Part 5
--«Avez-vous envie que je vous coupe la main?», répondait-il au jeune homme, en lui posant des sangsues, puis en lui enveloppant les doigts de cataplasmes. «Confessez-vous. C'est la petite dame du Bois qui vous donne cette fringale de sortie. Vous voudriez déjà être allé chez elle vous faire payer les intérêts de votre dévouement?»
--«Y ai-je droit, répondez oui ou non...?», disait Jules. Comme on voit, il n'avait pas observé, avec tout le monde, la discrétion qu'il continuait de garder avec sa mère. Le goût de la confidence lui était aussi naturel que celui de la séduction. Il n'y avait pas moyen de lui en vouloir d'un égotisme qui, chez un autre, eût été de la vanité. C'était, chez lui, la recherche spontanée de la sympathie, dans la signification originelle de ce mot: _sentir avec_, et il poursuivait: «Imaginez-vous, docteur, que je continue à ne pas savoir son nom. Mais je serai bien vite renseigné. Elle envoie, tous les jours, prendre de mes nouvelles, sans jamais un mot d'écrit, par un Anglais, un de ses compatriotes, sans doute... François, qui s'y connaît, croit que c'est un lord, tout simplement... Je suppose que c'est un monsieur à qui elle n'aura pas raconté que j'ai vingt-cinq ans et qui sera fièrement étonné quand je lui dirai: _How do you do_?...»
--«Hé bien! vous pourrez aller demain rendre visite à votre milord et sa milady de la main gauche, qui a bien failli vous coûter la main droite,» dit enfin l'homme de l'art à Jules, au terme d'une de ses visites, après avoir emmailloté la main cicatrisée, pour la dernière fois, par excès de précaution. «Mais,» et sa voix se fit sérieuse, «souvenez-vous que vous avez reçu un avertissement...» On imagine bien que Mme de Maligny n'avait pas pris pour médecin un libre penseur. «Oui,» insista-t-il, «à votre place, je me défierais d'une relation commencée ainsi. J'ai toujours observé, dans ma vie à moi, que j'avais eu tort de passer outre quand les débuts de mes rapports avec quelqu'un étaient marqués par une première difficulté...»
--«Vous n'allez pas me dire que vous croyez aux augures?» dit le jeune homme en riant.
--«Je crois qu'_il y a plus de choses dans le monde, que n'en connaît notre philosophie_, comme un Shakespeare l'a écrit, ce qui signifie, pour moi, qu'il y a de l'occulte dans notre existence... Avec mes idées, j'explique cet occulte par la Providence. Appelez-la le Sort... Le fait reste le même...»--«Ce brave docteur Graux a cru m'impressionner avec son avertissement...», songeait Maligny en se dirigeant, une heure après cette conversation,--on voit qu'il n'avait pas perdu de temps,--du côté de la rue de Pomereu, de son pied léger, et de nouveau par une claire, une gaie matinée d'avril, mais d'un avril plus avancé. Il avait pris par le boulevard des Invalides, pour gagner, de là, l'Esplanade, traverser la Seine et monter la pente de l'avenue du Trocadéro. Il y a des arbres tout le long de ce parcours. Ils sont bien grêles et bien maigres, n'ayant ni terroir vraiment riche où nourrir leurs racines, ni vitale atmosphère où épanouir leurs branches. Pourtant, la première sève du printemps courait sous leurs chétives écorces. Elle éclatait en frais bourgeons, qui mettaient, sur ces ramures, un papillotage de petites feuilles vertes frissonnantes au vent. L'or du dôme des Invalides prenait des teintes douces dans l'air bleu. Le jeune homme aspirait cette belle matinée en ouvrant, à la brise grisante, ses poumons de