L'effrayante aventure

Chapter 2

Chapter 23,720 wordsPublic domain

«Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus nettement. La confirmation de nos affirmations se trouvera établie tout au long dans notre édition de cinq heures.»

--Allez me chercher M. Bobby! s'était écrié le chef de la Sûreté à la lecture de cet impertinent factum.

Le détective anglais arriva d'assez mauvaise humeur.

Il était à Paris uniquement pour son plaisir, et justement on venait le déranger au moment où il allait partir en voiture Cook pour Versailles, avec madame Bobby.

Sans prendre garde à sa physionomie quelque peu rébarbative, M. Davaine lui tendit le journal.

--Avez-vous lu cela?

--Yes, Sir.

--Que dites-vous de cela?...

--Un pur humbug, déclara Bobby. Même à ce sujet j'ai une question à vous adresser. Ces quatre mille livres sterling sont bonnes à prendre. Que dois-je faire pour m'en assurer le paiement?

--Écrire au journal le _Reporter_ une lettre très explicite... mais à mon tour, un mot... Monsieur Bobby, prenez-y bien garde. Vous m'avez mis dans la situation la plus délicate. J'ai accepté votre déclaration comme émanant d'un homme du métier qui sait quelles sont ses responsabilités et aussi d'un gentleman incapable de se jouer de la confiance d'autrui. Aujourd'hui, en présence de ces dénégations, êtes-vous sûr de vous? Après tout, on peut être abusé par une ressemblance... vous n'ignorez évidemment pas l'histoire de Lesurques et de son sosie Dubosc, avez-vous la certitude absolue de ne vous être pas trompé....

M. Bobby qui, d'ordinaire, était de teint plutôt pâle, était soudain devenu cramoisi, et il y avait dans ses mâchoires un frémissement de mauvais augure.

--Monsieur, répondit-il d'une voix étranglée, je ne suis ni un enfant ni un fou. J'appartiens au service de S. M. Britannique et c'est par pure condescendance, je vous le rappelle, que je consens à vous répondre, malgré l'atteinte profonde que vous venez de porter à ma dignité de citoyen anglais. Je jure que l'homme assassiné est bien John Coxward, et je fais plus, je tiens le pari de quatre mille livres....

--Et si vous les perdiez! Le _Reporter_ n'aurait pas osé porter ce défi, s'il n'était en possession de documents sérieux.

--Monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. Ces journalistes sont d'infâmes menteurs, et s'il le faut, je leur ferai rentrer leurs impostures dans la gorge.

Il salua, tourna sur ses talons et sortit.

--Cet homme paraît de bonne foi, pensait M. Davaine. Les renseignements fournis sur lui par l'ambassade anglaise sont de tout premier ordre, et pourtant, je dois me l'avouer à moi-même, je ne suis pas tranquille.

En effet, il n'y avait pas à se dissimuler que cette erreur, si elle était prouvée, couvrirait de ridicule non seulement le détective anglais,--ce qui n'avait aucune importance--mais la police française, ce qui était infiniment plus grave, surtout pour M. Davaine dont la position était assez menacée.

Aussi, on comprend avec quelle impatience le chef de la Sûreté attendait le numéro du _Reporter_; il avait bien cherché le moyen de se procurer d'avance des épreuves de l'article annoncé: mais l'imprimerie était bien gardée et toutes ses tentatives étaient restées infructueuses. Du reste, tout le Paris des curieux et des badauds était en éveil.

La lutte entre les deux journaux rivaux intéressait, sans que d'ailleurs il y eût sympathie bien caractérisée pour l'un plutôt que pour l'autre. On aime à voir les gens échanger des horions, sans se soucier de préjuger à qui restera la victoire.

Aussi, à cinq heures moins le quart, il y avait foule sur le boulevard: le temps était très doux et les terrasses des cafés étaient envahies.

Les camelots vendaient un placard intitulé: _La vérité sur l'affaire Coxward_, que certains naïfs achetaient, croyant y trouver le mot de l'énigme. Or, ce n'était qu'une réclame pour un cirage nouveau.

Enfin, les premiers porteurs du _Reporter_ sortirent de l'imprimerie de la rue du Croissant et, criant la feuille attendue, se ruèrent à travers la foule.

On arrachait les feuilles encore humides des mains de ces gens qui avaient peine à en percevoir le prix. Il est vrai que par compensation certains les soldaient de pièces blanches dont ils ne trouvaient pas loisir de rendre la monnaie.

La manchette était sensationnelle:

COXWARD EST VIVANT

C'était court, mais décisif.

Puis plus bas:

_M. Bobby a perdu cent mille francs!_

Et sous ces rubriques à grand tam-tam on lisait ceci:

--Nous avons reçu de M. Bobby, l'illustre, l'impeccable détective anglais, une lettre dans laquelle il nous déclare accepter le pari de cent mille francs que nous avons porté. C'est à notre grand regret, en raison de l'entente cordiale, que nous faisons signifier à M. Bobby, une sommation d'avoir à verser aux pauvres de Paris, c'est-à-dire entre les mains de M. Mesureur, l'éminent directeur de l'Assistance publique, la somme en question dont reçu lui sera délivré.

«Car, deux faits seront établis plus loin.

«L'un d'abord, qui ne peut être contesté, c'est que le cadavre de la victime inconnue a été trouvé au pied de l'Obélisque le 2 avril à cinq heures du matin....

«Le second dont les preuves sont indiscutables....

«C'est que le nommé Coxward, boxeur de profession, se trouvait le 1er avril, entre minuit et une heure du matin (c'est-à-dire pendant la nuit du 1er au 2) dans une taverne à l'enseigne du Shadow's-Bar (Bar de l'ombre), Liverpool-Road, Islington.

«Islington est, on le sait, un des faubourgs de Londres.

«Si donc Coxward était à une heure du matin dans Liverpool-Road, pour admettre qu'il pût être pendu dans cette même nuit à cinq heures à la grille de l'Obélisque, il faudrait établir qu'on peut venir de Londres à Paris en quatre heures, sans parler du temps nécessaire pour se faire assassiner et qu'il existe à cette heure un train, Nord ou Ouest, opérant cette prouesse de rapidité vertigineuse, faits dont évidemment les compagnies de chemin de fer ne garderaient pas jalousement le secret.

«Comment établissons-nous que Coxward se trouvait à Londres dans la nuit du 1er au 2 avril.

«De la façon la plus simple et sans que nous ayons eu besoin de nous renseigner en haut lieu. Disons en passant qu'il est en vérité trop facile de se contenter d'informations toutes faites, sans se donner la moindre peine pour en contrôler l'exactitude.

«Nous avouons être plus sceptiques et préférer autant que possible le libre examen à la foi.

«C'était, non pas à Paris, mais à Londres que nous devions porter nos investigations, et ainsi nous avons agi.

«Or, ce que ne pouvait nous apprendre un fil télégraphique, si direct fût-il avec la capitale de l'Angleterre, c'est que le 2 avril au matin, le nom de Coxward le boxeur figurait, en un entrefilet de très petits caractères, parmi les nouvelles sans importance, dans un petit journal paraissant dans le quartier d'Islington et nous y lûmes ceci:

--_Cette nuit, un scandale a éclaté dans une de ces Tavernes mal famées qui pullulent dans Liverpool-Road. Un boxeur, nommé Coxward, et dont les exploits ont déjà défrayé plusieurs fois la chronique judiciaire, avait été engagé pour un assaut de boxe à Shadow's-Bar, tenu par un certain Pat O'Kearn, Irlandais._

«_L'assistance se composait de gens du bas peuple et les paris s'établissaient avec des pence plutôt qu'avec des livres, ou même des shillings. La performance d'ailleurs ne valait pas davantage et le combat provoquait plus de huées que d'applaudissements. Le nommé Coxward était, d'ailleurs, parfaitement ivre et pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Si bien qu'il avait été plusieurs fois_ knocked out, _sous les railleries du public..._

«_Comme, vers une heure du matin, il devenait certain qu'il était incapable de tenir le coup, il déclara qu'il en avait assez et qu'il s'en allait, ce que tout le monde accepta par des applaudissements railleurs. Coxward, qui était hébété par la fatigue et par l'ivresse, entra dans la chambre voisine du_ parlour _afin de reprendre ses vêtements._

«_Un de ses adversaires, qui le connaissait pour sujet à caution, conçut tout à coup un soupçon et brusquement entra dans la pièce où Coxward se rhabillait et le surprit au moment où, ayant fini sa toilette, le misérable fouillait les poches des autres vêtements, s'emparait d'une montre en or et filait par la fenêtre du rez-de-chaussée._

«_L'homme se jeta sur lui pour le retenir; mais Coxward se dégagea et se rua dehors. Aux cris du volé, les clients du Shadow's-Bar s'élancèrent à sa poursuite et alors commença une véritable chasse à l'homme._

«_Coxward avait une assez forte avance, de plus il connaissait admirablement le quartier, où de nombreuses_ lanes _se coupent et s'enchevêtrent. Il s'était lancé dans la direction de Highbury et finalement il parvint à dépister ses poursuivants et disparut._

«_Plainte a été portée contre Coxward, qui ne tardera pas à tomber encore une fois sous la main de la justice._»

* * * * *

«C'était un fait divers banal, mais qui dans la circonstance prenait une importance singulière.

«Coxward, volant une montre à une heure du matin à Shadow's-Bar, dans un quartier éloigné de Londres, jouissait-il donc du don d'ubiquité à un tel degré qu'il pût en même temps se trouver à Paris, aux environs de la place de la Concorde.

«Il ne s'agissait plus que de vérifier:

«1º Si le fait mentionné dans le petit journal en question était réel;

«2º Si le jour et la date mentionnés étaient exacts;

«3º S'il n'existait aucun doute sur la personnalité du nommé Coxward.

«Notre collaborateur Labergère, à qui nous avions confié cette enquête, se mit immédiatement en rapport avec un des plus notables solicitors de Londres, Edwin Battleworth, demeurant à Temple-street, Lincoln' Inns Fields, qui procéda à une information régulière et recueillit les témoignages indispensables, avec toutes les garanties de sincérité que confère la loi. Les témoins ci-après ont été entendus sous serment:

«1º Pat O'Kearn, Irlandais, tenancier de la taverne du Shadow's-Bar;

«2º Mrs O'Kearn, née O'Keeffe;

«3º Gailbraith, pugiliste;

«4º Bloxham, boucher.

«Plus sept autres habitués de la taverne en question et appartenant à la classe ouvrière.

«Et tous ont déclaré:

«Que Coxward était, sans aucun doute, l'individu qui avait boxé à Shadow's-Bar, avait volé une montre et avait été poursuivi;

«Que tous le connaissaient de longue date et qu'aucune méprise n'était possible ni même supposable;

«Que l'incident raconté par le journal était vrai dans tous ses détails;

«Enfin que la scène s'était bien passée entre onze heures du soir 1er avril et une heure du matin, 2 avril.

«Ces documents--dont l'authenticité ne saurait être mise en doute--sont affichés dans notre salle des dépêches: le public parisien peut ainsi juger du bien fondé des critiques discourtoises dont certains concurrents--dépités--avaient cru devoir nous accabler. Cette revanche de la vérité contre le bluff nous suffit.

_Seuls nous avions raison_; LE CADAVRE DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS CELUI DE COXWARD LE BOXEUR

«Décidément, notre ineffable chef de la Sûreté, M. Davaine, et son illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le légendaire Sherlock-Holmes.

«Nous rappelons au célèbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance publique sont situées avenue Victoria, à deux pas de l'Hôtel de Ville.»

Ce fut par la ville un immense éclat de rire.

On ne s'occupait certes plus du crime qui avait été réellement commis, ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intérêt.

Mais quelque chose survivait, c'était le nom de Bobby, Bobby, l'illustrissime, Bobby, l'admirable détective, et ce fut dans les journaux du lendemain matin une ruée de plaisanteries, de blagues féroces.

Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par là. Il était devenu le héros du jour et devant l'hôtel où il demeurait, des groupes se concertaient, hurlant à pleine voix:

--Conspuez Bobby!... Bobby à Charenton, tontaine!...

Ce qui mit le comble à cette excitation générale, c'est que Madame Bobby se fit conduire en voiture aux bureaux du _Reporter_, passa en coup de vent devant les garçons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une porte au hasard, tomba dans la salle de rédaction.

Et sans crier gare, cette femme sèche, grande et maigre, type antique de l'Anglaise à longues dents, habillée comme un chien savant, se jeta sur les rédacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions à droite et à gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'éborgner des adversaires.

Ce ne fut point petite affaire que de maîtriser cette furie qui prétendait venger l'honneur de son mari.

On parvint enfin à s'emparer d'elle et à la remettre aux mains de sergents de ville qui durent la ligoter pour la réduire à l'impuissance, non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.

On la porta au poste où les agents eurent encore à la défendre contre ses excentricités combatives.

Sur l'ordre de la Préfecture, elle passa par le Dépôt, mais fut immédiatement conduite au bureau de M. Lépine.

Fort heureusement, elle s'était un peu calmée et daigna ne pas répondre par des injures à notre haut magistrat. Toujours frémissante, elle expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille d'Écosse, ne toléreraient pas les outrages dont les journaux français les accablaient, que c'était infâme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou de mensonge, qu'il ne s'était jamais trompé et que la tête sur le billot de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Obélisque était Coxward.

--Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?

--Pour qui me prenez-vous; est-ce que je fréquente des gens de cette catégorie?

--Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....

--M. Bobby l'a dit....

--Très bien! très bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui venait d'être introduit. Cette réponse est conforme aux enseignements de la raison. La femme doit croire à toute parole de son mari....

--Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le préfet d'un accent assez sec. Vous êtes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots: _To keep the peace_, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les affirmer, et, avant de prendre à votre égard une décision qui me peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez à garder la paix, c'est-à-dire à ne point troubler l'ordre... répondez-moi, je vous prie....

M. Bobby se redressa avec une imposante dignité:

--C'est-à-dire qu'à moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez imposer cette opinion contraire à la vérité... que Coxward n'est pas Coxward.

--Je n'entends rien vous imposer du tout--si ce n'est de vous tenir tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a eu tort de le faire la très honorable madame Bobby.

--Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mérite aucun blâme....

--Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....

--Je m'y refuse....

--Et vous, madame Bobby?

--Je m'y refuse.

--Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confère... vous allez rentrer à votre hôtel, vous, monsieur Bobby, et faire vos préparatifs de départ... le train de Calais part à huit heures... vous trouverez Madame Bobby à la gare du Nord, et, signification vous étant faite d'un arrêt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour l'Angleterre.

--C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empêchera pas que Coxward ne soit Coxward.

Et, le soir même, Bobby et son irascible épouse quittaient Paris.

L'affaire était-elle terminée et le dossier serait-il classé?

On eût été bien surpris--et surtout épouvanté--si on avait pu prévoir les effroyables événements que devait entraîner à sa suite le crime de l'Obélisque.

DEUXIÈME PARTIE

CHIMISTE DÉTECTIVE & REPORTER

I

LE CARNET DE M. BOBBY

Ceci se passe à Londres.

M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis vingt ans, au coin d'Islington Gardens.

Madame Bobby est absente.

Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel, et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.

Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance--sept ans--sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. _Nulla dies sine linea._

M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.

Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il feuillette, remonte en arrière et enfin relit.

--Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang, ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes premiers vagissements... [1] j'ai été expulsé de France et je n'ai pu résister. Me pardonnent mes aïeux d'Azincourt!

[Note 1: On sait que sont seuls vrais cockneys de Londres ceux qui sont nés dans le périmètre où peuvent s'entendre les cloches de Bow-Church.]

«Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe d'amertume.

«Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où je fus reçu par M. Sewingthrow, mon chef direct.

«Encouragé par la fermeté de Suzan--c'est-à-dire de Madame Bobby--je me présentai, en homme sûr de la bonté de sa cause.

«Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.

«Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre, l'attention malveillante des foules, et--considération qui me fut plus pénible que toute autre--d'avoir rendu la police britannique ridicule et suspecte d'incohérence.

«En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes guides--l'amour de la vérité, le désir d'être utile--en vain je rappelai les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre en pratique.

«Évidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et, finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à nouvel ordre.

«Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.

«En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui me frappait.

«--Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité publique.

«Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la série des outrages immérités.

«--Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez les événements.

«Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma compagne, l'amertume dont mon coeur était gonflé.

«--Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez tous les deux.

«Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures auparavant.

«Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où sa présence dans la nuit du 1er au 2 avril était relatée, et j'ai trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme français, m'eût paru plus que suspecte.

«Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.

«C'était sous un _uppercut_ au menton qu'il avait chancelé, essayant d'abord un _clinch_, mais définitivement abattu par un _left_ qui l'avait jeté à terre. On imputait à la lâcheté sa promptitude à proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant après, il allait se rendre coupable.

«Mes précisions se sont établies de la façon la plus nette.

«Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward--très vivant et parfaitement alerte--avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses adversaires.

«Que Coxward fût un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de justice.

«Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à rechercher une certaine Bessie Bell, fille de moeurs blâmables, avec laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures--surtout lorsque je ne suis pas en service commandé--je l'interrogeai et appris d'elle qu'elle n'avait plus reçu sa visite, circonstance dont elle se souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.

«Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on le jette à l'eau ou on le brûle, comme chez les Hindous.

«Pas le moindre vestige de son cadavre.

«Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction, Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je l'ai vu, à la Morgue de Paris.

«D'où cette question:

«Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres, aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé--lui et non pas un autre--accroché à la grille de l'Obélisque?

«Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.

«Je chercherai.»

Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.

Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues, ruelles, _lanes_ qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux, essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et inébranlable.