L'Écuyère

Part 7

Chapter 73,858 wordsPublic domain

--«Ça y est...», se dit le jeune homme. «La gaffe! La grande gaffe! Elle s'est fâchée de mon espèce de déclaration. Serait-ce une honnête fille, par hasard?... Bah! Elle ne peut pas être bien en colère... J'ai trouvé ses yeux jolis et je le lui ai raconté... Voilà tout... Faut-il lui courir après, comme la première fois?... A quoi cela servirait-il? A l'exaspérer davantage, si elle est vraiment froissée... Mais comment la revoir, maintenant?... Parbleu! J'irai chez son père, comme si de rien n'était, à moins qu'elle n'aille se plaindre au vieux Campbell que je lui aie manqué de respect?... Pour deux ou trois compliments un peu soulignés, a-t-elle pris la mouche! L'a-t-elle prise!... C'est ce qu'on appelle filer à l'anglaise, ou je ne m'y connais pas. Avant d'aller plus loin, il est indispensable que j'aie pris des renseignements sur elle comme j'en avais l'idée. J'aurais dû commencer par là. Décidément, je vais toujours un peu fort. Qui pouvait deviner qu'elle ne rendrait pas? Elle avait tellement l'air de donner dans la main... C'est incompréhensible... Mais, avec les Anglaises, tout arrive.» Et, à voix haute: «Nous allons rentrer, mon brave Galopin. Toi, du moins, tu auras gagné à cette affaire...»

Galopin, comme s'il eût compris cette promesse qu'il n'aurait plus à s'époumoner en un train trop dur, s'était mis au petit trot. C'est avec cette modeste allure, qui n'avait plus rien de triomphant, que le descendant «d'une race de soldats»,--comme il s'était appelé lui-même assez sottement,--s'achemina vers l'hôtel de la rue de Monsieur.

Son sens inné du cœur féminin le lui avait très justement fait comprendre: la pire imprudence, en cette minute, eût été une visite immédiate rue de Pomereu, même pour des excuses. Il avait donc pris par la porte de la Muette et longé l'avenue Henri-Martin, afin de gagner, de là, le Trocadéro, le Cours-la-Reine, le pont Alexandre et la place des Invalides. Une allée cavalière est ménagée sur ce parcours, mais elle a plusieurs carrefours à traverser, que des tramways électriques rendent assez dangereux. Si l'amoureux n'eût pas eu, dans Galopin, un guide avisé, qui n'avait pas besoin d'être surveillé, cette rentrée au logis ne se fût peut-être pas accomplie, pour lui, sans quelque anicroche, tant ses pensées l'absorbaient. L'instinct de sauvage pudeur,--risquons le mot, de pruderie,--dont la jeune Anglaise avait été soudain saisie à des propos trop vifs, devait produire, sur l'imagination du jeune homme, précisément le même effet que la plus savante coquetterie. Qui n'a, dans la mémoire, le vers classique du poète latin sur Galatée, qui fuit sous les saules?

...Et tu fuis du côté des saules de la rive, Mais pour être mieux vue, ô nymphe fugitive!

Si la sincère Hilda Campbell avait été une rouée, aurait-elle agi d'autre manière pour mordre davantage sur l'imagination de celui à qui elle plaisait tant déjà? Hélas! Il faisait mieux que lui plaire, à elle. A l'instant même où elle sa sauvait ainsi, d'une fuite folle et tout impulsive, loin du séducteur, elle était si bouleversée et, dans sa révolte, quoi qu'elle en eût, si ravie, que cette voix caressante d'homme lui eût parlé avec cette douceur!--Lui, cependant, descendu de cheval dans la vieille cour de sa vieille maison, en était à se poser, avec une véritable angoisse, bien rare chez lui, cette question, de nouveau: «Pourvu qu'elle n'aille pas parler à son père?...» Par extraordinaire, il négligeait d'accompagner le concierge chargé du pansement du précieux Galopin, l'unique habitant de l'écurie, jadis aménagée pour six chevaux et un poney. Aujourd'hui, la demi-ruine était venue. Le foin, acheté botte par botte, garnissait maigrement une des stalles où la maître Jacques de la loge le prenait au fur et à mesure. Une autre stalle servait à la paille. Le reste était vide. Les araignées tendaient leurs toiles grises entre les barreaux dévernis des râteliers. Les rats trottinaient à la recherche d'un peu d'avoine tombée, sur le bétonnage fendillé du sol. Ces traces de décadence n'empêchaient pas Galopin, l'hôte solitaire de cette maison de chevaux, de s'ébrouer gaiement dans le box qu'il se trouvait occuper tout naturellement, faute de rivaux. Le portier, jadis l'ordonnance d'un des oncles de Jules, était, par hasard, un bon palefrenier. Il savait qu'il ne faut pas laisser les bêtes de selle dans des atmosphères obscures, afin qu'elles ne deviennent pas ombrageuses. La plupart du temps, l'écurie restait ouverte, et l'on pouvait voir l'animal regarder, de ses grands yeux, le tableau peu varié de cette cour:--Mme de Maligny passant, dans sa toilette noire,--un fournisseur arrivant avec un paquet,--quelques visiteurs, toujours les mêmes, entrant et sortant à pas comptés,--ledit portier arrosant des fleurs disposées sur une des marches du perron,--et le maître de l'aimable animal manquait rarement de venir le flatter d'une caresse, quand il l'apercevait ainsi qui guettait la libre vie du fond de sa tiède prison. Si la pensée d'un «sans-raison»[2] est capable d'une surprise, cet _alogos-ci_ dut se demander indéfiniment quel mystérieux lien rattachait les uns aux autres ces faits, en apparence si dissemblables: son abandon, au milieu d'une allée, huit jours auparavant, tandis que son cavalier se colletait avec un individu en haillons;--la disparition du jeune homme pendant toute cette semaine, où, lui, Galopin, avait été promené à la main, sous ses couvertures, d'une extrémité à l'autre de la rue de Monsieur;--puis, cette sortie, ce matin, ce furieux galop à tombeau ouvert avec le cap de maure,--cette rentrée tranquille--et, pour finir, cet oubli. Quarante-huit heures s'écoulèrent, en effet, pendant lesquelles Jules de Maligny vint et alla, sans prendre garde à qui que ce fût et à quoi que ce fût, absorbé par une idée fixe et bien simple: chercher, sur la place de Paris, des camarades qui eussent chassé avec miss Campbell et qui lui donnassent, sur elle, des renseignements exacts. Il fallait, aussi, que la curiosité de ces camarades ne fût pas éveillée par les questions posées. Un diplomate sommeillait dans l'étourdi qu'était l'arrière-petit-fils de la grande dame polonaise. Il se réveilla pour la circonstance, et Jules réussit, du moins, à réaliser cette partie de son programme. Ni Maxime de Portille, ni Lucien Mosé, ni Longuillon, ni Raymond de Contay, les camarades de fête qu'il consulta, ne soupçonnèrent qu'il eût un petit battement de cœur, sous son veston, pour leur dire:

--«Je suis en marché, au sujet d'un cheval, avec Bob Campbell. J'ai vu chez lui sa fille. Elle est rudement jolie. Qui est-ce, au juste?...»

--«...Une petite nigaude dont on n'a jamais pu tirer un mot. Elle s'était plus ou moins brisé quelque chose à la main en tombant, un jour, à Chantilly. Casal l'avait appelée la Cruche cassée...»

--«...Une petite sournoise qui doit faire ses farces dans les coins, ou je ne m'y connais pas. Le vieux Machault la serrait de près, et aussi La Guerche, avant son mariage... Mais les Anglaises trouvent le moyen de garder des figures d'anges avec des mœurs de faunesses...»

--«...Une petite grue qui ne pense qu'aux cadeaux et à l'argent. Je ne sais quel prince indien avait ses chevaux en pension chez le papa. Elle lui a carotté un diamant, gros comme une noisette... Donnant, donnant. C'est trop clair.»

--«...Un petit bijou de charme et de vertu, mon ami... Et de la branche! Une vraie lady et auprès de laquelle bien des duchesses pourraient prendre des leçons de manières. Toujours à sa place, et avec cela, si naturelle, si bonne enfant. Je te répète, un bijou...»

