Part 23
Et d'Albiac avait poussé sa propre monture en avant, suivi de la jeune fille, toute troublée du succès immédiat de sa ruse. Qu'allait-elle dire à cette étrangère, vers laquelle sa jalousie lui faisait faire ainsi les premiers pas? Cette démarche, si ingénieusement suggérée, ne tromperait certes pas celle qui en était l'objet. Aussi, le cœur de Louise battait-il très fort sous son corsage, tandis qu'elle entendait son père, qui connaissait un peu John Corbin, demander à ce dernier qu'il voulût bien le présenter à miss Campbell. La jeune Anglaise, de son côté, restait à ce point saisie de cette intervention de sa rivale, qu'à peine trouva-t-elle le souffle pour répondre à la question de d'Albiac:
--«Mais oui, monsieur, ce cheval est à vendre, comme ces deux-ci...» Elle montrait le cheval de son cousin et celui de Mme Tournade, encore sellé et tenu en main par Dick. «Nous les avons amenés pour les présenter à une dame qui les a trouvés trop chauds...»
--«Il y a un moyen bien simple de savoir si le cheval me conviendrait, papa,» dit Louise d'Albiac. Sa voix n'était guère moins émue que celle de l'autre, tandis qu'elle énonçait cette nouvelle phrase dont le résultat devait être, inévitablement, un tête-à-tête avec cette inconnue, d'un milieu si différent du sien. Un tête-à-tête?... Et pour se dire quoi?... «Oui,» insista-t-elle, «Nous n'avons qu'à demander à mademoiselle et à monsieur de suivre quelques instants la chasse avec nous...»
John Corbin eut, sur les lèvres, une exclamation qu'il n'osa pas proférer, tant le regard de Hilda se fit impérieux pour lui ordonner le silence. Elle-même avait repris son sang-froid. Elle répondit, sans aucun tremblement dans son accent:
--«Nous vous accompagnerons, mon cousin et moi, avec le plus grand plaisir, mademoiselle... Dick, mettez une selle d'homme sur ce cheval-ci. Vous le monterez, Jack, M. et Mlle d'Albiac pourront se rendre compte, ainsi, de ce que font les deux bêtes à la trompe et aux chiens...»
Quelques minutes plus tard, les quatre chevaux partaient au petit galop dans la direction indiquée par les aboiements lointains de la meute. La ruse imaginée soudain par Louise d'Albiac, pour s'assurer un entretien d'un caractère si fantastiquement exceptionnel, avait réussi. L'événement qu'elle avait prévu se produisait, tout naturellement. Son père se tenait à quelques mètres en arrière avec Corbin, dont il étudiait la monture, tandis que les jeunes filles trottaient à côté l'une de l'autre. Elles se taisaient, également désireuses d'une explication, que toutes les deux sentaient si délicate, si difficile, presque impossible. Elles se regardaient à la dérobée. Chacun de ces regards augmentait la singulière et irrésistible fascination qui les avait attirées l'une vers l'autre, alors que leur rivalité auprès d'un même homme eût dû, semblait-il, s'exaspérer jusqu'à la haine, étant donnée, surtout, la diversité de leurs conditions. Mais non. Plus elles s'examinaient réciproquement, plus l'indéfinissable et profonde identité de leurs natures se révélait par un inexprimable attendrissement. Elles se trouvaient envahies et comme dominées par une instinctive confiance. Dans des circonstances si faites pour qu'elles se déplussent, elles se plaisaient l'une à l'autre, par toutes sortes de ces petits détails où s'alimentent, à une première rencontre, les aversions ou les sympathies innées. C'est un geste, c'est un tour de tête, c'est la ligne d'un sourire... Ce sont des riens, mais dans lesquels est empreint ce mystère de la personne, des divers principes de répulsion ou d'affection, le plus puissant, parce qu'il est le plus intime... Elles allaient, poussant à une allure égale leurs chevaux assagis par la course déjà fournie, et dont les sabots froissaient, dans un rythme doux, comme un tapis feutré de feuilles sèches et d'herbes jaunies. Elles avaient pris une des lisières de l'avenue pour avoir un peu d'ombre, le soleil, déjà haut dans le ciel, et dégagé des nuages du matin, remplissant, maintenant, la chaussée d'une plus dure lumière. Elles pouvaient, à quelques mètres derrière elles, entendre les voix indistinctes des deux cavaliers qui les suivaient. Le fidèle John avait interprété le regard de Hilda comme un ordre de ne pas troubler le tête-à-tête si évidemment cherché par Mlle d'Albiac. Il avait donc engagé le père dans une de ces discussions hippiques où les vrais amateurs de chevaux oublieraient que leur maison brûle et que l'on assassine leur femme. Une fanfare éclatait de temps à autre dans les profondeurs du bois, tantôt lointaine, puis plus rapprochée. Des voitures croisaient les deux jeunes filles, ou bien d'autres cavaliers et d'autres amazones, précipités dans la même direction... Encore dix autres minutes et les deux rivales auraient rejoint le reste de la chasse, et elles ne s'étaient rien dit. Ce fut Louise d'Albiac qui commença, brusquement:
--«Miss Campbell, je ne vous connais pas, et vous ne me connaissez pas... Il faut que je vous parle. Il le faut... Mais je veux de vous une promesse... Jurez-moi sur ce que vous avez de plus sacré au monde, sur votre mère, que jamais _personne_»--elle souligna ce mot--«ne saura rien de ce que je vous aurai dit...»
--«Je n'ai plus ma mère, mademoiselle,» répondit Hilda, avec une angoisse dans les prunelles. Qu'allait-elle devoir écouter qui achèverait, peut-être, de lui percer le cœur? Elle ajouta, pourtant: «Je vous le promets sur sa mémoire.»
--«Merci...» reprit Louise, sans oser regarder sa compagne, tant elle se rendait compte qu'elle osait une action énorme, et comme si elle éprouvait le besoin de s'en justifier, non seulement à ses propres yeux, mais à ceux de l'autre, elle continua: «J'ai pris un prétexte, tout à l'heure, pour avoir avec vous une explication, si en dehors de toutes les habitudes, si folle, qu'elle me fait peur... J'ai une excuse, cependant, du moins auprès de vous. Je crois qu'en provoquant cette explication, je vous rendrai un service... Hier,» acheva-t-elle en baissant la voix, «j'ai reçu une lettre anonyme sur vous, miss Campbell.»
--«Sur moi?» fit Hilda, «Une lettre anonyme? Ah!», gémit-elle, «c'est de cette abominable femme...»
Aucun nom propre n'avait échappé à ses belles lèvres frémissantes et, cependant, l'entretien allait se poursuivre comme si ces syllabes, détestables pour l'une et pour l'autre: «_Madame Tournade_», avaient été jetées distinctement aux échos de la forêt. A de certains moments, la vérité a comme une force impérative devant laquelle les plus sages prudences ploient et les plus simples convenances, toutes les timidités et tous les scrupules. Qu'une jeune fille du monde, comme Mlle d'Albiac, ne défendît pas à tout prix le secret le plus intime de son cœur contre la curiosité d'une autre jeune fille dont elle ne savait rien, sinon son excentrique métier et qu'elle avait peut-être un mystère coupable dans sa vie, cela tenait du prodige. Louise elle-même devait bien souvent se demander, plus tard, quelle suggestion, aussi impulsive que celle du somnambulisme, lui avait aussitôt arraché cette réponse, implicite aveu de la tragédie intérieure qui la bouleversait:
--«Moi aussi, j'ai pensé que c'était cette femme. Mais comment a-t-elle eu l'idée de l'écrire, si...» Elle allait ajouter: «S'il n'y a jamais rien eu entre cet homme et vous?...» Elle s'arrêta devant la brutalité d'une pareille phrase, et, avec une rougeur à ses joues, pareille à celle qui envahissait le visage de Hilda, elle dit: «Miss Campbell, je vous répète que je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez. Mais j'ai senti, quand je vous ai vue, que je ne pourrais pas croire de vous ce dont vous accusait cette lettre... Enfin, j'ai confiance en vous. J'ai un extrême intérêt,» insista-t-elle avec une énergie singulière, «à savoir qui est vraiment M. de Maligny. Si j'apprenais de lui ce que prétend cet affreux billet, qu'il est capable de faire la cour à plusieurs personnes à la fois, je cesserais de l'estimer, et, pour moi, ne plus estimer, c'est...» Elle s'arrêta encore. Puis, passionnément: «Si c'est Mme Tournade qui m'a écrit cette lettre, pourquoi l'a-t-elle fait? Elle veut épouser M. de Maligny, prétend-on. C'est donc vrai, et elle croit que vous avez le droit de l'en empêcher. Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'elle croit, et pourquoi le croit-elle?»
--«Je ne devrais peut-être pas vous repondre, mademoiselle,» dit Hilda en hochant de la tête avec l'orgueil un peu sauvage qui la rendait farouchement jolie. Toutes sortes de cordes avaient été touchées dans la jeune fille pauvre, et de modeste origine, par cet étrange appel de la jeune fille noble et riche. La loyale Anglaise avait été émue et reconnaissante de cette simple manière de s'adresser à sa loyauté. Ses compatriotes ont une expression: le _fair play_,--notre _franc jeu_, mais plus solennel,--qui définit tout le prix qu'ils attachent à cette sorte de procédé. Elle n'eût pas été de son pays, si elle n'eût pas été sensible à cette loyauté. D'autres phrases lui avaient percé le cœur. L'évidence des roueries de celui qu'elle avait mis si haut l'accablait. Elle ne l'en aimait pas moins. Elle voyait déjà, dans la réponse à donner à sa rivale, un moyen d'abord, de se disculper des reproches qu'il lui avait adressés tout à l'heure,--un moyen, surtout, de prouver cet amour à ce perfide et charmant Jules. Quoique ni son père ni sa mère ne fussent inscrits au livre du _peerage_ et du _baronetage_, cette vivante histoire de l'admirable aristocratie britannique, elle était une patricienne, au plus haut degré, par la noblesse instinctive du cœur, ce que Henri Heine appelait: «la magnifique façon de sentir». Tout naturellement, pour les âmes de cette qualité, aimer c'est se sacrifier. Dès là minute où elle s'était rencontrée en face de Mlle d'Albiac, on s'en souvient, elle avait commencé de se dire: «Si seulement c'était elle qu'il m'eût préférée, elle seule!...» Dans cette intuition, à la fois lucide et inconsciente, le privilège des femmes vraiment prises, elle avait entrevu quelle influence bienfaisante pourrait avoir sur le jeune homme si faible, si incertain, un mariage avec une créature de cette finesse et de cette distinction... Et voici que le romanesque projet de la lui donner, puisqu'elle-même ne pouvait pas être à lui, s'ébauchait dans sa pensée. Voici qu'aussitôt conçu, ce projet s'exécutait sans qu'elle s'en rendît presque compte, dans un de ces élans de générosité spontanée devant lesquels il faut répéter le cri sublime et déchirant de Lear à sa Cordelia: «_Sur de tels sacrifices, ma Cordelia,--les Dieux eux-mêmes jettent de l'encens_.» Ne craignons pas d'évoquer, toujours et toujours, le grand poète d'outre-Manche à l'occasion d'une des plus exquises d'entre les fleurs poussées au vent des landes et des falaises de là-bas. Et elle disait:--«Je préfère vous avoir parlé, sans discuter si vous avez le droit de m'interroger. Oui, il existe entre M. de Maligny et moi, mademoiselle, un lien que vous ne saurez point par lui, que cette Mme Tournade n'a pas pu savoir... Il y a six mois, je ne le connaissais pas. J'étais seule à cheval, au Bois de Boulogne, dans une allée très déserte, le matin. J'étais descendue pour arranger ma selle dont la sangle se détachait. J'ai été attaquée par un homme armé qui m'aurait tuée. M. de Maligny passait. Il a sauvé ma vie au péril de la sienne. Vous verrez encore, à sa main droite, la cicatrice de la blessure qu'il s'est faite en saisissant la lame du couteau de ce brigand... Voilà l'histoire de nos rapports, mademoiselle, et c'est le secret de l'affection que je lui porte... J'ignorais, avant aujourd'hui, que cette affection eût été calomniée. Il paraît qu'elle l'a été. J'en suis d'autant plus peinée que M. de Maligny a été, avec moi, d'une réserve irréprochable... Nous sommes sortis souvent au Bois ensemble à cheval, comme cela m'arrive, d'ailleurs, sans cesse, avec les clients de mon père. Il s'est toujours montré aussi respectueux que les plus respectueux... Ces promenades, sans doute, auront été rapportées à Mme Tournade,--ou à quelqu'un d'autre. Car je répugne quand même, en y réfléchissant, à croire qu'une personne de sa condition ait pu, sur de tels indices, calomnier une jeune fille qui n'a au monde que son honneur...»
--«Je vous crois, miss Campbell,» répondit Louise d'Albiac. L'accent dont Hilda avait prononcé le mot «honneur» était si sincère, si émouvant qu'elle ne doutait plus. Pourtant, elle reprit, avec une nouvelle et visible hésitation: «Oui, je vous crois et je vous prie de m'excuser si je vous ai forcée de me parler... Mais je voudrais que vous me permettiez de vous poser une question encore...»
--«Toutes celles que vous voudrez, mademoiselle,» fit Hilda... «Si je ne peux pas répondre, je vous dirai que je ne peux pas répondre...»
--«Hé bien!» interrogea Louise, les paupières baissées sur les yeux, comme si elle avait honte de cette inquisition presque insultante maintenant, «s'il en est ainsi,--et remarquez que je suis sûre qu'il en est ainsi,--tout à l'heure, pourquoi vous êtes-vous disputée avec lui?...»
--«Je ne me suis pas disputée avec lui,» répondit Hilda. «M. de Maligny avait recommandé très gracieusement notre maison à Mme Tournade. Il a été fâché que j'aie amené à cette dame un cheval trop chaud pour elle. Il me l'a dit vivement, parce qu'elle venait elle-même de le lui reprocher vivement, comme s'il en était responsable... Sur le moment, j'ai été, moi aussi, un peu fâchée... J'avais tort et c'était lui qui avait raison. Notre métier est de contenter les clients, et, par conséquent, de leur procurer les chevaux qu'ils demandent, ou bien de les prévenir quand nous ne les avons pas... Il est vrai qu'avec mon cousin et moi cette bête est si sage... Vous allez en juger vous-même. Jack, voulez-vous venir?»
Elle s'était retournée pour interpeller ainsi l'écuyer qui, en quelques secondes et avec deux foulées de galop, fut auprès de sa cousine.
--«Mlle d'Albiac désire voir de plus près le cheval, Jack,» dit-elle. «Le mieux serait que vous fissiez quelques pas ensemble...»
La volonté exprimée par cette petite phrase était trop formelle pour que Mlle d'Albiac s'y méprît. Hilda désirait que leur explication en demeurât là. Elle mettait, entre elles deux, un témoin, dont la présence rendait toute nouvelle question impossible. La délicate écuyère n'avait plus affaire à une Mme Tournade, à une parvenue, d'une sensibilité aussi pauvre que l'étoffe de ses robes était riche. Le cœur de Louise était vraiment celui d'une _demoiselle_, comme nos pères disaient si joliment encore, il y a cent cinquante ans[1]. Pour rien au monde, elle n'aurait accepté de demeurer, avec une rivale, en reste de délicatesse. Elle dit, à voix très haute, un: «Je vous remercie, miss Campbell,» auquel un regard d'une infinie douceur donnait sa vraie signification; et elle commença d'aller en avant avec Corbin, tandis que Hilda galopait avec d'Albiac,--interversion de rôles qui ne dura guère. Un groupe de chasseurs apparaissait dans l'avenue. Avec quel battement de cœur les deux jeunes filles reconnurent aussitôt, parmi ces arrivants, la silhouette de leur commun ami! Elles auraient pu dire: de leur commun bourreau. Mais celle qui eût été la plus justifiée de flétrir la féroce frivolité de Jules venait de le défendre si tendrement contre la plus méritée des accusations, et l'autre de croire si complètement, si complaisamment, à cet éloge. Si la magnanime Hilda eût gardé un doute sur le succès de son héroïque mensonge, elle l'aurait perdu, rien qu'à voir de quelle physionomie, transfigurée par le témoignage de sa rivale, Mlle d'Albiac abordait Maligny. Il avait, au contraire, lui, dans les prunelles, un regard de défiance, qui fut, pour la pauvre petite Anglaise, l'affront suprême. Sa première idée, en constatant que les d'Albiac avaient fait sa connaissance, à elle et à Corbin, était donc un soupçon! Il allait faire pire. Lui aussi, un coup d'œil lui suffit pour se rendre compte des sentiments avec lesquels Louise s'avançait de son côté. Ils commencèrent de causer. Elle était trop délicate pour lui raconter la confidence faite par Hilda. Mais tout son être trahissait une admiration dont, si fin qu'il fût, il ne discerna pas la cause. Il l'attribua, le fat, à la joie d'avoir vu Mme Tournade partir et très ridiculement. Deux ou trois interrogations prudentes lui firent croire que Hilda n'avait pas osé parler de lui. Il jugea qu'il avait eu raison de la traiter ainsi qu'il avait fait. Elle se tenait, du reste, à l'écart, comme honteuse et intimidée. Elle avait retenu sa bête et dit à Corbin de rester auprès d'elle. Pour se donner une contenance, peut-être pour empêcher le brave garçon de toucher à sa blessure, elle s'était mise à l'interroger sur le cheval qu'il montait et qui avait été celui de Mme Tournade. Quelles autres questions à poser, avec ce qu'elle avait dans le cœur, que celles-ci: «A-t-il eu beaucoup de bouche?... Ne se désunit-il pas, sitôt qu'on le pousse?... Il change trop souvent de pied en galopant?...» Et quelles réponses à faire pour le pauvre Corbin, qui lisait distinctement, dans les yeux de la jeune fille, la folie d'une passion exaltée jusqu'à la fièvre du martyre? Qui l'eût entendu donner, en termes techniques, les renseignements demandés, ne se fût jamais douté que, lui aussi l'amoureux non pas même dédaigné, mais insoupçonné, mais ignoré, était possédé par un même délire de la jalousie et du sacrifice. L'émotion dont il voyait de nouveau Hilda soulevée par la présence de Maligny, après le brutal procédé de celui-ci, révoltait son cœur. Il était, d'autre part, mortellement inquiet de l'entretien que sa cousine venait d'avoir avec Mlle d'Albiac. Il en devinait la gravité à son trouble, et il appréhendait, avec une angoisse qui allait jusqu'à la terreur, l'issue de cette journée de chasse, dont la fin pouvait être encore si éloignée. Il aurait voulu implorer la malheureuse enfant, insister derechef pour qu'elle rentre à Rambouillet, puis à Paris. Lui non plus n'osait pas. Elle, cependant, frémissante, la pourpre aux joues, la figure crispée, continuait, tout en parlant, à épier, malgré elle, la conversation engagée à cette même minute, entre Louise et son ancien fiancé. Le perspicace Maligny reconnaissait bien ce trouble. Il en concluait que ses duretés de tout à l'heure avaient maté miss Campbell. Une expression de défi triomphant passait maintenant dans ses prunelles. Il semblait dire, cet insolent regard, il disait: «Croyez-vous que je n'aie pas lu dans votre jeu?... Vous aviez réussi à me brouiller avec Mme Tournade. Cela ne vous a pas suffi. Vous vous êtes arrangée pour faire la connaissance de Mlle d'Albiac. Et puis, vous avez eu peur. Vous vous êtes tue, très sagement. Avec celle-ci, vous perdriez votre temps.» Oui, c'était la signification de ces yeux moqueurs, de cet ironique demi-sourire, de ce hochement de tête. Et, pour que la méconnue n'en pût douter, l'impudent trouva le moyen de lui répéter tout haut, en propres termes, ce qu'elle avait si distinctement déchiffré sur sa physionomie. Tous les félins sont cruels, à un moment donné, par un instinct aussi profond en eux que le désir de plaire, et qui tient à la nature de leur sensibilité, trop nerveuse. Qui ne sait les incohérences déconcertantes des émotifs de cet ordre, et comme la répulsion et le désir, la sécheresse et la tendresse, alternent dans les organismes dominés par les nerfs, avec un illogisme qui dénonce le déséquilibre caché? Dans cet instant, Jules haïssait Hilda. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi. Lui en voulait-il des torts immenses qu'il avait vis-à-vis d'elle, dans ce domaine des rapports d'âmes, qui a son code d'honneur gravé au vif de nos consciences? Quoiqu'il n'en convînt pas vis-à-vis de lui-même, il y avait tant manqué! Lui gardait-il rancune des injurieux soupçons formés contre elle, la semaine précédente, et auxquels il croyait tantôt et tantôt ne croyait pas, avec un arrière-fond d'incertitude? De pareils doutes jettent ceux qui les subissent dans des malaises voisins de l'irritation. Devinait-il, par une de ces intuitions comme en ont les séducteurs-nés, que chacun des coups portés par lui à ce cœur de jeune fille la lui attachait davantage, et cédait-il simplement à l'horrible goût de se faire aimer? Qui pénétrera le mystère de cette alchimie intérieure où s'élaborent nos mauvaises actions? Il aurait dû, constatant que Hilda n'avait pas cherché à lui nuire dans l'esprit de Louise d'Albiac, lui épargner, du moins, d'autres outrages et, à tout le moins, l'éviter. Une impulsion dont la seule excuse fut son inconscience, le fit, au contraire, chercher à se rapprocher d'elle. La Tour-Enguerrand s'arrêtait de nouveau, et les chasseurs avec lui. Tout d'un coup, Jules tressaillit. Mlle d'Albiac venait de lui dire timidement:
--«Vous savez que miss Campbell est peinée que vous l'ayez rendue responsable de la maladresse de Mme Tournade à cheval...»
--«Ah!» demanda-t-il, «elle s'est plainte à vous?»
--«Non,» répondit vivement la jeune fille, «mais je l'ai compris... Elle n'y est, cependant, pour rien. Le cheval est excellent, et la preuve, papa va sans doute, me l'acheter...»
--«Vous croyez vraiment qu'elle est peinée?» insista-t-il.
--«Oui,» fit-elle, «allez lui parler... Vous le lui devez...»
--«J'y vais,» répondit-il. Et, faisant exécuter un demi-tour à son cheval, il vint se placer auprès de Hilda. Puis, à mi-voix: «J'ai été vif avec vous, miss Campbell. Je suis prêt à vous en demander pardon. Mais il est nécessaire que nous nous entendions une fois pour toutes... Est-ce la paix ou la guerre que vous voulez?»
--«La guerre?...» répéta Hilda, que cette inattendue demande achevait de bouleverser.
--«Oui, la guerre,» reprit Maligny. «Vous ne me ferez pas croire, à moi qui vous connais, que c'est comme marchande que vous avez présenté ce cheval»--et il montra, de la pointe de son fouet de chasse, la monture de Corbin, lequel s'était écarté avec une horreur à peine dissimulée--«à Mlle d'Albiac, que vous ne connaissiez pas. Vous l'avez vue galoper avec moi. Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l'épouser. _Si cela me convient, j'entends le faire sans avoir à déjouer vos calculs_...» Son regard et sa voix soulignèrent cette phrase. «Je tiens à le savoir, puisque vous allez, sans doute, vous rencontrer quelquefois, sous le prétexte de cette vente du cheval...»
--«...Si je lui parlerai de vous et ce que je lui dirai? Ne continuez pas, monsieur de Maligny,» interrompit Hilda Campbell avec une indignation qu'elle non plu ne pouvait dissimuler. «Je n'ai pas mérité que vous me parliez de la sorte. Je n'ai jamais rien fait qui pût vous gêner dans votre vie. Je ne ferai jamais rien... Mais laissez-moi, parce que mes forces ont des limites, et on nous regarde...»