vingt-cinq ans. Il éprouvait cette allégresse du chasseur qui se prépare à battre un fourré de broussailles. Il haussait les épaules à l'idée du médecin et de son conseil: «Quand un savant se mêle d'être aussi un dévot,» se disait-il, «il devient un peu fou.» Graux, en effet, ne se contentait pas d'être catholique pratiquant, il appartenait--ceci soit dit pour expliquer le singulier discours tenu par lui à son malade,--à cette école dont une célèbre lettre du professeur Charles Richet au docteur Dariex, sur les phénomènes psychiques, a formulé le programme: «Faire passer certains phénomènes, mystérieux, insaisissables, dans le cadre des sciences positives.» Notons en passant cet autre phénomène non moins mystérieux:--beaucoup de ces médecins, qui ont exploré ainsi, avec des méthodes expérimentales, les étranges domaines du somnambulisme et de la double vue, de la lecture de pensée et des pressentiments, des dédoublements de personnalité et de la communication avec les morts, aboutissent à des conclusions d'un mysticisme complètement opposé à leur point de départ! La même aventure est arrivée au premier psychologue d'Amérique, M. William James, et au regretté _fellow_ de Cambridge, M. Frédéric Myers. Concluons-en que le mot de Shakespeare, de cet admirable visionnaire des réalités profondes de l'âme, est strictement vrai.--Comme on le devine, Jules de Maligny ne s'était jamais donné la peine de pousser dans ce sens ses réflexions. Mais son hérédité slave se manifestait aussi par un goût pour l'extraordinaire. Il avait pris part, avec M. Graux, à plusieurs séances avec des _médiums_, et son tour d'esprit était assez voisin de la superstition pour que cette phrase de funeste présage, énoncée par le médecin, le poursuivit dans ces tout premiers instants. «Oui, il est un peu fou...» se répétait-il donc. «Et il m'a impressionné! Voilà ce que c'est que d'être resté si longtemps à la maison et de m'y être anémié... Mais c'est comme au jeu; quand il y a, au tableau, quelqu'un qui porte la guigne, je perds toujours. On n'est pas influençable comme cela!... Si le vieux Maligny avait été aussi pusillanime quand il fonçait sur l'artillerie du comte de Mesgue, aux cris de: _France! France! Charge! Charge! Vieilleville!_ il n'aurait pas pris ces canons...» Jules contournait les fossés des Invalides, en ce moment, et regardait les couleuvrines armoriées qui allongent leur cou de bronze au-dessus du parapet. Trois d'entre ces antiques joujoux de guerre passent, à tort ou à raison, chez les Maligny, pour avoir été enlevés sur les Espagnols par le plus connu de leurs ancêtres, dans ce combat si pittoresquement raconté par Carloix, où les troupes françaises sont décrites marchant devant Metz «toujours en bon ordre, à la lueur de lune qui les esclairoit en ciel fort _espare_.[1]
Quand Jules était tout petit, son père l'avait souvent amené là, pour lui montrer ces soi-disant trophées de la bravoure de leur lignée. En sa qualité de descendant d'une noble race, jeté, par la destinée, hors des traditions militaires, la seule qu'il eût su maintenir, le jeune homme transposait étrangement la leçon d'audace donnée par ces reliques. «Passe avant, Maligny!», se disait-il, «et ne pensons qu'à vaincre... L'amour, c'est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous hésitons! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole de savoir qui est votre inconnue, aujourd'hui même,--et vous la tiendrez...»
C'est dans ces dispositions d'enquête immédiate et vivement poussée que ce frivole héritier d'un grand nom débouchait de la rue de Longchamp. Tout à coup, au tournant de celle de Pomereu, où il avait vu disparaître la _milady_ du _milord_,--comme disait le docteur Graux, en bon Gallo-Romain rebelle à toute connaissance exacte du parler anglais,--un tableau très inattendu l'immobilisa de surprise. Un groupe se tenait devant la porte de l'établissement dont l'enseigne portait toujours le sacramentel: _R. Campbell, horse dealer_. Quatre personnes le composaient. Un gros homme court d'abord, aux favoris coupés à la hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d'une de ces laines aux couleurs brouillées où les Ecossais retrouvent toutes les nuances, à la fois vives et fondues, de leurs _moors_:--le brun du sol, le vert du feuillage de la bruyère, le rose de ses bouquets, le gris de la pierre affleurante. A côté de Bob Campbell, son neveu, l'homme au front scalpé et aux interminables jambes, l'osseux et jaune Jack Corbin, tenait un fouet qu'il se préparait à faire claquer. Un monsieur et une dame, mis avec la correction un peu cherchée de deux Parisiens de haute vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres suivaient les évolutions d'un grand cheval cap de maure, que manœuvrait, dans l'étroite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le front barré d'une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des oreilles de la bête, la bouche serrée dans un pli d'intense résolution. C'était Hilda. Elle présentait à des acheteurs un animal importé de la veille et que l'audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient remarqué, dans l'écurie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais d'un galbe très pur. Il s'agissait, pour le gros Bob, de trois mille francs à gagner du coup, sans frais. La bête lui en coûtait, rendue chez lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit à Corbin,--car c'était la dame qui voulait le cheval pour son usage:--«Jack, mettez-lui une selle de femme...», et à sa fille:--«Montez-le, Hilda...» Et la jeune fille était là, qui calmait l'animal, étonné. Avait-il jamais senti une jupe frôler son flanc? A le voir se grandir chaque fois que l'écuyère le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant, après quelques essais de révolte, il s'était mis à trotter d'une manière à peu près réglée, la tête haute, frémissant, la narine crispée, mais dompté par la légère et juste pression du filet... Tout d'un coup, et au moment où Hilda, après l'avoir fait tourner sur lui-même, puis reculer, comme au manège, le mettait au galop doucement, elle aperçut, debout à l'autre extrémité de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son saisissement fut tel qu'un flot de sang lui monta au visage et qu'une contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tête noire et se détendit en deux sauts de mouton pour se débarrasser de celle qui venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait déjà repris son sang-froid et la présentation de l'animal continua sans qu'aucun accident eût gâté le charmant spectacle de tant de grâce unie à tant de courage. Le cheval et son écuyère disparurent derrière la porte de l'écurie Campbell, et les quatre spectateurs de cette dangereuse expérience, si heureusement finie, suivirent à leur tour.
--«Elle veut acheter une nouvelle bête?...», s'était dit Maligny. «Et quelle bête! Le _milord_ est plus généreux encore que je ne croyais... Mais pourquoi ne fait-il pas essayer par un professionnel les chevaux qu'il donne à sa petite amie? Celui-là ne savait rien de rien, et _cabochard_, avec cela? J'ai bien cru qu'il la déposait... Décidément, elle monte comme une centauresse...» Et riant à sa propre pensée: «Ce qui est bien, entre parenthèses, la plus sotte des comparaisons, car c'est justement la chose qu'un personnage, mâle ou femelle, de l'espèce centaure ne peut pas faire, de monter à cheval. Il en est un lui-même...» Puis, résolu: «Vous ne me sèmerez pas une seconde fois, belle dame, puisque, en dépit des augures du morticole Graux, notre seconde entrevue paraît devoir marcher si bien...» Songeur: «Mais, a-t-elle rougi de me reconnaître! A-t-elle rougi!... Ça bichera, pourvu que je suive la méthode de l'ancêtre: _France! France! En avant! Vieilleville!_... Fichtre! Elle en vaut la peine. Est-elle jolie! Lequel de ces trois hommes était le milord? Le gros devait être le marchand. Le maigre, l'écuyer de la maison. Reste l'autre, qui n'avait pas l'air d'un Anglais... Et la dame?... Ce sera une camarade. D'ailleurs, qui m'a dit que le monsieur de cette petite est un Anglais? L'individu qui venait prendre de mes nouvelles, de sa part, ne pourrait-il pas être un _groom_, tout comme ce grand faraud avec son fouet?...»
Sur ce monologue, aussi peu perspicace qu'il était peu édifiant, l'aimable étourdi pénétrait dans la cour, pavée, sablée et entourée de box, au centre de laquelle le marché se continuait. Bob Campbell et sa fille semblaient n'y prendre aucune part. Celle-ci flattait de la main, distraitement, l'encolure du cheval cap de maure, dont Corbin faisait, maintenant, les honneurs. Il ouvrait de force la bouche de la bête, écartait la langue et montrait les dents, signe de l'âge.--Il lui relevait les jambes de devant l'une après l'autre pour constater la qualité de la corne et l'état des soles. On entendait les phrases classiques, gutturalement jetées par l'Anglais:--«Sain et net... Pas de seimes. Pas de bleimes. Pas de mollettes.» Le monsieur et la dame assistaient à cette démonstration de l'excellence de la bête avec cette attention de demi-connaisseurs qui fait, d'une vente et d'un achat de cette sorte, un aussi sérieux et aussi comique débat qu'un entretien entre deux diplomates dont l'un garde en poche, à l'insu de l'autre, un télégramme réglant la question en litige... L'arrivée de Maligny fut un coup de théâtre qui interrompit soudain le brocantage. Hilda Campbell le vit la première. Sa distraction était grande, depuis qu'elle avait remis pied à terre, et ses beaux yeux bleus ne quittaient guère la porte grande ouverte. Le jeune homme resterait-il à l'attendre dans la rue? Se déciderait-il à passer sur le seuil?... C'était lui!... De nouveau, l'émotion de la pauvre enfant fut si forte que l'ondée de son sang pur colora ses joues minces d'une pourpre brûlante. Ses doigts se crispèrent autour de sa cravache. Oui, qu'elle était jolie ainsi, debout, sa taille fine serrée dans le corsage de son amazone gris de fer! La jupe, taillée en deux morceaux séparés, à la plus récente mode d'alors, affinait encore l'élégante sveltesse de sa silhouette. Les pans relevés, pour lui permettre de marcher, laissaient voir ses fines bottes en cuir jaune dont la gauche portait un éperon. Ses cheveux, que Maligny n'avait vus qu'ébouriffés par le désordre de la lutte avec le chemineau, serraient, maintenant, leurs nattes fauves sous le chapeau rond. La netteté de cette toilette, si sobre et si professionnelle, frappa aussitôt le visiteur d'un étonnement que l'attitude de la jeune fille augmenta encore. On se souvient qu'il l'avait quittée farouche et presque irritée de sa poursuite. Peut-être, si la blessure de sa main ne l'avait pas arrêté d'abord dans son entreprise, l'aurait-il en revenant rue de Pomereu l'après-midi ou le lendemain de leur aventure, retrouvée tendue dans la même sauvage humeur. Dix jours avaient passé, durant lesquels l'emprisonnement de Jules à la chambre et sa totale ignorance du nom de son inconnue l'avaient plus servi que n'eût fait la plus savante manœuvre de rouerie. Hilda s'était habituée à penser à lui sans se défendre contre les images attirantes que lui représentait sa mémoire émue: des yeux câlins, une pâleur patricienne, un sourire fin sous le voile léger de la moustache, une fière tournure de hardi cavalier--et cette blessure reçue pour elle! La virginale enfant s'était apprivoisée sans le savoir, suspendue au bulletin de santé dont le brave Corbin s'instituait le rapporteur quotidien.
De tout ce travail, accompli dans ce cœur si jeune, par l'admiration, la reconnaissance, la curiosité, le besoin d'aimer aussi et la naturelle ardeur de la passion naissante, Maligny eut, tout de suite, une trop évidente preuve. Il put voir, à mesure qu'il s'avançait, un sourire de surprise heureuse éclairer ce ravissant visage, teinté de rose, la tête blonde de la jeune fille se tourner vers le gros homme, debout près d'elle, en même temps que sa gracieuse bouche, aux lèvres comme ourlées, prononçait quelques mots. Une joie pareille, quoique plus flegmatique, éclata sur le masque sanguin du gros Bob. Cette même joie rayonna dans la falote physionomie du grand et long Jack, lequel laissa retomber le pied de son Irlandais,--au risque de faire manquer cette vente à son oncle. L'acheteur et l'acheteuse demeurèrent décontenancés, une seconde, par ce changement à vue auquel il leur était impossible de rien comprendre,--moins, cependant, que le jeune homme, lorsque Campbell s'avança vers lui. Et lui prenant la main gauche,--la droite était toujours bandée,--le digne marchand de chevaux la serra vigoureusement en lui disant la phrase que Jules avait prévue, mais sur un ton et avec une adjonction qu'il n'attendait certes pas:
--«_How do you do_, monsieur de Maligny? Très heureux de faire votre _accointance_...»
C'était une concession de l'insulaire aux naturels du pays qu'il daignait coloniser, que cet effort pour traduire le britannique: _to make your acquaintance_. Bob avait beau être un maquignon, très honnête, c'était un maquignon. Il avait pris l'habitude, ayant remarqué qu'un acheteur qui sourit est un acheteur un peu désarmé, d'exagérer ses fautes de français. L'habitude lui en restait, même dans les circonstances où il n'avait aucun intérêt à jouer l'_Inglisch_ de café-concert.
--«Oui», insista-t-il, «je sais que, sans vous, ma pauvre Hilda était,--comment dites-vous cela?--_meurdérée_.» (Autre insularité. Il traduisait _murdered_ à sa façon.) Nous n'avons point porté plainte, parce que nous savons qu'en France vous n'avez pas de juges. Vous ne les payez pas assez _haut_.» (Ici, insularité double: _haut_ pour cher, pur anglicisme, et une impertinence à l'égard des continentaux.) «Chez vous, nous nous faisons justice nous-mêmes, nous autres, Anglais, quand nous pouvons!...» (Une mimique de boxeur commenta cet aphorisme.) «Et, quand nous ne pouvons pas, nous nous rappelons que Christ s'est réservé la vengeance.» (Dernière insularité: un rappel de la Bible et de saint Paul à propos d'une vulgaire histoire de maraudeur.) «Monsieur de Maligny, permettez-moi de vous _introduire_ mon neveu, M. John Corbin.»
--«Très heureux, monsieur...» Ces trois mots, accompagnés d'un serrement de main à décrocher le bras valide de Jules, firent tout le discours du cousin de Hilda. Mais à voir l'expression de son regard de bonne bête reconnaissante dans sa longue face chevaline, comment douter que le digne écuyer ne fût aussi ému que son oncle? Il y avait chez ce garçon rude et solitaire, qui avait passé son existence à surveiller le mesurage de l'avoine dans les mangeoires et à secouer les litières pour savoir si les animaux avaient besoin de sulfate de soude ou de graine de lin, un extraordinaire pouvoir de romanesque. C'était lui, le pauvre demi-valet d'écurie, et non le jeune gentilhomme déjà gâté, qui aimait vraiment Hilda,--comme l'ingénieux Hidalgo, auquel il ressemblait physiquement, aimait la Dame du Toboso,--d'un culte absolument, passionnément désintéressé. Il n'avait jamais rêvé, même une heure, que sa secrète ferveur pour son exquise cousine pût être, non point partagée, mais comprise. Du moins elle n'avait, jusqu'ici, aimé personne. Il le savait et, pour cet amoureux caché, quelle douceur que cette certitude! Il savait également qu'elle aimerait un jour. Cela, Jack était prêt à l'accepter, pourvu que le rival préféré ne prît pas ombrage des menus soins dont il entourait la jeune fille. Au premier moment, la charmante tournure de celui auquel miss Campbell devait la vie n'excita donc, dans ce noble cœur primitif, aucune jalousie, quoique l'intérêt témoigné par elle, pour la santé du blessé de la rue de Monsieur, eût déjà éveillé son attention. Comment, d'ailleurs, se fût-il mépris, lui qui la connaissait si bien, au trouble dont elle était possédée, à ne pourvoir le cacher? Rien que le timbre étouffé de sa voix suffisait à la trahir.
--«J'ai dit à mon père, M. Campbell, et à mon cousin, M. John Corbin, combien vous aviez montré de courage, monsieur,» avait-elle commencé. «J'espère que votre blessure est tout à fait guérie...»
--«Tout à fait? Non, mademoiselle,» répondit Jules, «mais presque. Si j'avais eu mon _exeat_ plus tôt, je serais déjà venu savoir comment vous aviez supporté vous-même les émotions de cette rencontre avec ce brigand...»
Il était bien, un tantinet humilié le descendant du Maligny des _Mémoires de Vieilleville_, d'avoir poussé mentalement le cri de guerre de son ancêtre, pour partir à la conquête de la fille d'un maquignon d'outre-Manche. Il ne pouvait plus avoir de doute, maintenant. Mais son incroyable adaptabilité fonctionnait déjà. L'inattendu de la situation commençait de le ravir, et il percevait aussi, avec son sens éveillé des milieux, le pittoresque quasi fantastique de ce coin d'Angleterre installé à cinq cents mètres de l'Arc de Triomphe. Au «France! France!» de tout à l'heure, il substitua, en pensée, l'_all right_ qui était dans la note. Il avait rendu sa poignée de main à Bob, il la rendit à Jack, et il écoutait le père de Hilda lui répondre:
--«Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne savent pas ce que c'est que la peur... Si elle avait vu arriver ce cad[2], l'autre jour, _elle aurait balayé le plancher avec lui_... Vous dites cela?...»
Cette expressive métaphore, brutalement traduite de sa langue natale, s'accordait bien avec l'insolence de son discours. Elle fut accompagnée d'un clignement d'yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de l'Empereur: «Les Anglais ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont battus...» Celui-là ne voulait pas admettre, au moment même où son cœur de père débordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette fille eût eu besoin d'être protégée! Puis, comme les affaires sont les affaires, il dit un: «Je _vô_ demande votre pardon» peu cérémonieux, et il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que le rusé Maligny, entrevoyant aussitôt une chance de poser un premier jalon, interrogeait Hilda:
--«Et le cheval que vous montiez l'autre jour, est-il toujours ici, mademoiselle?...»
--«Oui,» répliqua-t-elle. « Tenez, le reconnaissez-vous?....» Elle montrait la tête éveillée du Rhin, qui se tendait désespérément, par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d'eau posé à quelque distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lèvres gourmandes s'allongeaient. Vains efforts!... «Je vais te consoler, petit Rhin,» lui dit la jeune fille. «Allons, prends ton sucre.» Et, pour faire admirer à son nouvel ami le génie du spirituel animal, elle se haussait sur ses menus pieds, mettant ainsi, à la hauteur du museau penché de la bête, la poche de sa jupe, où elle cachait une provision de friandises, et le mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins désespérément, jusqu'à ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il eût agrippé un morceau qu'il se mit à broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa la crinière en se tournant vers Maligny: «Vous avez vu sa malice. Et il a inventé ce tour-là tout seul!... Si mon père m'y autorisait, je le dresserais à quelque chose, pour le présenter au cirque de M. Molier. Mais _Pa'_ n'admet pas les animaux savants. Il prétend que c'est déshonorer un chien ou un cheval que d'en faire un clown... Il ne tolère même pas la haute école...»
--«En tout cas,» dit Jules, «si j'en juge par ce cap de maure et par cet alezan, il n'a pas volé sa réputation, et il s'y entend à choisir les bêtes... J'en cherche une, justement,» continua-t-il. «Croyez-vous, mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire? Il y a trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j'étais quand nous nous sommes rencontrés...»