Ces quatre réponses, entre dix autres, n'étaient pas pour étonner outre mesure un Parisien comme Maligny, aussi «à la page», comme il eût dit lui-même. Que prouvaient-elles? Que la délicieuse Hilda n'avait pas traversé le monde des viveurs qui font profession de suivre les chasses sans être remarquée? Le contraste excessif de ces éloges et de ces critiques suffisait à établir son innocence. Elle avait, évidemment, humilié--par quoi, sinon par sa réserve?--ceux qui parlaient d'elle durement, sans rien formuler d'ailleurs que des insinuations. Des noms, pourtant, avaient été prononcés: ceux de Machault, de La Guerche, du rajah indien... C'en était assez pour que le jeune homme eût vraiment une petite fièvre d'inquiétude, quand, au terme de cette enquête, il risqua enfin une nouvelle visite à la maison Campbell. Si les accusations, jetées légèrement par deux de ses amis, étaient vraies, n'aurait-il pas dû s'en réjouir? N'était-ce pas une chance de succès de plus, pour l'issue d'une aventure où il ne s'engageait certes pas en vue de mériter un prix Montyon? Pourtant, la seule possibilité que ces mauvais propos ne fussent pas des calomnies lui était insupportable. Si la vie de tripot, de soupeur en cabinets particuliers, l'avait déjà flétri en lui la fleur de délicatesse qui s'en va si vite d'un jeune cœur, il n'avait que vingt-cinq ans. A cet âge, il se cache toujours, au fond de l'âme la plus entamée, une secrète réserve d'amour. La source de l'Idéal peut s'être appauvrie. Elle n'est pas entièrement tarie. C'est la raison pour laquelle le sang du jeune homme courait plus vite dans ses veines lorsqu'il se retrouva, quarante-huit heures après la brusque séparation du Bois, sur le trottoir de cette paisible rue de Pomereu. Imaginez qu'on lui eût donné à choisir, dans ce moment-là, entre ces deux alternatives:--d'une part, être reçu par Hilda avec un sourire et acquérir la preuve qu'elle avait commis les vilenies dont elle avait été accusée,--ou bien être renvoyé, mais avec la preuve qu'elle n'avait jamais manqué à sa modestie? Il eût préféré son propre échec, et la certitude de la pureté de la jeune fille. Il n'avait fallu, pour accomplir ce travail dans son esprit, que ces deux jours de réflexions.

Il faisait un ciel voilé, cet après-midi-là, quand, vers les quatre heures, Maligny passa le seuil de la porte derrière laquelle il avait vu la jeune fille disparaître le premier jour, alors qu'il ignorait tout d'elle encore et qu'il la croyait une simple aventurière. Un dernier frisson d'hiver courait dans ce ciel d'avril, qui avait été si doux à leurs trois rencontres. Oui. Ils ne s'étaient vus que trois fois, et il semblait à l'amoureux qu'il connaissait la mystérieuse enfant depuis toujours... Il constata, au premier coup d'œil, que la cour était vide. La silhouette alourdie de Bob Campbell n'était pas là pour la remplir de son importante présence, ni celle, osseuse et maigre, de Jack Corbin pour y mettre une note de pittoresque. L'heureuse chance de Maligny et la malheureuse chance de Hilda voulaient que le père fût en train d'essayer, à la Porte-Maillot, une jument trotteuse et que le cousin s'occupât d'un dressage dans un manège voisin. Les garçons d'écurie vaquaient à leur besogne, et leur jeune maîtresse était seule dans la petite pièce, au rez-de-chaussée d'_Epsom lodge_, qui servait de bureau au maquignon. Son fin profil se penchait sur des livres de comptes, où elle transcrivait le détail des dernières opérations de leur commerce. D'ordinaire, elle employait les heures du soir à cette besogne fastidieuse, et qui n'était guère dans ses goûts. Mais, depuis ces deux jours, et sous le prétexte qu'elle se sentait toute souffrante, elle n'avait plus quitté la maison... Un prétexte? Non. Le trouble où l'avaient jetée l'attitude de Jules et ses discours avait si profondément ébranlé ses nerfs, qu'elle en était malade. Surtout, elle avait une appréhension poussée jusqu'à l'angoisse: celle de le rencontrer de nouveau et qu'il lui parlât de cette même façon caressante. Toute pure et simple qu'elle fût, elle avait trop bien compris à quelle tentation préludait cet éloge si direct de sa beauté. A la seule idée que ces mots: «Je vous aime,» pouvaient lui être dits par cette voix, elle se sentait défaillir. Elle était trop réfléchie pour ne pas voir, dans une pareille manière de procéder, une marque, ou de beaucoup de légèreté ou de bien peu d'estime. Mais c'était aussi, cette demi-déclaration à laquelle elle avait coupé court dans un tel sursaut de pudeur, la preuve qu'elle plaisait à Jules. Elle ne pouvait se retenir de trouver, à cette évidence, la secrète et profonde douceur que la femme qui aime ressent, malgré elle, à constater qu'elle occupe la pensée de celui qu'elle aime. Ces émotions, si nouvelles pour la jeune fille et qui auraient suffi à la bouleverser, s'avivaient encore d'une inquiétude: la folle impulsion qui l'avait précipitée loin du tentateur ne risquait-elle pas ou de briser à jamais leurs relations, ou, tout au contraire, de rendre Maligny plus entreprenant? Se sauver, comme elle s'était sauvée, mais c'était clairement laisser voir qu'elle avait peur. Elle ne savait pas, dans le désarroi intime de son être, laquelle de ces perspectives elle redoutait davantage: être pour toujours séparée du jeune homme, ou bien avoir à réprimer, chez lui, des écarts plus vifs de langage ou de manières. N'aurait-elle pas dû aussi raconter à son père ce début de conversation, et comment elle y avait coupé court par ce subit départ? Elle s'en était tue vis-à-vis du vieux Campbell, comme aussi vis-à-vis de son cousin. Ce dernier avait, pourtant, deviné quelque chose, car il lui avait dit, en la regardant avec une expression singulière:

--«Ne croyez-vous pas, Hilda, que je devrais aller rue de Monsieur, savoir si M. de Maligny n'est pas de nouveau plus malade?... Il devait revenir pour le cheval et il n'a pas reparu...»

--«Il reviendra demain ou après-demain,» avait-elle répondu; et elle avait ajouté, sûre qu'en intéressant la fierté professionnelle du digne garçon elle l'empêcherait d'exécuter son projet: «En tout cas, vous auriez bien tort de passer chez lui. Il croirait que nous voulons lui forcer la main pour cet achat.»

--«Juste...», avait grommelé Jack Corbin, sans que le soupçon, apparu dans ses yeux, se dissipât entièrement. Aussi la jeune fille, que cette perspicacité gênait, fût-elle soulagée d'un poids véritable à se dire que son cousin n'était pas là, lorsqu'elle aperçut, du fond de la loge vitrée où elle libellait des factures arriérées, Jules de Maligny entrant dans la cour. Elle avait levé la tête, bien par hasard, à cette minute-là. Elle se courba aussitôt sur le grand-livre, dont elle relevait les chiffres, non sans que la flamme du sang monté à sa joue ne décelât son émotion. Si Jules avait consacré, à feuilleter les poètes anglais; le quart seulement du temps dépensé autour des tables de baccara, il aurait pu se rappeler à l'occasion de ces folles rougeurs, dont il avait déjà vu, à plusieurs reprises, ce frais visage comme incendié, les vers divins du _Locksley Hall_: «Sur sa joue et sur son front pâle, vint une couleur avec une lumière,--comme j'ai vu jaillir une rougeur rose dans la nuit du Nord.--Et elle se tourna, son sein secoué par un orage de soupirs,--toute son âme brillant comme une aube dans la profondeur de ses yeux bruns[3]...» Et il aurait faussé son impression en y mêlant de la littérature. Il fit mieux. Il en jouit, avec cette vivacité qui était le trait charmant de sa nature. Ce fut comme si la jolie compatriote de Tennyson lui eût fait l'aveu explicite de son sentiment. Lui-même, les inquiétudes traversées depuis ces deux jours l'avaient amené à ce point d'énervement, tout voisin des larmes chez ces natures d'homme à demi féminines. Ces soudaines poussées de pitié tendre rendent de pareils personnages si périlleux à rencontrer pour une enfant inexpérimentée! En s'avançant vers miss Campbell, à cette seconde, Maligny éprouvait réellement l'émotion délicate et profonde qui eût été celle d'un adolescent incapable de calcul et emporté tout entier par les tumultes d'une sensibilité jeune et naïve. Voyant Hilda si émue, défaillante presque, et comprenant combien elle était dénuée de protection dans l'étrange milieu où la destinée l'avait fait grandir, un remords le saisit. Oui, il se repentit, tout d'un coup, de ne pas l'avoir respectée davantage et dans sa pensée et dans ses paroles. Pendant ces quelques instants, il oublia et sa propre expérience du vice parisien et les insinuations de ses camarades. Il oublia Machault, La Guerche, le rajah aux somptueux cadeaux; et, avec une grâce de spontanéité aussi sincère, qu'elle était momentanée, il balbutia, plutôt qu'il ne prononça, cette phrase dont il aurait bien ri, s'il l'avait entendue dite par un Maxime de Portille ou un Guy de Longillon dans une circonstance analogue:

--«Je suis venu, mademoiselle... vous demander... de me pardonner, tout simplement... si je vous ai parlé, l'autre jour... d'une manière qui vous a déplu... Si j'avais pu deviner que vous prendriez les choses ainsi... je vous assure, je ne me serais pas laissé aller à penser tout haut comme j'ai fait...»

--«Ne recommencez pas,» interrompit Hilda, dans un petit geste de défense. La façon si directe dont Jules l'abordait la décontenançait de nouveau et touchait en elle à cette fibre, toujours si vibrante chez une Anglaise: la loyauté. Oui. Il y avait une loyauté absolue,--du moins, elle le crut,--dans la conscience du jeune homme, qui avouait ses torts sans rien tenter pour les atténuer. Il venait de les renouveler, pourtant, mais avec un tel air d'ingénuité, en s'en excusant par ces mots: «Je ne me serais pas laissé aller à penser tout haut.» C'était contre eux que Hilda protestait instinctivement. Puis, comme elle vit--ou crut voir--une souffrance et une timidité sur cette mobile physionomie, elle eut une faiblesse, elle aussi, celle d'ajouter: «C'était à moi de vous arrêter tout de suite, l'autre jour... Je n'ai pas su le faire. Je suis un peu une sauvage, voyez-vous...» Et, avec un demi-sourire intimidé: «Ce n'est pas en me battant contre des chevaux toute la journée que j'ai pu apprendre les manières des femmes de votre monde...»

--«Alors,» insista-t-il, en saisissant le joint avec sa souplesse d'enfant gâté, «je suis pardonné?»

--«Je ne vous en ai jamais voulu,» répondit-elle.

--«Hé bien! s'il en est ainsi, prouvez-le-moi en me permettant de vous accompagner encore, quand je vous rencontrerai au Bois, à cheval?...»

A cette question, trop nettement posée pour permettre aucune équivoque, et dont allait dépendre tout l'avenir de leurs rapports, la jeune fille ne répondit pas. Elle s'était levée au moment où Jules avait frappé à la porte. Elle était sortie de la petite chambre, ne voulant pas avoir là un tête-à-tête avec lui. Ces tout premiers propos d'explication avaient été échangés sur le seuil. En faisant quelques pas dans la cour, elle força son interlocuteur à les faire aussi. Elle s'arrêta tout d'un coup et parut hésiter une minute. Ses sourcils blonds s'étaient froncés. Ses paupières avaient battu. Enfin, résolue et le regardant bien en face, avec une expression infiniment sérieuse de son joli visage:

--«Monsieur de Maligny», commença-t-elle, «je vous dois trop de reconnaissance pour ne pas désirer vous revoir. Je suis trop habituée, d'ailleurs, dans mes sorties à cheval, à rencontrer tel ou tel des clients de mon père et à me promener avec eux pour que je m'interdise avec vous, qui m'avez sauvé la vie, ce que je me permets avec des indifférents... Mais vous devez comprendre que je ne suis pas arrivée à mon âge sans que l'on ait essayé de me dire ce que je ne devais pas écouter. Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est _engagée_[4].» On reconnaîtra, à ce petit idiotisme, le vocabulaire anglo-français de la maison Campbell. «Tous ceux qui m'ont manqué ainsi,--on manque à une femme quand on s'occupe d'elle, et que l'on ne veut pas l'épouser,--j'ai cessé de les connaître, simplement. Promettez-moi que vous vous conduirez toujours, avec moi, comme si mon père était là, et que jamais, vous m'entendez bien,» elle souligna le mot en le répétant, «_jamais_ vous ne me parlerez d'amour. C'est tout ce que je vous demande, de me faire cette promesse sur votre honneur, et je n'aurai aucune objection à vous rencontrer au Bois...»

--«Je vous le promets,» dit le jeune homme, avec un accent qu'il ne se connaissait pas, aussi sérieux que celui de la jeune Anglaise. Il ne s'agissait plus ni de Machault, ni de La Guerche, ni du prince indien. Hilda avait déployé, depuis le début de cette scène, et surtout dans ce singulier discours, l'espèce de dignité irrésistible qui est le privilège des très honnêtes filles, lorsqu'elles défendent sérieusement, bravement, cette honnêteté. Plus tard, échappé à ce magnétisme, le séducteur se trouvera imbécile d'avoir pris à la lettre une semblable promesse. Sur le moment, il fait comme Jules de Maligny: il signe d'avance tous les contrats de renoncement, rien que pour voir un sourire d'orgueil rassuré s'épanouir sur une petite bouche triste, une clarté d'indulgence adoucir de beaux yeux sévères.

«Oui,» insista-t-il, «je m'engage sur l'honneur à être, avec vous, exactement ce que vous me permettez d'être, et rien de plus, et vous, miss Hilda, voulez-vous, en échange, me laisser vous demander une promesse?...»

--«Laquelle?», interrogea la jeune fille.

--«Celle d'essayer de me considérer comme un ami, un véritable ami... Tenez, comme M. Corbin, qui revient nous surveiller, je le parierais, à la mine qu'il a prise en me voyant ici...»

Tandis que les jeunes gens devisaient de la sorte, la rude figure du brave chien de garde qu'était Jack était apparue, en effet, à l'autre extrémité de la cour, juchée sur un énorme cheval, et suivie de Norah et de Birman, les chiens, réels ceux-là, qui ne le quittaient guère. Des aboiements féroces jaillirent soudain de la gueule des _skyes_,--ces manchons roulants sur de courtes pattes torses--au seul aspect de l'étranger, et le «_How do you do_?» de leur maître ressemblait fort, lui aussi, à un grognement. Ce grand long corps était habité par un de ces esprits presque animalement observateurs, comme en possèdent les gens du peuple, très voisins de l'instinct et qui vivent toujours avec les bêtes. Quand l'amour y ajoute sa lucidité, ces intelligences frustes ne peuvent guère être trompées. Corbin n'avait à son service, pour pénétrer les véritables intentions de Maligny, d'autres renseignements que ceux qui avaient d'abord ému sa sympathie en faveur du courageux défenseur de sa cousine. On se rappelle comme il l'avait accueilli. Ce premier éveil de reconnaissance subsistait toujours. Une défiance s'y mêlait déjà. Cette lutte entre deux sentiments aussi contradictoires donnait la plus comique expression de malaise à ce masque, flegmatique et rogue, couleur de cuir tanné, avec le bourrelet rouge de sa cicatrice aperçu sous la visière de la casquette. Ses yeux dévisageaient le nouvel ami de sa chère Hilda du même regard que les deux bassets, lesquels ne savaient évidemment pas s'ils devaient mordre les mollets de l'intrus ou lui lécher la main... Une fois de plus, la grâce innée de Jules fut la plus forte. Au salut bourru de Jack, lancé du haut de sa selle, il répondit par le plus cordial des:

«Je vais très bien, monsieur Corbin,» et il ajouta: «D'autant mieux que j'ai l'idée que vous m'amenez là, précisément, la bête que je cherche.»

--«Trop verte pour un amateur...» répondit brutalement l'écuyer.

--«Je vous ai vu monter, monsieur Corbin,» répliqua le jeune homme. «J'en serai quitte pour vous la confier. Elle sera mise au bouton, comme on disait autrefois[5], en huit jours...» Et, voyant Hilda chercher, dans la poche de la jaquette, du sucre pour le cheval, il lui en demanda familièrement un morceau. L'ayant brisé, il le distribua aux deux terriers. Le bruit des mâchoires broyant la friandise remplaça aussitôt l'aboiement. La moue du cousin s'éclaira de même. Il esquissa une espèce de rictus, d'une amertume dégoûtée; tandis que, continuant à tenir son rôle d'acheteur, Maligny se retournait vers miss Campbell pour lui dire, comme s'ils n'eussent parlé, dans leur tête-à-tête, que de cette acquisition possible: