussi--mais d'une façon encore plus vague--d'un projet de mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche propriétaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient été rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les Français appellent des _potins_.
«Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre l'existence de ce mystérieux personnage et la disparition de Coxward. Pourtant il ne faut rien négliger....
«_Dix jours plus tard._ Peut-être une lueur dans la nuit. Devant les difficultés que je rencontrais à m'introduire chez sir Random, j'ai tourné mes batteries d'un autre côté... il ne m'a pas été très difficile de découvrir le _manor_ de Jedediah Redmore, qui possède une grande fortune et s'est érigé un véritable château, auprès de Newington Park.
«Les millions qu'il possède auraient été acquis dans le commerce des produits chimiques. La maison Redmore--Blackwith successeurs--est encore une des plus considérables de la Cité.
«Il est veuf et a une fille, Mary, à laquelle il porte une affection passionnée. Les renseignements pris dans son entourage ont confirmé les informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits chimiques, était devenu le familier de la maison et peu à peu une sympathie du meilleur aloi s'était établie entre lui et la jeune fille. Les qualités de naissance, d'éducation, de fortune étant des plus satisfaisantes, M. Redmore n'avait élevé aucune objection contre le choix de sa fille et le mariage avait été fixé à l'été prochain, vers juin ou juillet.
«Subitement et sans qu'on pût même supposer les motifs de ce revirement, tout avait été rompu. Je suis parvenu à savoir seulement qu'un matin sir Athel était accouru chez M. Redmore, pâle, défait, ayant l'allure d'un fou, qu'il avait été introduit auprès de miss Mary, qu'un entretien assez long avait eu lieu, troublé par les éclats d'une voix désespérée qui était celle de sir Athel et qu'enfin il était reparti, le visage couvert de larmes, les traits convulsés et que depuis lors il n'avait pas reparu au château.
«Miss Mary, malgré la retenue imposée aux jeunes filles, n'avait pu dissimuler le profond chagrin qui s'était emparé d'elle et, depuis lors, elle portait des habits de deuil....
«Certes, moi, Bobby, à qui le sentimentalisme est parfaitement étranger et préoccupé de soucis autrement importants que d'une aventure amoureuse, je n'aurais peut-être prêté à ces faits qu'une attention très superficielle, si un détail ne m'avait frappé.
«Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au cabaret du King's Arms--dont le whisky est à recommander--j'ai appris....
«Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait DU 2 AVRIL DERNIER, A 9 HEURES DU MATIN....
«Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit?»
II
OÙ LA LUEUR GRANDIT
Avec un aplomb que justifiait sa fonction de détective--pour le moment honoraire--M. Bobby s'était présenté au château Redmore, demandant carrément à être introduit auprès de Miss Redmore.
À sa grande surprise, il avait été immédiatement reçu et conduit dans une sorte de bibliothèque où il avait été invité à attendre.
Un assez long temps s'était écoulé: mais M. Bobby avait fait de la patience sa règle de conduite, quitte à ne la point respecter lorsqu'elle apportait quelque gêne à ses desseins.
Enfin une porte s'était ouverte, et un personnage était entré.
Une sorte de géant, aux épaules énormes, roux de cheveux et de barbe, avec lunettes d'or. Gros ventre, jambes longues, pieds de roi sinon d'empereur.
M. Bobby n'avait pas hésité une seconde à reconnaître en lui M. Jedediah Redmore. Cette carrure de millionnaire ne pouvait le tromper.
Et, en effet, c'était bien M. Redmore qui, d'une voix un peu rude, mais adoucie par la courtoisie, demanda à l'intrus ce qui lui valait l'honneur de sa visite.
Malgré sa force de caractère, M. Bobby hésita un moment à répondre: il eût mieux aimé se trouver en face d'une jeune fille qu'il eût plus facilement dominée de toute la hauteur de son intelligence.
Mais ce trouble fut court:
--Monsieur Redmore, dit-il, j'ai pour principe que la franchise est encore la seule façon d'arriver à son but.
«Je n'ai aucune raison plausible, palpable, pour me présenter devant vous.
--Alors? fit M. Redmore d'un ton moins cordial.
--Cependant, si je suis venu, c'est qu'évidemment j'ai des raisons--que je qualifierai de subtiles, de délicates--et je vous prie de me prêter quelques minutes d'attention.
Sur un signe d'acquiescement ennuyé, Bobby reprit:
--Quelques questions tout d'abord... si elles vous paraissent déplacées, je vous supplie tout d'abord de me pardonner, car je n'agis qu'avec d'excellentes intentions....
--Cher monsieur, interrompit M. Redmore, si dans cinq minutes vous ne m'avez pas expliqué ce que vous venez faire chez moi, je vous prends à la cravate et je vous jette par la fenêtre!...
Bobby eut un sourire exquis:
--Cinq minutes me suffisent, fit-il. Auriez-vous l'extrême complaisance de me dire si vous êtes en relations avec un certain sir Athel Random, de Corsica-street, Highbury....
De rouge qu'il était, Redmore était devenu cramoisi:
--Ah! vous venez de la part de ce misérable! s'écria-t-il. Eh bien, vous en serez pour votre démarche, sir! Mettez-vous dans la direction de la porte, que je vous y lance....
--Les cinq minutes ne sont pas écoulées et je me fie à votre parole de gentleman. Donc ce nom vous est connu puisqu'il vous exaspère. Je continue. Est-ce vers le 2 avril dans la matinée que se passa ici certaine scène qui a mis fin à des relations jusque-là assez amicales?...
--Oui, Sir. Le 2 avril. Je n'ai aucune raison pour le cacher. Mais, _by Gob_! qu'est-ce que cela peut vous faire?...
--Croyez bien que je n'obéis pas à une vaine curiosité... je ne veux pas m'immiscer dans vos affaires privées. Mais à cette même date, il s'est passé une autre scène qui, je ne sais quel instinct me le dit, n'est pas sans quelque lien avec celle d'ici.
--Une scène!... Quoi? Où?
--À Paris, répondit gracieusement M. Bobby.
M. Redmore faisait de visibles efforts pour se contenir. Mais à ce mot de Paris, tout son sang-froid l'abandonna. Et, convaincu qu'on se moquait de lui de la façon la plus outrageante, il accabla ce doux M. Bobby d'épithètes peu cordiales et, finalement, lui ordonna de sortir.
Mais Bobby, voyant la partie perdue de ce côté, risqua le tout pour le tout et cria à pleine voix:
--Si Miss Mary Redmore daignait m'entendre, nous arriverions à sauver sir Athel Random....
Et l'idée était ingénieuse, car la porte s'ouvrit instantanément et Miss Mary parut.
Ah! la délicieuse enfant! Vingt ans, potelée, rose, avec un délicieux ébouriffement de cheveux blonds qui lui faisaient une auréole.
--Qu'y a-t-il, papa? demanda-t-elle vivement, et qui donc a prononcé le nom de....
Elle rougit vivement, s'apercevant enfin de la présence de Bobby, qui, incliné, gentleman jusqu'aux bouts de ses bottines, témoignait de son respect pour la beauté.
--- C'est cet imbécile, répondit Redmore, qui vient me débiter je ne sais quelles sottises... il parle de la matinée du 2 avril... cette date que nous devons oublier à jamais....
Miss Mary, d'un mouvement fort gentil, avait porté la main à son coeur, comme si cette date l'y avait frappé.
--Papa, dit-elle, si pénible que soit toute allusion à ce jour malheureux, oubliez-vous que j'ai le plus grand intérêt (elle appuyait sur les mots) à savoir ce qui s'est passé chez la personne dont il s'agit--et par là démêler les motifs d'une aussi horrible aventure.--Si vous le permettez, j'aimerais à interroger moi-même monsieur?...
--Bobby, fit notre homme pour répondre à l'interrogation.
M. Redmore regrettait vivement de n'avoir pas plus tôt expédié l'importun par la fenêtre; mais la voix de sa fille était si douce et remuait si délicieusement ses fibres paternelles, que, ne se sentant pas de force à lui rien refuser, il tourna brusquement sur ses talons et sortit.
Première victoire de Bobby.
--Parlez, monsieur, lui dit vivement Miss Mary. Que savez-vous de sir Athel?...
--Rien, hélas! jusqu'à présent, miss. Mais comme j'avais l'honneur de le dire à votre respectable père, je suis un homme d'intuition, de flair et j'ai la conviction qu'avec un peu d'aide j'arriverais à percer un redoutable mystère--qui, peut-être, vous intéresse autant que moi....
--Vos paroles sont bien obscures. Connaissez-vous sir Athel?
--J'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu'à lui... mais, je n'ai pas réussi....
--Mais quelles relations existent entre vous et lui?
--Aucune jusqu'à présent. Voyons, miss! écoutez-moi quelques instants, je vous en prie. Le 2 avril au matin, sir Athel s'est-il, oui ou non, présenté chez vous, pâle, en désordre, avec les allures d'un fou et n'a-t-il pas proféré des paroles qui vous ont à la fois surprise et désolée?...
--Cela est vrai!
--Oserais-je vous demander, miss, quelles furent ces paroles... ou tout au moins en est-il que vous consentiez à me répéter?...
La jeune fille hésita un instant.
Elle regarda Bobby et elle eut la notion qu'il avait visage d'honnête homme.
--Sir Athel, que j'avais vu deux jours auparavant, affable, bon, confiant en l'avenir que--je le dis sans honte--je devais partager avec lui, s'est présenté ici, le 2 avril, à neuf heures du matin, livide, les traits tirés, méconnaissable... et alors, comme je le pressais de questions, il m'a dit qu'il était déshonoré... qu'il avait commis un crime horrible... lui! lui, si loyal!... qu'il ne pouvait exiger de moi l'accomplissement de la promesse échangée entre nous... que je ne pouvais pas, que je ne devais pas enchaîner ma vie à celle d'un coupable! que sais-je encore! Les paroles entrecoupées, les sanglots qui les ponctuaient, tout m'épouvantait... je le suppliai de s'expliquer plus clairement... lui affirmant que même s'il avait commis quelque imprudence, je lui pardonnerais... je l'aiderais à la réparer... soudain, il s'est enfui... et depuis lors il n'est plus revenu....
Et elle fondit en larmes en cachant sa tête dans ses mains.
Bobby avait écouté attentivement:
--Vous n'avez jamais remarqué chez sir Athel quelque dérangement d'esprit....
--Jamais!... Certes, il était souvent préoccupé. Je savais qu'il consacrait toute sa vie, toute son intelligence à la réalisation d'une invention nouvelle qu'il a parfois essayé de m'expliquer... mais, malgré toute l'attention que je prêtais à ses paroles, mon ignorance en matières scientifiques ne me permettait pas de suivre son raisonnement....
--Dans quel ordre d'idées étaient dirigées ses recherches?...
--Il m'a dit une fois que s'il parvenait au bout de ses efforts, les ballons dirigeables, les aéroplanes ne seraient plus que des jouets d'enfant... et qu'il se ferait fort d'aller de Londres à New-York en deux heures....
M. Bobby bondit sur ses pieds et, obéissant à une force supérieure à sa volonté, esquissa un pas de gigue, en chantonnant un vieux refrain de minstrel nègre.
Buffalo girls Won't ye come out to night... etc.[2]
[Note 2: Jeunes filles de Buffalo, voulez-vous bien sortir ce soir?]
--Eh bien, sir! devenez-vous fou vous-même! s'écria Miss Mary, un peu inquiète.
M. Bobby retomba d'aplomb, au port d'armes.
--Excusez-moi, miss. Je ne suis pas fou et je n'ai eu nulle intention de vous offenser.... Mais ce que vous venez de me dire!... Si vous pouviez savoir!... En deux heures, mille lieues!... Mais alors de Londres à Paris... 350 kilomètres... une misère! Dix minutes peut-être!... et alors Coxward!... oui, évidemment!... le lien existe... il existe!...
--Je ne vous comprends pas....
--Mais moi non plus! répliqua Bobby. Mais l'intuition fonctionne... le flair opère!...
Il s'arrêta tout à coup, puis, de sa voix redevenue correcte:
--Miss Mary Redmore, dit-il, il faut absolument que je voie sir Athel. Je vous affirme, sur ma parole de citoyen anglais, pur Cockney de Londres, que, dans toute cette affaire, je n'ai que des vues parfaitement honorables, j'ajouterai que, touché par votre situation personnelle,--je suis marié, miss, et je sais ce que c'est que l'affection d'une femme pour l'homme qu'elle a choisi,--je suis tout prêt à vous aider à réparer, s'il est possible, les conséquences de la matinée du 2 avril... aidez-moi à voir sir Athel... et je le ramène à vos pieds....
--Ah! si vous pouviez accomplir ce miracle....
--Hé! hé! à vous regarder, miss, il ne m'apparaît pas que le miracle soit irréalisable... je suis certain que ce n'est pas de gaieté de coeur que sir Athel a renoncé au bonheur d'être votre époux... il a dû éclater, dans sa vie, une catastrophe que je pressens, que je devine, mais que je ne puis définir... et dont peut-être j'arriverai à pallier les effets....
--Que je suis heureuse de vous entendre.... Hélas! je perdais tout espoir, et je ne sais pourquoi...; mais j'ai confiance en vous....
--Alors, répondez à ma question.... Vous est-il possible de m'obtenir une entrevue avec sir Athel?...
--Je ne sais que vous dire.... Déjà, faisant litière de tout amour-propre, je lui ai écrit... il ne m'a pas répondu....
--Mais vos lettres lui sont parvenues?...
--J'en suis sûr. C'est ma gouvernante elle-même qui les a jetées dans sa boîte....
--Et qui pourrait en jeter une nouvelle!
--Oui.
M. Bobby se frappa le front.
--Écrivez, miss, écrivez. Dites à sir Athel que vous le suppliez de recevoir un gentleman qui se présentera aujourd'hui même, à cinq heures.
Il s'interrompit, puis avec un geste décidé:
--Allons-y! (_Go on_!) Qui ne risque rien n'a rien.
Puis reprenant sa dictée:
--...et qui désire vous entretenir au sujet du personnage dont la photographie est ci-jointe....
Il tira de sa poche une photographie, et Miss Mary, obéissante, l'introduisit dans l'enveloppe.
C'était celle de Coxward....
III
DEUX VISITES AU LIEU D'UNE
A cinq heures moins le quart--heure précise--quelqu'un sonnait à la porte de Sir Athel Random.
Cette porte tournait brusquement sur ses gonds.
Un homme, d'assez haute taille, jeune, très pâle, présentant le type de l'Anglais moderne, les cheveux noirs bien séparés par une raie impeccable, les moustaches tombant à la celtique des deux côtés des lèvres, se profilait dans le cadre de chêne.
Voyant un étranger devant lui:
--J'ai bien reçu la lettre de Miss Mary Redmore, dit Sir Athel Random d'une voix un peu traînante, vous êtes le bienvenu, monsieur, entrez....
Le visiteur, sans hésitation, obéit à l'invitation qui lui était adressée.
Sir Athel, le précédant, traversa une petite cour, au fond de laquelle se dressait un bâtiment, en rez-de-chaussée, qui avait des apparences d'atelier.
Il ouvrit une autre porte, dans la partie gauche du bâtiment, s'effaça et, d'un geste courtois, invita l'autre à pénétrer dans la pièce.
C'était une sorte de cabinet, vitré, très clair, avec au milieu une longue table chargée d'instruments de physique et de chimie, depuis le baromètre enregistreur jusqu'à la cornue à doubles tubulures, aussi de papiers nombreux et de graphiques étalés.
Sir Athel désigna un siège à l'arrivant, s'assit lui-même.
Ce jeune Anglais--qu'on était bien près de taxer de folie--était un beau garçon de vingt-cinq ans à peu près.
Sous un front élevé et bombé, des yeux--légèrement enfoncés dans les orbites--brûlaient d'intelligence et peut-être aussi d'une fièvre interne, combattue par la volonté. La bouche était ferme, charnue, vigoureuse.
L'ensemble dénonçait une nature énergique et courageuse.
Le nouveau venu était de forte carrure, le visage assez maigre barré d'une moustache dont les pointes s'effilaient cosmétiquement, cinquante ans, les cheveux grisonnants taillés en brosse.
La mise était correcte, le chapeau--qu'il avait retiré--se trouvait à l'arrivée un peu trop penché sur le côté; la main, solide et velue, tenait une canne qui pour un peu aurait concouru victorieusement pour le diplôme de gourdin.
Comme Sir Athel le considérait un instant avant de lui adresser la parole, l'autre--qui n'était pas M. Bobby--tira de sa poche un carnet, de ce carnet une carte de visite qu'il présenta. Sir Athel la prit et lut:
--Arthur de Labergère--avec dans le coin, en bas à gauche, un mot raturé au-dessus duquel on lisait, écrite à la plume, cette annotation:--Le _Nouvelliste_--Paris.
Sir Athel ne broncha pas. Labergère dit alors:
--Monsieur, je suis journaliste. Chef du reportage au _Nouvelliste_ de Paris, naguère attaché au _Reporter_ que j'ai quitté à la suite de péripéties qui ne vous intéresseraient nullement et je viens vous prier, de m'accorder quelques minutes d'entretien....
--C'est bien vous dont la visite m'a été annoncée par Miss Redmore.
Labergère s'inclina--à la muette--ce qui n'était pas compromettant.
--Et vous venez pour m'entretenir de l'homme dont la photographie m'a été adressée, dans la lettre même qui m'avisait de votre visite....
Si maître de lui que fût le reporter en chef--du _Nouvelliste_--qui auparavant faisait partie de la rédaction du _Reporter_ et n'avait quitté ce dernier journal pour aller chez son concurrent qu'à la suite de circonstances très simples dont nous dirons un mot tout à l'heure,--Labergère, disons-nous, eut un léger mouvement de surprise.
Il était parti de Paris le matin même et ignorait totalement qu'une Miss dont le nom lui était parfaitement inconnu eût annoncé sa visite... quant à la photographie dont il lui était parlé, il n'en savait pas davantage.
--Monsieur, dit-il, j'ai la certitude qu'il suffira d'un mot pour vous démontrer l'intérêt de ma démarche, et pour vous et pour moi. Laissez-moi d'abord vous dire que le journal que je représente compte un million de lecteurs, ce qui vous indique la notoriété dont il jouit en France et à l'étranger....
--Je ne lis jamais de journaux, dit doucement Sir Athel.
--Je le regrette, monsieur, car la presse est la grande éducatrice du monde... passons! Seriez-vous assez aimable pour répondre à cette seule et unique question:--- Vous êtes bien Sir Athel Random, de Highbury, London.
--Tel est, en effet, mon nom... mais avant que vous poursuiviez votre interrogatoire, permettez-moi à mon tour de vous poser aussi une question. Oui ou non, êtes-vous l'homme qui m'a été annoncé par Miss Mary Redmore....
--Mais, je vous affirme....
--Avez-vous quelques renseignements à me donner sur l'homme dont la photographie m'a été adressée... et que voici....
Et très froid, très maître de lui, Sir Athel présenta à Labergère la photographie glissée par la jeune fille dans la lettre dont Bobby lui avait dicté la teneur....
Rappelons maintenant que Labergère était attaché au _Reporter_ pendant l'incident Coxward-Bobby, à Paris: son enquête, à Londres, avec l'aide du solicitor Edwin Battleworth, avait abouti à la constatation de l'existence de Coxward, à Londres, dans la nuit du 1er au 2 avril, et grâce aux preuves qu'il avait recueillies, la victoire du _Reporter_ sur son concurrent le _Nouvelliste_ avait été complète et humiliante pour son rival.
C'est alors que, quoique très largement rémunéré par le _Reporter_, Labergère--qui faisait passer les affaires avant le sentiment--était allé trouver le directeur du _Nouvelliste_ et lui avait offert moyennant rétribution supérieure à ce qu'il pouvait espérer du _Reporter_, d'employer tous ses talents d'enquêteur à infliger audit _Reporter_ une revanche dont celui-ci supporterait à son tour tous les inconvénients.
C'était d'une délicatesse discutable, mais il convient d'accepter les moeurs de certains milieux pour ce qu'elles valent et de ne point monter sur les chevaux, beaucoup trop grands, de la simple probité.
Or la spécialité de Labergère--dont la capacité était indéniable et reconnue par tous--c'était de se tenir au courant des moindres incidents et d'un détail, en apparence insignifiant, de faire jaillir des conséquences inattendues.
D'ailleurs homme d'une indomptable énergie et d'un courage à toute épreuve, et prêt à toute action même généreuse, du moment qu'il y trouvait son intérêt.
Donc Sir Athel lui mettait sous les yeux la photographie en question, sans pensée de défiance d'ailleurs: Miss Mary n'ayant pas écrit le nom du visiteur annoncé, pourquoi ne s'appellerait-il pas Labergère?
Celui-ci regarda le portrait: or, il faut se rappeler qu'il n'avait vu le personnage qu'à l'état de cadavre horriblement mutilé, les yeux convulsés, la mâchoire brisée, bref, fort peu semblable à cette photographie d'homme vivant, avec sa physionomie de brute active et batailleuse.
Et malgré lui, obéissant à un sentiment de sincérité--regrettable dans la spécialité de sa profession--il répondit:
--Je ne le connais pas....
--En ce cas, monsieur, dit Sir Athel en se levant, je n'ai point à engager de relations avec vous et je vous prie....
La phrase fut coupée par un formidable coup de sonnette venant de l'intérieur.
Sir Athel saisit Labergère par le poignet; et d'honneur, cet Anglais d'apparence frêle était d'une force peu ordinaire. Car sous la pression, il força Labergère à se lever, le poussa vers la porte de la pièce, puis dehors, lui fit traverser la cour, ouvrit la porte extérieure et s'apprêtait à le jeter dehors, quand un double cri retentit: